LINHART Robert, Martin [version longue]

Par Marnix Dressen

Né le 30 avril 1944 à Nice (Alpes-Maritimes) ; normalien de la rue d’Ulm, enseignant-chercheur en sociologie à l’Université Paris 8 (Vincennes-Saint-Denis), membre de l’UEC, co-fondateur de l’UJCml (Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes), membre de la Gauche prolétarienne, coresponsable du journal J’accuse.

Photographie prise par Marnix Dressen le 24 mars 2012
Photographie prise par Marnix Dressen le 24 mars 2012

Un livre publié par sa fille Virginie Linhart en 2008 a rendu public le drame qu’ont vécu son père et leurs proches à partir de 1981. Pour tous ceux qui n’étaient plus ou n’avaient jamais été des intimes de Robert Linhart, elle apportait, avec sensibilité, un témoignage à la fois poignant et plutôt inattendu sur le long mutisme dans lequel son père s’est enfermé à compter de 1981. Jusqu’alors le personnage de Robert Linhart était connu du public par le témoignage de J.-P. Le Dantec (1978) et surtout par la prosopographie dont il avait fait l’objet dans Génération de H. Hamon et P. Rotman qui racontent de manière documentée selon l’historien A. Prost, les années 1968 (A. Prost, « Quoi de neuf sur le Mai français ? », Le Mouvement social, nº143, avril-juin 1988, p. 91-97. « Ils ne commettent pas d’erreurs factuelles. Dont acte »). Ils mentionnaient la tentative de suicide qui peu après le meurtre d’Hélène Althusser devait conduire Robert Linhart à un coma de plusieurs jours. Un travail de thèse (Dressen, 1992), un portrait par E. Launet dans Libération (2010), puis une longue interview radiophonique de l’intéressé par L. Adler (2011) complètent le témoignage de sa fille Virginie. Ces différentes sources, surtout les plus récentes, éclairent sous un autre jour la personnalité de celui qui fut de 1966 au printemps 1968, le leader dix-huit mois durant de l’Union des Jeunesses Communistes (marxistes-léninistes), une dissidence de l’Union des étudiants communistes (EUC), la branche étudiante du Parti Communiste Français.

Origine socio-familiale

Né le 30 avril 1944 à Nice (Alpes-Maritimes), Robert, Martin Linhart, prononcer LIN HAR (« Raymond » dans le cadre de ses activités à la Gauche prolétarienne), est né dans des circonstances dramatiques, la question de sa survie est posée, alors que ses parents vivaient cachés par des Justes, au-dessus d’un mas dans les Alpes maritimes et qu’ils décidèrent de rejoindre une clinique à Nice pour la naissance de Robert, au risque de leur survie. « Mes parents m’ont appelé Robert, parce que ce prénom se prononce facilement dans différentes langues. C’est que mon père se sentait en situation instable en France », assure R. Linhart.

Les parents de Robert Linhart, étaient tous deux originaires de Pologne, mais c’est à Paris qu’ils firent connaissance. Lorsqu’il arriva en France à la fin des années 1930, son père Jacob (dit Jacques) Linhart ne put faire reconnaître son diplôme de juriste. La carrière d’avocat qu’il ambitionnait, la magistrature étant alors interdite aux juifs avant son émigration, lui fut de ce fait interdite dans son pays d’accueil. « L’étudiant en droit brillant, qui avait passé tout son cursus universitaire debout au fond de la salle parce que dans son pays natal les juifs n’avaient pas le droit de s’asseoir sur les bancs de l’université, renonça à la carrière (…) dont il rêvait » raconte sa petite-fille, Virginie Linhart (2008). Il devint alors représentant en « tout ce qu’on peut avoir, de tout ce qu’on peut toucher », pour faire vivre sa famille (V. Linhart, 2008, p. 16). Devenu conseiller juridique selon les uns, expert comptable pour les tailleurs du sentier selon sa petite- fille, il termina sa carrière professionnelle comme consultant en entreprise. Avant de se marier, son épouse Masza (dite Maryse) née Finkielsztejn, de quelques années plus âgée que lui, vendait avec succès des dessins de mode à Varsovie, parfois dans des lieux prestigieux. Après son mariage, elle devint femme au foyer pour élever Robert et sa sœur, la sociologue Danièle Linhart (née en 1947). À la maison, les parents de Robert et Danièle communiquaient entre eux en polonais et de ce fait, leurs deux enfants parlent aujourd’hui encore cette langue, alors même que les adultes s’adressaient à Robert et Danièle en français. C’était facile pour sa mère qui, issue d’un milieu social plus élevé que son mari, avait appris le français dans son pays d’origine. Robert Linhart n’a connu aucun de ses grands-parents, tous les quatre furent victimes de la « shoah par balles » à Varsovie pour les uns et à Stryj pour les autres.

