NICOLITCH Suzanne, Philomène [née ALLAMERCERY Suzanne]

Par Michel Dreyfus, Justinien Raymond

Née le 21 mai 1902 à Sury-le-Comtal (Loire), morte le 22 février 1942 à Saint-Raphaël (Var) ; professeur agrégée de lettres ; militante du Parti socialiste SFIO puis du PSOP ; résistante.

Suzanne Nicolitch et Draguy Nicolitch
Suzanne Nicolitch et Draguy Nicolitch
Clichés communiqués par sa fille Miloïka Martor-Nicolitch

Fille de Jean-Pierre Allamercery, militant socialiste et syndicaliste, Suzanne Nicolitch connut par ses grands-parents vivant dans l’Ain la vie paysanne et le monde de l’artisanat auxquels ils appartenaient tous les deux : son grand-père maternel, Benoît Lamur était artisan armurier et son grand-père paternel sabotier. Peu de temps avant sa mort, Suzanne Nicolitch écrivit Bugiste Franc-Cœur, relation de la vie d’un « Compagnon » effectuant son tour de France et qui décrivait l’expérience de son grand-père sabotier. Dans la Loire, notamment à Grand-Croix et Saint-Étienne, elle vécut au milieu du monde ouvrier (mineurs, passementiers, métallurgistes, armuriers), fréquenté par son père, qui influença son adolescence. Une expérience l’impressionna tout particulièrement : sortant un jour du lycée de Saint-Étienne, près de la Bourse du Travail, elle fut témoin d’une charge des forces de l’ordre contre des manifestants ; elle vit des femmes agrippées aux brides des chevaux et fut elle-même violemment poussée dans une porte cochère. Dès lors elle décida qu’elle poursuivrait le combat de son père.

À l’issue d’études secondaires fructueuses, elle voulut connaître le monde. Après avoir réussi un concours de langue anglaise, elle reçut en 1920 une bourse de l’Association des collèges américains et partit un an aux États-Unis. Elle choisit le collège de Baltimore où elle étudia le syndicalisme américain, les problèmes de l’immigration et la "question noire". De retour en France, elle prépara au lycée Fénelon le concours d’entrée à l’École normale supérieure de Sèvres. Dans ce lycée et dans Paris de nouveaux horizons s’ouvrirent à elle. Par une amie elle fit connaissance d’un jeune serbe de vingt-deux ans, citoyen yougoslave, Dragoutine dit Draguy Nicolitch. Étudiant en chimie, ancien combattant volontaire venu en France au cours de la Première Guerre mondiale, esprit d’avant-garde il fit connaître à celle qu’il devait bientôt épouser le passé de la Serbie. Après avoir connu les dures conditions de vie des ouvriers stéphanois puis l’écrasement social des Noirs aux États-Unis, Suzanne Nicolitch prit conscience de l’oppression nationale que les Turcs avaient fait peser pendant des siècles en Europe du Sud.

Durant ses trois années d’études à Sèvres (1923-1926) où elle reçut notamment l’enseignement de Paul Desjardins, elle suivit en Sorbonne les cours du professeur d’histoire de la langue française Ferdinand Brunot et mena parallèlement des études d’histoire. Agrégée de lettres au sortir de l’École normale supérieure, Suzanne Nicolitch reçut en 1927, à la demande du gouvernement de Belgrade, une mission culturelle d’un an en Yougoslavie. Elle perfectionna sa connaissance de la langue serbo-croate, donna des conférences sur la France et la culture française. Dans la société serbe elle s’intéressa notamment à la "Zadrouga" communauté paysanne familiale élargie qui n’était pas sans parenté avec le "Mir" de l’ancienne Russie. C’est durant ce séjour à Belgrade qu’elle épousa Draguy Nicolitch. Désormais souvent elle devait signer Suzanne D. Nicolitch. De retour en France, elle fut nommée pour la rentrée scolaire de 1927 au cours secondaire pour jeunes filles de Belfort. Après un an, avec son mari, elle alla enseigner au lycée de Saint-Étienne. En 1934 elle fut nommée au lycée d’Amiens, puis dans les trois années qui précédèrent la Seconde Guerre mondiale, elle enseigna dans les lycées parisiens Jules Ferry, Camille Sée et Victor Hugo.

