MARCHADIER Robert, Jean, Étienne. Pseudonymes : Raux, MAX, Commandant PIC

Par Jean-Philippe Mangeon

Né le 27 mars 1911 à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), mort le 21 février 1977 à Cournon d’Auvergne (Puy-de-Dôme) ; électricien chez Michelin ; syndicaliste CGT ; permanent syndical ; résistant, adjoint au Commissaire aux effectifs de la zone Sud (novembre et décembre 1943) des FTPF ; déporté à Dachau ; adjoint au maire de Clermont-Ferrand ; membre suppléant du comité central du PCF (1945-1950) ; secrétaire de l’Union départementale des syndicats du Puy-de-Dôme ; mis à l’écart en 1955.

« Petit-fils » d’un métayer de Dorat (région de Thiers), Robert Marchadier était le premier fils d’un manœuvre Michelin qui avait dû quitter la terre et la coutellerie et d’une mère cuisinière éduquée pauvrement chez les religieuses. Élevé par ses grands-parents jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale, il garda de son enfance un goût marqué pour la campagne. Son frère cadet Gaston devint cheminot et finit sa carrière comme conducteur de train. Aucun des proches de Robert Marchadier n’avait d’engagement syndical ou politique prononcé. Après l’obtention du certificat d’études primaires, il intégra les écoles Michelin où il reçut un enseignement général, un enseignement professionnel et un enseignement religieux. Excellent élève, il acquit un CAP d’électricien, mais sa mère refusa qu’il poursuivît ses études pour obtenir un diplôme de cadre ou d’ingénieur. Après un service militaire effectué en Algérie, il fut embauché comme électricien à la Manufacture Michelin en 1932. Habitant les cités ouvrières Michelin depuis son enfance, membre de l’Association sportive montferrandaise où il pratiqua notamment la boxe française (il fut finaliste du championnat de France en 1929), Robert Marchadier épousa en 1933 Marinette, ouvrière Michelin, fille d’un petit artisan, au capital culturel modeste et qui ne fut pas militante. Ce fut dans une cité Michelin que naquirent leurs deux enfants, Yvette en 1934 et Jean-Claude en 1941. En 1952, Robert Marchadier divorça et il épousa en secondes noces en 1961 Marie-Thérèse, vendeuse aux Nouvelles galeries, militante de la CGT et du PCF, fille d’un ouvrier Michelin lui-même militant, avec laquelle il eut un fils, Pierre, né en 1962.

Au sein d’une entreprise dont la main d’œuvre, essentiellement d’origine rurale, n’était pas porteuse d’une tradition de lutte, Robert Marchadier s’efforça dès 1930 de reconstituer une section syndicale CGTU en compagnie d’Henri Verde, de Jean Hénot et de quelques autres ouvriers, des professionnels pour la plupart. En effet, dissout en 1921 après les graves affrontements de mai 1920 qui avaient entraîné la mort d’un employé Michelin, le syndicat des produits chimiques n’avait pu résister au système répressif mis en place par "la Grande Maison". Curieusement, la biographie remise par Robert Marchadier à la section des cadres du PCF en 1945 n’indiquait son adhésion syndicale qu’à la date de 1933, adhésion d’ailleurs réalisée sous le pseudonyme de Raux, électricien. Et sur l’une si ce n’est la dernière carte de la CGT qu’il pris, en 1971, il indiqua comme date de première adhésion, janvier 1932.
A cette époque, il s’agissait d’un engagement du côté des « unitaires », donc dans la sphère d’influence du PCF, un engagement à haut risque au vu de l’intensité de la répression patronale. Parallèlement à cette rébellion contre le si prégnant univers Michelin auquel il appartenait (« nous avons couvé une vipère » disait de lui un de ses anciens professeurs), un autre thème est apparu fondateur dans l’engagement de Robert Marchadier, celui de l’antifascisme.