La mère de R. Linhart n’exprimait aucune conviction politique. Quant à son père, quoique non militant ni même adhérent d’une quelconque organisation à caractère politique, il incarnait un ethos de « socialiste modéré ». Robert garde en mémoire « une leçon » donnée par son père en mai 1954, dans le contexte de la défaite française à Diên Biên Phu : « aucune force ne peut arrêter l’élan d’un peuple en lutte pour son indépendance ».

Des conjointes engagées

Si les parents de R. Linhart n’étaient pas clairement engagés, on ne peut dire la même chose de ses conjointes. Il est marié avec France Ducosson-Linhart, qui dans les années 1970 s’établit quelques mois dans une imprimerie de Charleroi en Belgique. Professeure de mathématiques, notamment à l’École normale supérieure à Lyon pendant dix ans, elle est aujourd’hui retraitée. Avant cette union, R. Linhart s’était marié avec Nicole Colas, étudiante en pharmacie dans les années 1960, militante de l’Union des étudiants communistes. Dès sa fondation en décembre 1966, elle adhéra à l’UJC ml et s’engagea avec la première vague d’établis que R. Linhart organisa avant le printemps 1968. Elle travailla très brièvement chez Géo, une usine agro-alimentaire au Kremlin-Bicêtre (Val-de-Marne). Ils eurent deux enfants Virginie (née en 1967) et Pierre (né en 1970). Après son divorce (en 1972), R. Linhart épousa Ana-Maria Galano-Moscovite, aujourd’hui décédée. Maoïste au Brésil, exilée en Suisse et au Portugal où ils firent connaissance en 1975 à la faveur d’un voyage de Robert dans la foulée de la « Révolution des œillets », ils eurent une fille, Clara (née en 1977). R. Linhart a trois petits enfants.

Scolarité et intégration à l’École normale supérieure

Dès ses toutes premières années de scolarité, R. Linhart se montra un bon élève. Au vrai, sa carrière scolaire débuta curieusement, puisque émus par ses pleurs le premier jour de son entrée en maternelle, ses parents renoncèrent et le confièrent à une voisine institutrice retraitée. Ses cours particuliers lui furent si profitables qu’il entra à l’école communale avec un an d’avance. Au cours du premier degré, il sauta encore d’une classe, si bien qu’il fut « toujours le plus petit, ce qui n’était pas un avantage ».

Alors qu’il était lycéen en filière de lettres classiques il s’engagea en politique. Vers 1960 ou 1961, dans le contexte de la guerre d’Algérie, il milita au Front universitaire antifasciste. C’est dans ce lycée Claude Bernard (non loin de chez lui, Porte d’Auteuil dans le XVIe arrondissement de Paris), qu’il reçut l’enseignement de deux professeurs dont il garde le souvenir. D’abord Louis Poirier qui devint Julien Gracq (1910-2007) qui lui enseigna l’histoire et la géographie. Il suivit aussi les cours du philosophe Michel Deguy (né en 1930), devenu poète réputé. R. Linhart se souvint que s’étant ouvert à ce dernier de son projet de candidater à une bourse de l’American Field Service qui lui permettrait de voyager aux Etats-Unis, M. Deguy le lui a déconseillé, de peur qu’il devînt « représentant en Coca-cola ». Sur le conseil de son professeur, R. Linhart décida de s’inscrire en classes préparatoires, alors que ses parents ignoraient encore l’existence de l’École Normale supérieure. En 1959, ses résultats scolaires lui permirent d’intégrer le lycée Louis-Le-Grand où il suivit trois années durant des classes préparatoires aux Grandes écoles (une hypokhâgne et deux khâgnes). C’est l’époque où il passait ses vacances dans le Valais suisse, à Verbier dans une résidence louée par ses parents à l’année [V. Linhart, La vie après, Le seuil, 2012]. Un de ses amis de l’époque, l’essayiste et éditeur vaudois Roland Jaccard se souvient sur son blog que « son regard était alors mordant d’ironie et [qu’] il dissipait toutes les illusions avec son seul sourire. »

Intégration à l’ENS, R. Linhart rencontre une cathédrale intellectuelle

Mais c’est à l’École Normale supérieure (ENS) de la rue d’Ulm que R. Linhart intégra à l’automne 1963, il n’avait pas encore vingt ans, que comme tant d’autres, il rencontra - véritable révélation -, le philosophe Louis Althusser (1918-1990). Alors que l’encre des accords d’Evian était à peine sèche, l’auteur de Pour Marx (1965), devint rapidement son père spirituel. Robert, friand d’une pensée philosophique renouvelée, devint l’un des étudiants préférés de cette véritable cathédrale intellectuelle, voire son étudiant chéri. L’attraction est si forte que Robert ne résista pas au plaisir mimétique et copia le style vestimentaire (costume de velours) et l’apparat (la paire de lunettes) de son mentor (Delacroix, 2008, p. 129). L’estime était réciproque. Louis et Hélène Althusser figuraient parmi les rares personnages qui, l’été, visitaient Robert dans les Cévennes, non loin de Sumène, où il louait une maison à l’année. Selon le témoignage de sa fille aînée, ces visites des Althusser provoquaient chez Robert une visible excitation (V. Linhart, 2008, p. 148). Inversement, les Linhart se rendaient à Gordes où les Althusser possédaient une résidence.