Tout en exerçant sa profession, Suzanne Nicolitch rallia le syndicalisme enseignant. Son idéalisme et son goût de la recherche libre, son désir de confrontation intellectuelle dans la tolérance en firent un membre enthousiaste de la Franc-maçonnerie : elle adhéra à l’obédience "Le Droit humain" à cause de son double caractère mixte et internationaliste. Jeune étudiante à Paris, sans militer encore très activement elle avait donné son adhésion au Parti socialiste SFIO en s’inscrivant à la section de Trévoux dans l’Ain, celle de son père. Professeur, elle fut partout très active dans la vie de la section locale, dans l’organisation des femmes socialistes dont elle fonda le groupe de Saint-Étienne. En 1932-1933, elle militait également pour le recrutement et l’organisation des femmes socialistes au nom du Comité national des femmes socialistes. Souvent les écoles socialistes firent appel à elle, à ses qualités intellectuelles, à son talent de conférencière et à son dévouement. Pour sa première réunion publique, lors des élections législatives de 1928, elle porta la contradiction à André Tardieu à Giromagny (Territoire de Belfort). Épisodiquement elle collabora aussi au Populaire, l’organe de la SFIO.

À partir de septembre 1935, elle rejoignit à sa naissance la Gauche révolutionnaire organisée autour de Marceau Pivert sur lequel elle semble avoir exercé une grande influence et écrivit dans l’organe de la Fédération de la Seine Juin 36. Socialiste attachée aux principes marxistes, internationaliste dans sa pensée comme elle l’était dans sa vie, elle fut de ceux qui condamnèrent la "pause" dans l’action du Front populaire, en 1937, puis l’idée de l’union nationale face aux dangers extérieurs. Non pas qu’elle pensait qu’il ne fallait pas lutter contre le fascisme étranger, mais elle refusait pour cela de s’unir aux ennemis de classe de l’intérieur. En juin 1938, elle se prononça en faveur de la conciliation et de la temporisation alors que Daniel Guérin, représentant d’une tendance plus large de la Gauche révolutionnaire était au contraire partisan de la séparation d’avec la SFIO et la création d’une nouvelle organisation. En définitive ce fut cette orientation qui l’emporta et le 8 juin fut créé le Parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP). Suzanne Nicolitch y adhéra immédiatement et participa à tous les débats et les combats de sa brève existence.

Elle intervint notamment lors des discussions relatives à la Franc-maçonnerie qui surgirent lors de son premier congrès national en juin 1939. Outre Suzanne Nicolitch de nombreux dirigeants du PSOP, Marceau Pivert lui-même, André Weil-Curiel, René Rul, Octave Bicard, Jacques Enock étaient des maçons convaincus. Sur cette question trois rapports contradictoires présentés par Suzanne Nicolitch, Daniel Guerin et Cyrille Spinetta* s’affrontèrent. Suzanne Nicolitch intervint en faveur de la double appartenance au PSOP et à la Franc-maçonnerie en mettant l’accent sur les aspects progressifs de cette dernière alors que les trotskystes et Daniel Guérin soulignaient l’incompatibilité entre les deux. À la suite de l’intervention personnelle de Marceau Pivert, la double appartenance fut admise par le congrès.

Mais la guerre éclata en posant des problèmes d’une toute autre ampleur. Le 31 août 1939 la CAP du PSOP se réunit au domicile de Suzanne et Dragui Nicolitch qui était également membre de la CAP du PSOP. La question du maintien de la légalité du parti ou du passage à la clandestinité et l’illégalité fut au centre des débats. Avec la droite du parti, Suzanne Nicolitch se prononça en faveur de la poursuite de l’organisation sous sa forme antérieure et du maintien de la parution du journal en dépit de la censure. Bientôt les tensions s’exacerbèrent entre cette tendance et la gauche du PSOP où militaient de nombreux trotskystes. Ces derniers reprirent bientôt leur autonomie. Jusqu’au dernier moment Suzanne Nicolitch et son mari s’efforcèrent de maintenir la parution de Juin 36 dont le dernier numéro légal parut en janvier-février 1940 ainsi qu’un numéro clandestin en mai 1940. Le PSOP ne survécut pas au désastre de juin 1940 même si depuis septembre 1939 ce parti était déjà à l’agonie.