En phase avec le processus de rassemblement des forces populaires initié en 1934, il participa à la réunification syndicale de 1935 chez Michelin, réunification qui se déroula sous l’emprise des « unitaires ». C’était alors un syndicalisme très minoritaire dans l’entreprise, mais composé de militants décidés, disposant d’un capital scolaire et culturel non négligeable. Au début de l’année 36, le syndicat s’était largement étoffé et la direction Michelin frappa ses deux principaux responsables : Verde et Marchadier furent définitivement licenciés en février 1936 avec 65 autres syndiqués, malgré un mouvement de grève sur le tas. Voyant ses espoirs de promotion sociale par l’entremise de Michelin de nouveau déçus, Robert Marchadier s’installa seul à Paris où il travailla comme paveur tout en profitant de ce séjour pour faire la connaissance de militants et pour découvrir l’art moderne. De retour à Clermont-Ferrand, il conquit son auréole de « héros ouvrier » lors des grèves de juin 1936 dont il fut le leader clermontois et la figure emblématique. Désigné secrétaire de la section Michelin du syndicat des produits chimiques, Robert Marchadier géra le processus massif de syndicalisation à l’intérieur de l’entreprise (supérieur à 80 % dans les ateliers), le succès aux premières élections de délégués, mais il lui fallut également combattre la création d’un syndicalisme étroitement lié à la direction, le Syndicat professionnel français, dont le secrétaire n’était autre qu’Henri Vogel, membre de la Cagoule, groupuscule dont la famille Michelin fut un des principaux bailleurs de fonds.

Le 30 novembre 1938, répondant à l’appel national lancé par la CGT pour protester contre les décrets-lois qui remettaient en cause la semaine de 40 heures, Robert Marchadier, campé en tête de cortège, entraîna avec lui des milliers d’ouvriers qui paralysèrent l’activité de la ville de Clermont-Ferrand. Le mouvement échoua, mais la répression fut dure : Marchadier fut condamné à 18 mois de prison ferme et onze autres syndicalistes du département furent condamnés dont Raymond Perrier*, secrétaire de l’Union départementale des syndicats.

Libéré par décret d’amnistie le 12 juillet 1939, Robert Marchadier fut mobilisé dès le 26 août 39 avant d’être démobilisé à Toulouse, le 25 juillet 1940. Ayant toujours défendu le Pacte germano-soviétique, dénonçant de façon équivalente en accord avec la ligne du parti « les clans impérialistes aux prises », menacé d’internement administratif, il entra en clandestinité, d’abord dans la région auvergnate puis en tant que responsable interdépartemental du PCF (Inter) pour la Haute-Vienne, la Dordogne, la Corrèze, la Creuse, l’Indre et les portions non occupées du Cher, de l’Indre-et-Loire et de la Gironde. Il fut en contact avec Georges Guingouin, tandis qu’Albert Rigal assurait la liaison avec la direction du PCF. Chargé de réorganiser dans sa zone le parti et les syndicats sous le pseudonyme de Max, il fut arrêté suite à une dénonciation le 10 février 1941 à Châteauroux et incarcéré. Inculpé dans un premier temps « d’usage de fausse carte d’identité » et de « menée antinationale », Robert Marchadier, après le décret Sérol et la loi du 14 août 1941 réprimant les activités communistes, vit les charges retenues contre lui transformées en « atteinte à la sécurité extérieure de l’état » et fut renvoyé devant la toute nouvelle Section spéciale du Tribunal militaire de Clermont-Ferrand.

Après l’échec d’une tentative d’évasion, il devint le 11 septembre 1941 le premier résistant condamné à mort de la zone non occupée, et à la confiscation de ses biens, en compagnie de Marcel Lemoine, lors du « Procès des 16 ». Graciés suite à l’intervention d’Alexandre Varenne* directeur du journal local La Montagne ainsi qu’à celle pleine d’émotion de l’avocate Maître Andrée Thibout, les deux hommes furent incarcérés à la prison de Bellevue à Saint-Étienne pour purger leur peine, commuée en travaux forcés à perpétuité. Astreint à de dures conditions de détention partagées par environ quatre-vingt militants communistes, tous mis à l’écart des droits communs, Robert Marchadier se comporta en dirigeant du parti au sein même de la prison.

Cependant, il ne réussit pas à mettre en œuvre ses projets d’évasion. Pour que celle-ci devint possible, il fallut l’incarcération de deux prévenus d’importance : le lieutenant Henri Hutinet, membre du S.O.E. britannique, et le communiste italien Giovanni Sosso*, qui fut qualifié par la suite par Pierre Broué d’agent secret soviétique. L’intérêt porté à ces deux hommes conduisit les FTP à mettre en œuvre un extraordinaire scénario d’évasion le 26 septembre 1943, opération qui concerna quatre prévenus mais seulement 28 détenus communistes sur 80. Affecté ensuite à l’état-major des FTPF de la zone sud sous le pseudonyme de Commandant Pic et désigné adjoint du Commissaire aux effectifs, il fut arrêté de nouveau le 23 décembre 1943 à Vaulx-en-Velin et incarcéré à la prison Saint-Paul de Lyon ce qui lui permit d’échapper au sinistre Klaus Barbie. Grâce, semble-t-il, à l’intervention de nombreuses personnalités mobilisées par Guy Perilhou*, dirigeant du Front National dans le Rhône et ancien secrétaire fédéral du PCF dans le Puy-de-Dôme, il échappa à un nouveau procès. Mais le 29 juin 1944, il fut déporté à Dachau où il rencontra au sein du Comité clandestin français de Dachau le Général Delestraint et les futurs ministres Edmond Michelet et Vincent Badie. Le 29 avril 1945, le camp fut libéré par l’armée américaine et le 15 mai Robert Marchadier fut accueilli en héros dans sa ville de Clermont-Ferrand dont il devint le deuxième adjoint.