Personnage central de la rue d’Ulm, L. Althusser, l’agrégé répétiteur en philosophie depuis 1950, n’avait rien à voir avec cet « animal féroce et dangereux » qui caractériserait le caïman dans le jargon de l’ENS. Au contraire, comme R. Debray, R. Linhart le percevait comme un personnage « tout à fait doux et sympathique ». À l’ombre du Panthéon, dans « l’appartement cellule communiste » (Préface. Lettres à Hélène, 2011) que les Althusser occupaient sur le site même de l’École, le jeune normalien se lia aussi d’amitié avec Hélène Rytmann, l’épouse de son maître. Sous son pseudonyme de résistante, Hélène Legotien menait des enquêtes sociologiques pour la SEDES, une filiale de la Caisse des dépôts et consignation. Le jeune normalien et son surmaître étaient si proches, qu’encore en 1980 L. Althusser mentionne la jalousie que sa femme éprouve à l’égard de Robert (Lettres à Hélène, 2011, p. 699).

En 1988, Robert Linhart racontait des vacances militantes en Algérie et le contexte dans lequel il avait fait une rencontre décisive avec le premier maoïste. « C’était en 1964. Dans le cadre de l’UEC j’étais allé passer des vacances en Algérie. En principe la fonction de ces camps était des vacances améliorées avec contacts culturels, etc. Je me suis assez vite barré et j’ai travaillé dans les structures agraires du Ministère de l’agriculture dans une enquête agricole pour laquelle on avait demandé des volontaires. J’ai rencontré un camarade espagnol, Jose Caballero, qui m’a converti au marxisme-léninisme, au maoïsme. Il était fils de Républicain espagnol et s’était lui-même converti au maoïsme en retournant en Espagne » (in Dressen, 1992, tome 1). À la faveur de ce stage improvisé pour le Ministère de l’agriculture, R. Linhart a aussi rencontré un ancien officier SAS (Section Administrative Spécialisée) démobilisé par l’indépendance de l’Algérie, mais qui avait fait le choix de rester sur place, ses analyses sur le sous-développement intéressèrent le jeune normalien.

Outre L. Althusser, une autre forte figure intellectuelle académique marqua Robert : l’économiste et historien Charles Bettelheim (1913-2006). Il contribua à sensibiliser R. Linhart à la question du sous-développement. C. Bettelheim était un ami de la Chine rouge. À l’instar de L. Althusser, il ne franchit jamais le pas de l’adhésion, mais fut un compagnon de route de l’UJC ml et présida les Amitiés Franco-chinoises. En 1974, R. Linhart l’accompagna en Algérie dans le cadre d’un voyage d’étude organisé par le Ministère algérien du Plan. Dans leur saga sur le monde de la gauche extra-parlementaire en France, H. Hamon et P. Rotman rapportent que C. Bettelheim interrompit un jour son séminaire pour accueillir le leader de l’UJCml en lançant quelque chose comme "Ah, voici le génial Robert Linhart !"

R. Linhart se lance dans la recherche en sciences sociales

Délaissant le monde des concours (comme certains de ses pairs, il refusa de se présenter à l’agrégation de philosophie), R. Linhart se lança dans la recherche en sciences sociales. Il rédigea un mémoire de DEA sur N. Boukharine (un ancien bolchevik assassiné en 1938 dans le cadre d’une purge stalinienne) et sur les conseils de L. Althusser ou de C. Bettelheim (il hésite), il s’adressa à R. Aron pour diriger ce travail. « Je l’ai vu une fois, je crois. Il m’a dit que c’était très bien, qu’il n’y avait pas de problème ». R. Linhart prépara ensuite un doctorat de troisième cycle Lénine Taylor et les paysans sous la direction du philosophe F. Châtelet, professeur à l’Université de Vincennes (aujourd’hui Paris VIII à Saint-Denis). Publiée aux éditions du Seuil (en 1976 et réédité en 2010), cette recherche doctorale, ouvrit à Robert le corps des maîtres assistants (bientôt transformé en maître de conférences). Il fit toute sa carrière professionnelle au sein du Département de philosophie de l’Université Paris VIII, jusqu’à sa retraite.
L’engagement politique marxiste-léniniste