La défaite et l’occupation allemande venues, Suzanne Nicolitch fut révoquée par le gouvernement de Vichy par arrêtés des 10 février, 24 mars et 13 août 1941, elle rejoignit à Trevoux (Ain) son père et, liée à l’ex-secrétaire de la Fédération Rhône-Loire du PSOP, Marie-Gabriel Fugère, elle participa à la réunion de fondation du groupe « L’Insurgé » tenue rue Pailleron à Lyon-Croix-Rousse au début de 1941. Elle éclaira de ses conseils les premiers pas du mouvement et Fugère a rendu un hommage éclatant à son action. Très lucide, elle écrivait en avril 1941 : « Bien se répéter que, si un jour Moscou prenait l’initiative du mouvement de libération anti-nazi, la classe ouvrière lui pardonnerait tout. » Avec Jean-Pierre Allamercery elle contribua à implanter un noyau de « L’Insurgé » à Trevoux.

La première initiative du groupe, assez surprenante, consista à adresser un texte des franc-maçons lyonnais au président Roosevelt. Rédigé le 30 juin 1941 par Suzanne Nicolitch, cet appel demandait au président que les États-Unis sauvent l’Europe de la barbarie nazie, dans les termes suivants : « F... Roosevelt, F... d’Amérique, nous vous en prions, écoutez-nous [...]. Les armées hitlériennes ont triomphé grâce à l’extraordinaire conjonction d’un défaitisme d’extrême gauche et d’un défaitisme d’extrême droite [...]. Entre un monde qui se meurt et un monde qui naît, il reste aux hommes libres, il te reste Amérique à hâter la venue d’un monde vraiment neuf. » Aucune réponse ne leur parvint.

Suzanne Nicolitch devait mettre au monde une fille le 9 octobre 1941 ; néanmoins elle s’était lancée dans la Résistance active au sein du groupe « L’Insurgé », le pendant en zone Sud de « Notre révolution », « Nos Combats » et « Libertés ». Elle y retrouva des militants du PSOP.

Suzanne Nicolitch tomba malade, subit une opération et, mal rétablie, gagna le Midi où elle s’éteignit à moins de quarante ans après avoir écrit à Sainte-Maxime le 16 février 1942 un testament par lequel elle léguait ce qu’elle possédait à son mari. Elle demandait aussi que sa fille fût élevée selon les principes de libre examen qui avaient guidé sa vie et qu’elle fût nourrie des cultures française et slave. En 1945, les décrets de Vichy qui l’avaient frappée furent rapportés.

Draguy Nicolitch, journaliste à l’ORTF, chargé du secteur yougoslave, mourut à Brela (Yougoslavie) le 22 août 1975. Le couple Nicolitch avait eu une fille, Miloïka, née en 1941.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article123980, notice NICOLITCH Suzanne, Philomène [née ALLAMERCERY Suzanne] par Michel Dreyfus, Justinien Raymond, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 14 août 2020.

Par Michel Dreyfus, Justinien Raymond

Suzanne Nicolitch et Draguy Nicolitch
Suzanne Nicolitch et Draguy Nicolitch
Clichés communiqués par sa fille Miloïka Martor-Nicolitch
Suzanne Nicolitch et Draguy, jeunes
Suzanne Nicolitch et Draguy, jeunes
Clichés communiqués par sa fille.
Jean-Pierre Allamercery, Suzanne et Draguy Nicolitch dans leur jardin à Trévoux
Jean-Pierre Allamercery, Suzanne et Draguy Nicolitch dans leur jardin à Trévoux
Jean-Pierre Allamercery, âgé
Jean-Pierre Allamercery, âgé
Première page de <em>l'Insurgé</em> après le décès de Suzanne Nicolitch
Première page de l’Insurgé après le décès de Suzanne Nicolitch

ŒUVRE : Textes cités. — Le problème de la dictature du prolétariat et de la prise du pouvoir, Nouveau Prométhée, 1935. — Front populaire, socialisme, franc-maçonnerie. Histoire d’une crise, Paris, 1938.

SOURCES : Archives de Suzanne et Draguy Nicolitch confiées à Justinien Raymond. — Jean Rabaut, Tout est possible, op. cit. — Mémorial de l’insurgé, Imprimerie nouvelle lyonnaise, 1968.— Jean-Paul Joubert, Révolutionnaires de la SFIO., Paris, Presses de la FNSP, 1977. — Femmes socialistes, n° 121, juillet 1933. — Souvenirs personnels de Justinien Raymond. — Notes de Maurice Moissonnier.

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