Malgré les bons résultats obtenus lors des élections municipales de 1947 qui virent la liste du PCF où il figurait au premier rang arriver en tête, il ne réussit pas son ambition (et celle de son parti ?) de diriger la municipalité. Il dut se contenter d’un simple poste de conseiller municipal durant les deux mandatures suivantes, le PCF étant fortement isolé au sein de la vie politique en cette période de guerre froide. Candidat malheureux aux élections cantonales à deux reprises dans son canton de La Plaine, Robert Marchadier se montra surtout attentif aux questions sociales au sein du conseil municipal, mais il ne fit pas preuve d’un goût particulier pour les joutes politiques. Élu en janvier 1947 secrétaire de l’Union départementale des syndicats du Puy-de-Dôme en lieu et place de son rival confédéré Raymond Perrier (par ailleurs premier adjoint socialiste à la mairie), il engagea la majeure partie de son énergie dans l’organisation des nombreuses grèves qui éclatèrent dans la région comme un peu partout en France, en gardant une attention particulière pour tout ce qui concernait Michelin.

Tribun énergique et puissant, n’hésitant pas à payer physiquement de sa personne, il se comporta tout à la fois en patron et en militant aux qualités reconnues d’agitateur. Il lui fut reproché une attitude parfois trop énergique, intransigeante et brouillonne, ce qui se transforma en accusation quand fut venu quelques années plus tard le temps de la disgrâce. Car sa trajectoire de vie ne saurait être détachée de ce que fut le PCF en cette période. Ayant adhéré au parti en 1934 à une époque où la ligne « classe contre classe » fut abandonnée, Robert Marchadier vit son engagement lié à la nouvelle stratégie communiste de rassemblement populaire. Néanmoins il appliqua sans rechigner et à chacun de ses virages la ligne du parti et demeura membre du bureau fédéral du Puy-de-Dôme de 1937 jusqu’à sa mise à l’écart en 1955. Au faîte de sa gloire, il accéda au comité central en 1945 lors du Xe congrès en tant que membre suppléant. Il était le premier membre du Parti dans le Puy-de-Dôme a accédé au Comité central et il fallu attendre le XXVI° congrès de décembre 1987 pour Guillaume Laybros, lui aussi ancien secrétaire général de l’UD CGT, devienne le second puydomois élu au sein de cette instance.
Marchadier fut membre du Comité central jusqu’au XIIe congrès de 1950 au cours duquel il fut éliminé par Maurice Thorez (auquel il avait osé reprocher son séjour à Moscou pendant la guerre) en compagnie de nombreux résistants et militants prestigieux, accusé d’incapacité. Les affaires, les purges, les procès se préparaient dans l’ensemble du mouvement communiste.

Ayant peu fréquenté les écoles du parti, l’école régionale en 1938 et l’école nationale des cadres de Viroflay pour un mois seulement en 1948, possédant une incontestable aura personnelle il apparaissait éminemment suspect aux yeux de la direction. Mis en concurrence permanente notamment avec son rival le député Pierre Besset, il se révéla incapable de pacifier les instances départementales minées par les conflits et les rivalités. Accusé également de manquement à la morale prolétarienne à cause de ses relations extra conjugales, Robert Marchadier subit alors un déclin inéluctable qui aboutit à sa disparition, condamné au silence et à l’oubli. Attentif en premier lieu à ses activités syndicales, profondément attaché à l’univers Michelin, il fut également accusé de manquer « d’esprit de parti » dans une période où la dévotion à celui-ci devait être totale. Suite à l’intervention de « l’instructeur » nommé par la direction Pierre Bot, déplacé de Toulouse pour mettre de l’ordre dans les instances fédérales et exécuter les sanctions, il fut démis de toutes ses fonctions en novembre 1955. C’est Kléber Loubert qui lui succéda à la tête de l’UD CGT jusqu’en 1960.
Robert Marchadier réussit néanmoins à refaire sa vie. Devenu par la suite inspecteur d’assurances, Robert Marchadier eut peu d’activité militante. Un rapport fédéral d’octobre 1970 disait qu’il ne semblait pas se signaler par une activité ouverte d’hostilité au PCF et qu’il rédigeait un livre de souvenirs. Il avait quitté la FNDIRP.