La rencontre avec L. Althusser entraîna l’adhésion de Linhart à l’Union des étudiants communistes. Avec d’autres « Ulmards », il participa à toutes les luttes théoriques sans rechigner devant les querelles épistémologiques (autour de Canguilhem, Bachelard, Cavaillès). Le structuralisme autour notamment de C. Lévi-Strauss était aussi à l’honneur. Tout ce qui était anti phénoménologique et s’inscrivait dans un retour aux sources (Lacan, notamment prône lui aussi un retour à Freud) les intéressait. En ce sens, ils étaient des fondamentalistes. Toutefois, les Althussériens ne formaient pas un groupe homogène et d’ailleurs, ils ne tardèrent pas à se diviser entre ceux qui étaient surtout attirés par la psychanalyse lacanienne, les plus nombreux selon C. Delacroix, et ceux qui choisirent de poursuivre une lutte plus explicitement politique.

Sur le plan des luttes politiques, en alliance avec les communistes orthodoxes, les Althussériens participèrent notamment à l’élimination du courant des « Italiens » (sympathisants de la ligne de P. Togliatti, leader du Parti communiste italien). Mais alors qu’une partie des Althussériens voulait poursuivre la lutte contre les réformistes au sein même du PCF, d’autres, exclus de l’UEC par leurs anciens alliés, décidèrent en décembre 1966, de fonder l’UJCml (Union des Jeunesses Communistes marxistes-léninistes) à Poissy dans les Yvelines. Ils étaient semble-t-il une centaine (dont une trentaine d’Ulmards) et R. Linhart était leur leader (Delacroix, 2008, p. 126). Les jeunes sympathisants de la Chine ne se disaient pas encore « maoïstes », ni « prochinois », deux qualificatifs attribués par leurs adversaires et jugés stigmatisants par les Althussériens. L’endonyme choisi fut « marxiste-léniniste » ce qui signifiait que l’UJCml, comme son maître en communisme, prônait un retour à Marx (et plus précisément au Marx matérialiste, celui de la maturité si l’on en croit Althusser), et aussi à Lénine. Ils voyaient les principes fondamentaux de leurs théories (un mot sacré à l’époque) comme bradés par le XXe congrès du Parti communiste d’Union soviétique (février 1956). Au-delà de leurs étiquettes, ces « révisionnistes modernes » qu’étaient à leurs yeux les Kroutchéviens et leurs continuateurs avaient révisé les principes du léninisme comme les réformistes de la IIe internationale, dans le contexte historique de la première guerre mondiale, avaient « révisé » les principes du marxisme.

Voyages en Chine et dans les régions : feu sur « l’intellectuel bourgeois »

C’est aussi dans le contexte de la division du mouvement communiste international (vif antagonisme entre Moscou et Pékin au début des années 1960) et aussi de la Révolution culturelle chinoise qui débute en 1966, qu’en août 1967, R. Linhart voyagea en Chine à l’invitation du Parti communiste Chinois. Il conduisait la délégation de la toute jeune UJCml. Le courrier décrivant certaines étapes de son périple et qu’il adressait à son épouse Nicole, qui s’occupait de l’enfant du couple, paraît rétrospectivement teinté d’une certaine fascination (V. Linhart, 2008, p. 31). Tandis qu’une partie de l’UJCml était enthousiasmée à la vue de la « Grande Révolution Culturelle Prolétarienne », un autre sous-groupe des « ml » (marxistes-léninistes) menait des enquêtes dans différentes régions de France (en Bretagne, dans le Gard, etc.).

Au mois de septembre 1967, le récit que firent les étudiants à leur retour de leurs brèves plongées dans la classe ouvrière (notamment chez Perrier-Vergèze dans le Gard) et le récit de ceux qui revinrent de Chine, à commencer par celui de R. Linhart lui-même, poussèrent ce dernier à lancer un « mouvement de rectification » dans la veine de ceux qui déchiraient la Chine rouge. On dit souvent que R. Linhart cherchait ainsi à réduire l’influence de Benny Lévy (1945-2003), un autre normalien althussérien, d’un an plus jeune que lui, qui lui disputait son leadership sur l’organisation.

Les uns et les autres mais R. Linhart au premier chef, exerçaient un véritable ascendant sur les jeunes militants. Les documents de l’époque ou des témoignages plus récents en attestent.

Linhart, il impressionnait beaucoup et c’est vrai qu’il a une intelligence très très forte, synthé-tique, ra¬pide quand il est en for¬me. Il analyse très vite la situa¬tion. Il est ca¬pable de définir des or¬ienta¬tions grandio¬ses, en plus, c’é¬tait magni¬fique, extrêmement poétique ses visions, complète-ment vision¬naire.[...] Il y a un souffle quand mê¬me ! Tout un a¬gencement d’i¬dées, ce n’est pas rien. Cet aspect-là m’a tou¬jours fasciné chez Lin¬hart. C’est quelqu’un de très impliqué dans ce qu’il fait et la révolte chez lui, tu la sens très forte, ce n’est pas bi¬don, superfi¬ciel, c’est très profond". [Ex-établie GP, ex-militante UJCml et Mouvement du 22 mars].
Citons encore dans la même veine :

"Je pense qu’à l’époque, j’ai été impressionné par le côté capacité d’analyse, puissance intellectuelle des dirigeants qui correspondait certainement à quelque chose que je possédais de mon milieu familial : un esprit de recherche dans lequel tout ce qui est intellectuel, rationnel est valorisé. Un type comme Linhart, c’est impressionnant ! C’est un type d’une intelligence phénoménale. Et je pense qu’un intellectuel est fasciné aussi par ce genre de choses-là. Il y avait d’autres personnalités dans le même genre, dans le lycée où j’étais soit... Des gens qui avaient une capacité d’analyse importante, qui avaient des connaissances relativement importantes qui savaient plus ou moins répondre aux questions qu’on leur posait. Et puis d’autres personnalités... Benny Lévy que je n’ai jamais beaucoup approché et tous les dirigeants de l’UJ que j’ai pu connaître. Ils étaient aussi les grands prêtres de cet attirail religieux. Jean-Pierre Olivier [de Sardan NDLA] a fait partie de ces dirigeants qui représentaient toutes ces idées qui passaient dans ma tête." [Établi UJCml, PCMLF/HR, Groupe Local].

Dans ces conditions, on comprend qu’à l’automne 1967, lorsque R. Linhart lança le « mouvement d’établissement », une trentaine de volontaires répondirent à l’appel. Les uns se firent se firent recruter dans les usines ou les docks pour mener des investigations à la façon de Mao (« qui n’a pas fait d’enquête n’a pas droit à la parole »), pour répandre le message révolutionnaire et encourager à l’émergence d’une « CGT de lutte des classes » en rupture avec « les porteurs de serviette » (Dressen, 1992 b). Il ne s’agissait plus de rapides enquêtes estivales mais celles-ci avaient contribué à ouvrir la voie à un enjambement des barrières de classes parfois long (Dressen, 2000).

Le printemps révolutionnaire de 1968, l’UJCml aveugle aux événements

Quand éclata le printemps révolutionnaire de 1968, « dans l’effervescence althussérienne de la rue d’Ulm, ou, tandis que flambent les barricades, l’UJCml autour de son prestigieux leader, R. Linhart, aveugles aux événements qui contredisent sa théorie » (Prost, p. 96), exprima une profonde défiance pour les manifestations qui se déroulaient au Quartier latin. Il y vit un « complot social démocrate ». Interdiction fut faite par l’UJCml, elle-même à ses propres militants de participer aux manifestations. Mais alors qu’il était réputé le plus brillant « et de très loin », le plus extraordinaire, le plus séduisant, dans cette conjoncture, R. Linhart exprima une dureté envers les autres, une arrogance, une intolérance, un élitisme, selon les souvenirs d’un de ses compagnons d’armes de l’époque si l’on en croit un témoignage indirect (V. Linhart, 2008, p. 24, 40). Le 10 mai, R. Linhart victime d’importants troubles psychiques fut interné et plongé dans une « cure de sommeil » pour plusieurs semaines. Au même moment, son maître L. Althusser était également interné.

Aux usines ! En l’absence de son leader, l’UJCml organisa le 16 mai une manifestation en direction de Renault-Billancourt. Elle entendait prêter main-forte aux ouvriers qui occupaient leurs ateliers. "Le cortège s’est formé vers 20 h 30 à la Sorbonne. Les manifestants scandant "vive la lutte des ouvriers de Renault !" ont entrepris une "longue marche" pour gagner leur objectif. À leur tête une banderole proclame : " Les ouvriers prennent des mains fragiles des étudiants le drapeau de la lutte contre le régime antipopulaire", une citation signée Staline… [Le Monde, 18 mai 1968].

La naissance de la Gauche prolétarienne

Après l’été 1968, le rival de R. Linhart prit l’initiative et accusa publiquement l’ancien leader d’aveuglement politique. Il y avait peu encore incontesté, mais affaibli par ses positions prises quelques mois plus tôt, R. Linhart n’était pas réellement en position de se défendre. Alors que l’UJCml se brisait en plusieurs morceaux, Benny Lévy, sous le pseudonyme de Pierre Victor, non dénué de charisme lui aussi, prôna avec succès la fondation d’une nouvelle organisation, la Gauche prolétarienne (GP). Elle vit le jour en octobre et s’auto dissout cinq ans plus tard, à l’automne 1973. Ceux des anciens militants de l’UJ qui ne se tournèrent pas résolument vers la psychanalyse lacanienne ou qui ne participèrent pas à la fondation de la GP, adhérèrent au PCMLF, l’autre pôle « marxiste-léniniste », né en décembre 1967 du Mouvement Communiste de France, une scission du PCF au milieu des années 1960. D’autres encore rejoignirent des militants du Mouvement du 22 mars de Nanterre pour fonder Vive le Communiste mouvement qui deviendra Vive La Révolution en juillet 1969. Pour sa part, R. Linhart fut de l’expérience de la GP, et à peine fut-elle créée, qu’il s’établit quelques mois.