Il s’éteignit dans sa propriété de Cournon d’Auvergne le 21 février 1977.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article107848, notice MARCHADIER Robert, Jean, Étienne. Pseudonymes : Raux, MAX, Commandant PIC par Jean-Philippe Mangeon, version mise en ligne le 20 novembre 2010, dernière modification le 2 février 2020.

Par Jean-Philippe Mangeon

Robert Marchadier à son retour de déportation
Robert Marchadier condamné après la grève du 30 novembre 1938
Marchadier arrêté en 1941
Robert Marchadier à gauche de Maurice Thorez. Sur la droite de la photo, Pierre Besset, alors député PCF du Puy-de-Dôme
Robert Marchadier cauchemar de Michelin, alors qu’il est emprisonné à Riom et que la firme est éclaboussée par le scandale de la Cagoule

SOURCES : Arch. Dép. Puy-de-Dôme, 15 W 8, 15 W 9, 122 W 1, 125 W 133, 141 W 141, 168 W 1-7, 168 W 24-26, 180 W 210, 193 W 114, 193 W 129, 193 W 210, 193 W 219, 221 W 109, 244 W 89, 293 W 2. — Arch. Union départementale CGT du Puy-de-Dôme, Rapport : le rassemblement Populaire., 1936 ; P.V. Commission exéc. 1938-1940,1952 ; Doc. grève des mineurs, 1948 ; P.V. réunions de bureau 1949-1950 ; P.V. audition Vogel Henri 25 août 1945. — Arch. Féd. 63 PCF, Dossiers Affaires ; Rapport Inspecteur Bellon 26 mars 1941 ; Rapport Conférences Fédérales 63, 1947-1955. — Arch. comité national du PCF. — Entretien avec Roger Champrobert, le 7 mars 1997 et dossier fourni par celui-ci. — Entretien avec Madame Marchadier, les 6 janvier 1997, 9 janvier 1997, 18 février 1997, 25 février 1997 et remise des archives personnelles de Robert Marchadier. — Entretien avec René Dumont le 8 septembre 1997 et dossier fourni par celui-ci. — Entretiens avec Michel Beurrier le 12 décembre 1996, avec Guillaume Laybros 14 décembre 1996, avec Marcel Deniau le 16 décembre 1996, avec Arsène Boulay le 26 février 1997, avec Raymond Perrier, avec Jean-Claude Marchadier le 13 mars 1997, avec Jean Bony le 25 mars 1997, avec Jean Sanitas le 27 mars 1997, avec Georges Albaret le 2 avril 1997, avec Robert Gardet le 3 avril 1997, avec Marcel Lemoine le 9 avril 1997, avec Roger Genin le21/4/97. — La Voix du Peuple, Hebdomadaire, de 1936 à 1952. — La Montagne, Quotidien. — Louis Aragon, L’Homme communiste, Paris, 1946, NRF Gallimard. — Pierre Broué, Raymond Vacheron, Meurtres au maquis, Paris, 1997, Grasset. — Denis Estorgues, Le syndicalisme chez Michelin de 1930 à 1950, maîtrise d’histoire, université de Clermont II, 1983. — André Gueslin, Le système social Michelin in Michelin, les hommes du pneu, Paris, 1993, l’Atelier/Editions ouvrières. — Éric Panthou, L’année 1936 dans le Puy-de-Dôme, Paris, 1994, FEN. — Bernard Pudal, Prendre parti. Pour une sociologie historique du PCF, Paris, 1989, Fondation Nationale des Sciences Politiques. — Charles Tillon, Un procès de Moscou à Paris, Paris, 1971, Seuil. — Jean Zay, Souvenirs et solitude, Paris, 1945, Juillard. — Guéguen-Dreyfus, La Résistance en Indre et dans la vallée du Cher, op. cit. — Jean-Philippe Mangeon, Biographie de Robert Marchadier, DEA, Sciences politiques, Clermont-Ferrand, 1997, 106 p. — "Portrait d’un dirigeant communiste", La Voix des Bibs, n°46, janvierr 1988 [interview de Guillaume Laybros] .— Eric Panthou, "Robert Marchadier, une grande figure du syndicalisme dans le Puy-de-Dôme", Cahiers de l’Institut d’Histoire Sociale de la CGT du Puy-de-Dôme, n°4, 2019, 16 p. .— État civil.

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