L’Établi

L’importante notoriété politique et intellectuelle de R. Linhart repose sur différents éléments. Parmi les sources auxquelles elle s’alimente, figure en très bonne place son expérience d’établi (en d’autres termes d’ouvrier volontaire) et surtout sur la manière dont il l’a rapportée dans un ouvrage paru en 1978 aux éditions de Minuit et maintes fois réédité depuis. Dix ans après les faits, dans une belle langue, L’Établi raconte la plongée en usine de R. Linhart, onze mois durant (jusqu’en juillet 1969, date de son licenciement), analyse un conflit du travail contre les récupérations que l’employeur, Citroën à la porte de Choisy veut imposer aux ouvriers, surtout des immigrés, quelques mois après la longue grève du printemps 1968. Le considérable succès de cet ouvrage traduit en une douzaine de langues, qui s’est vendu à environ 80 000 exemplaires en France selon l’auteur, repose avant tout sur une saisissante description du travail taylorisé et des modes de gestions de la main-d’œuvre alors à l’honneur dans l’industrie automobile, paradigme du fordisme. L’ouvrage est un classique souvent étudié dans les départements de sociologie de l’université, mais aussi dans les lycées, quelques-unes de ses bonnes pages figurent dans les manuels de sciences économiques et sociales.
Une fois sorti de l’usine, R. Linhart partit ensuite à l’armée, ce qui n’était pas vraiment dans la ligne des maoïstes, et fit un an d’entraînement de commandos dans des conditions difficiles. Mais même s’il a failli y laisser sa peau, il était content d’éprouver la résistance de son corps et d’apprendre à manier les explosifs. Dans un cadre militant, il était connu pour son courage physique, n’hésitant pas à affronter personnellement des partisans du Viet Nam du Sud, notamment autour de l’Université de Nanterre. Une ancienne militante de l’UJCml évoquait ainsi ce souvenir :

« Juste avant 1968, on attendait une descente des fascistes au niveau national... Et nous, le Comités Vietnam de Base, on s’était mis à les attendre, évidemment pour faire notre petit Vietnam, à coup de Petit Livre Rouge et De la Guerre Populaire dans la poche, à organiser des étudiants non organisés. En plus, cailloux dans les poches, des grandes banderoles et des groupes politico-militaires quand même un peu plus solides, sur les toits, casqués. Et c’est évidemment Linhart qui organisait ce truc ! Et c’était quand même assez grandiose ! Je me souviens d’un discours avant la répartition des forces dans la fac et il nous avait expliqué que notre arrière était dans les bidonvilles, juste à côté (rire). C’était "un grand arrière popu-laire", c’était magnifique ! On n’avait pas de cocktails Molotov mais ça avait quand même inquiété la direc¬tion de la fac. C’était un peu la folie collective quand-même » [Ex-militante de l’UJCml établie avec la Gauche prolétarienne, entretien en 1990, in Dressen, 2012 a].

J’accuse

À partir du mois de janvier 1971, la GP entendait se doter d’un J’accuse, un organe d’expression qui serait un peu différent de la Cause du Peuple, organe officiel, mais décevant, du mouvement. « Populaire par son contenu » et « populaire par ses méthodes », l’hebdomadaire (qui bientôt devint mensuel) était dirigé par A. Gluksmann et R. Linhart, entourés d’un groupe d’intellectuels (J.-P. Sartre, etc.) et de journalistes en vue, notamment du Nouvel Observateur. Simone de Beauvoir signa un reportage dans le deuxième numéro (Hamon et Rotman, 1988, p. 342-343, 380). La relative indépendance de l’organe de presse par rapport à la GP fut vite remise en cause. Dès le mois de mai, Benny Lévy imposa non sans difficultés une fusion entre La Cause du peuple, mieux contrôlée par l’organisation, mais dont l’intérêt politique n’a cessé de diminuer et J’accuse, au contenu plus vivant et au lectorat plus étoffé. Surtout, in petto, Benny Lévy reprochait à J’accuse de permettre à R. Linhart de reprendre de l’influence dans l’organisation. En juillet 1971, un procès politique contre les trois dirigeants qui dirigeaient J’accuse, dont R. Linhart, tourna au fiasco pour Pierre Victor. Quoique dans la ligne de mire du primus inter pares de la GP, R. Linhart croit-on comprendre, bénéficiait d’une relative protection du fait de son passé politique prestigieux et de sa fragilité. Mais presque 40 ans plus tard, l’Établi n’a pas pardonné « Benny était plus fanatique que moi. Il exigeait beaucoup des gens, alors que lui-même, il s’exposait peu », déclare-t-il à E. Launet de Libération (17 mai 2010).

À partir de décembre 1971, les révoltes des prisons, notamment en Lorraine, à commencer par celle de Toul le 5 décembre 1971, furent l’occasion de nouvelles luttes intestines à la GP. Fallait-il en parler et dans l’affirmative, dans quels termes ? Pour R. Linhart il convenait de s’éloigner d’un étroit ouvriérisme et de faire une place aux questions de société. Contre vent et marées il publia un numéro de La Cause du peuple-J’accuse sur la vie carcérale. Mais sa santé psychique était encore fragile et il fut rapatrié d’urgence à Paris pour entrer en clinique.

1981, R. Linhart tente d’en finir

Le 16 novembre 1980, rue d’Ulm, dans un accès de démence cent fois raconté, l’auteur principal de Lire le Capital (1965) étrangla sa femme. Il fut immédiatement interné et le 23 janvier 1981, un non-lieu fut prononcé par la Justice, en application de l’article 64 du code pénal, selon lequel "il n’y a ni crime ni délit lorsque le prévenu était en état de démence au moment de l’action". Ce non lieu, il le devait à son état réel de démence mais aussi à la mobilisation de ses proches et notamment de R. Linhart qui se jeta de toutes ses forces dans ce combat (C. Delacampagne, 2008). Mais l’événement était trop rude pour qu’il le supportât « C’est comme si mon père avait étranglé ma mère » déclare-t-il rétrospectivement à Libération (E. Launet, 17 mai 2010). Et au printemps 1981, alors que F. Mitterrand est sur le point de remporter l’élection présidentielle, l’ami intime des Althusser tenta de se suicider en avalant une dose massive de médicaments. Au dire de sa fille aînée, les médecins s’étonnèrent qu’il en ait réchappé. On dit parfois que le suicide en octobre 1979, de Nikos Poulantzas, un autre intellectuel communiste proche d’Althusser, serait aussi à mettre en relation à la tentative de meurtre de R. Linhart contre lui-même. Ce qui est sûr est que lorsqu’il se réveilla d’un long coma de type 3, il plongea dans un quasi-silence de 25 ans que sa fille Virginie a raconté (V. Linhart, 2008).

Le Sucre et la faim

L’Établi, n’est pas le seul livre de R. Linhart à avoir été un succès de librairie. Le sucre et la faim, relate le voyage qu’en 1979, Miguel Arraes (1916-2005), ancien gouverneur de l’État de Pernambouc effectua au Brésil après un exil politique de 15 ans. Le Sucre et la faim, décrit les conditions de vie des travailleurs de la Canne à Sucre dans le Nordeste brésilien, une des régions les plus déshéritées de la Planète. On retrouve dans cet ouvrage la sensibilité à la question du développement, transmise par C. Bettelheim au jeune Linhart durant ses études rue d’Ulm, questions qui l’avaient rapproché de la Chine. En voyant les coteaux algériens décharnés, et ensuite en lisant des trucs sur Takaï, j’imaginais ce qui pourrait se faire dans un pays comme l’Algérie ; c’est fantastique ! déclarait R. Linhart en 1987 (in Dressen, 1992 a).

Une renaissance et une fidélité

Virginie Linhart a aussi raconté la véritable résurrection qu’un moment son père a connu à la suite d’une anesthésie générale nécessaire pour l’opérer du bras après une mauvaise chute devant sa bibliothèque.

Retraité, R. Linhart a des projets éditoriaux qui s’inscrivent dans la lignée de ses engagements passés. À propos de la réédition de son livre Lénine, Taylor et les Paysans en 2010, il écrivait : « Trente-quatre ans ont passé (…) : les analyses contenues dans ce livre restent pertinentes à mes yeux ; je n’en changerais pas une ligne… » (Site des éditions du Seuil).

Un statut particulier

De tous les leaders qui ont encadré la gauche extra-parlementaire dans les années 1960 et 1970, R. Linhart est probablement un de ceux qui avait et conserve un prestige qui fait réfléchir. Risquons l’hypothèse qu’elle tient avant tout et surtout à sa fidélité à ses convictions antérieures, mais aussi à ses capacités intellectuelles, à son charisme, à son humanité (nonobstant ses exigences et dogmatismes lors du printemps révolutionnaire de 1968), à son talent d’orateur et d’auteur, à sa fragilité personnelle qui l’ont conduit à plusieurs hospitalisations et à tenter de mettre fin à ses jours. L’ouvrage que sa fille Virginie lui a consacré en 2008, a aussi contribué à davantage humaniser, si c’était nécessaire, la figure de « l’Établi ». Cette aura conservée, c’est ce que montrent la consultation de plusieurs sources livresques, la réalisation d’un travail de thèse et de longues investigations sur l’Internet où d’anciens amis ou d’ex-militants lui rendent un hommage qui confère parfois au dithyrambe. Ainsi Jean-Paul Cruse, un ancien dirigeant de la Gauche prolétarienne qui a gardé intacte sa révolte, célèbre sur son blog : « Robert Linhart, un de ces fils d’ashkénazes rayonnants du plus lumineux universalisme, et parfois d’un héroïsme révolutionnaire à dimension d’épopée, dans la lignée de Marek Edelman, jeune chef de l’insurrection du ghetto juif de Varsovie ».

Dans la perspective de la rédaction de cette sorte de biographie intellectuelle, nous avons rencontré deux nouvelles fois « l’Etabli », nous avons retrouvé des extraits d’entretiens dont nous avions étayé notre travail de thèse à propos des personnages charismatiques qui avaient un pouvoir d’entraînement sur les militants. Il en ressort que R. Linhart surtout, mais aussi quelques-uns de ses pairs ou de ses lieutenants, ont pu jouer le rôle de véritables maîtres intellectuels de salut (M. Weber) :

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article140557, notice LINHART Robert, Martin [version longue] par Marnix Dressen, version mise en ligne le 18 mai 2012, dernière modification le 19 mai 2012.

Par Marnix Dressen

Photographie prise par Marnix Dressen le 24 mars 2012
Photographie prise par Marnix Dressen le 24 mars 2012

ŒUVRE CHOISIE : Lénine, les paysans, Taylor, Paris, Le Seuil, 1976 (rééd. 2010). — L’Établi, Paris, Minuit, 1978, 179 p. — Le sucre et la faim : enquêtes dans les régions sucrières du Nord-est brésilien, Paris, Éditions de Minuit, 1981, 96 p.

SOURCES : Laure Adler, « Hors champ » : Robert Linhart, France culture, 1er fév. 2011. — ALTHUSSER Louis, BALIBAR Étienne, ESTABLET Roger, MACHEREY Pierre et RANCIERE Jacques, Lire le Capital, Paris, la Découverte, 1965 (rééd. PUF, 1996). — ALTHUSSER Louis, Lettre à Hélène, présentées par B. H. Lévy, Paris Grasset, 2011, 714 p. — ALTHUSSER Louis, Pour Marx, Avant-propos d’Étienne Balibar, Paris, Éditions Maspero, 1965. — DELACROIX Christian, ‘L’engagement radical de la rue d’Ulm » in Ph. Artières et M. Zancarini-Fournel (dir), 68, une histoire collective : 1962-1981, Paris, La Découverte, p. 125-131. — DRESSEN Marnix, "Le lancement du mouvement d’établissement, à la recherche de la classe perdue", in 1968, Exploration du mai français, tome 2, Les Acteurs (R. Mouriaux, A. Percheron, A. Prost, D. Tartakowsky, édit.), Paris, L’Harmattan (Logiques sociales), 1992 b, p. 229-246. — DRESSEN Marnix, Les étudiants à l’usine, mobilisation et démobilisation de la gauche extraparlementaire en France dans les années 1960-1970, le cas des établis maoïstes, Institut d’études politiques de Paris, Thèse de doctorat en sociologie, Jean-Daniel Reynaud, dir. 1992, 1 592 f — DRESSEN Marnix, 2000, De l’amphi à l’établi, Les étudiants maoïstes à l’usine (1967-1989), Belin (Coll. Histoire et société, Temps présents), 431 p. — LAUNET Edouard, « Rétabli », Libération, 17 mai 2010. — LE DANTEC Jean-Pierre, Les Dangers du soleil, Paris, Presse d’aujourd’hui (col. Ciel ouvert), 1978, 291 p. — LINHART Virginie, Le jour où mon père s’est tu, Paris, Éditions du Seuil, 2008, 174 p. — LINHART Virginie, La vie après, Paris, Le Seuil, 2012, 211 p. — PROST Antoine, « Quoi de neuf sur le Mai français ? », Le Mouvement social, nº143, avril-juin1988, p. 91-97. — ROTMAN Patrick et HAMON Hervé, Génération, T.1 Les années de rêve, Paris, éd. du Seuil, 1987, 615 p. — ROTMAN Patrick et HAMON Hervé, Génération, T.2 Les années de poudre, Paris, éd. Seuil, 1988, 694 p.

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