SERRAUX [Égide Spilleux, dit Genlis, dit] [Dictionnaire des anarchistes]

Par Jean Maitron, notice révisée par Guillaume Davranche et Marianne Enckell

Né en Belgique. Commis, journaliste, anarchiste puis agent secret du préfet de police Andrieux dans les milieux libertaires.

Égide Spilleux apparut en octobre 1876 sur la scène socialiste à Bruxelles en tant que membre du cercle des libres penseurs L’Affranchissement et participa à la fondation du Parti socialiste brabançon en mai 1877. On sait qu’il habitait alors chez ses parents, rue des Palais, mais selon certaines sources son père était mineur, selon d’autres il était médecin. Selon les militants qui le fréquentèrent, il était affligé d’un tic nerveux au visage.

Ayant rencontré l’anarchiste Hubert Delsaute, Spilleux rejoignit en 1878 la section bruxelloise de l’Internationale et le cercle du blanquiste Emmanuel Chauvière.

A partir d’octobre 18979, il milita dans la Ligue collectiviste anarchiste, qui publiait Le Drapeau rouge (5 numéros, février-mars 1880). La ligue disparut en avril 1880.

C’est alors qu’il partit pour Paris, où il s’installa probablement en juin 1880 et fut le correspondant de la revue révolutionnaire bruxelloise Les Droits du peuple, sous le pseudonyme d’Egidius S.

À Paris, Spilleux entra au service du préfet de police, Louis Andrieux, qui l’infiltra comme agent provocateur dans le mouvement révolutionnaire.

Prétendant se nommer Serraux, il se présenta au groupe anarchiste des 5e et 13e arrondissements de Paris avec la recommandation d’Arsène Crié et de Léonard Dupaix, qu’il avait rencontrés à Bruxelles. En réalité, Crié et Dupaix soupçonnaient déjà, à ce moment Spilleux, d’être un mouchard et d’avoir signalé Malatesta à la police de Bruxelles.

Spilleux-Serraux proposa aux militants qui animaient alors le groupe – Jean Grave, Pierre Jeallot et Errico Malatesta – de fournir des fonds pour fonder un journal anarchiste. Il disait l’intime d’une vieille Anglaise fortunée disposée à les financer : 3.000 francs de cautionnement, plus 1.500 francs par mois, et ce pendant six mois.

Dubitatif, Malatesta fit vérifier ses dires par un ami anglais. Celui-ci se rendit à l’adresse de la vieille dame, qui s’avéra une pauvre indigente. Informé que Serraux était un affabulateur, Grave, Jeallot et Malatesta soupçonnèrent une opération policière. Ils envisagèrent néanmoins de manipuler le manipulateur, en lui soutirant les 3.000 francs de cautionnement pour fonder le journal, avant de l’envoyer promener.

Ils furent cependant pris de vitesse par Serraux qui était parvenu, entre-temps, à gagner la confiance du groupe anarchiste du Panthéon, animé par Émile Gautier, Victor Ricois et Charles Jacqueline.

Étranger, Serraux ne pouvait être le fondateur du journal, et ce fut Victor Ricois qui en devint propriétaire-gérant, Serraux en étant le directeur. Le premier numéro de La Révolution sociale parut le 12 septembre 1880, et compta parmi ses rédacteurs Révillon, Charles Jacqueline dit Cassius, Émile Gautier et Louise Michel. Les militants ignoraient que leur journal était en réalité financé par la préfecture de police, dans le cadre d’un dispositif de surveillance.

Dans un premier temps, La Révolution sociale contribua à développer le mouvement libertaire. Émile Pouget, par exemple, racontera qu’il était venu à l’anarchisme en la lisant. Mais bientôt, les militants clairvoyants s’inquiétèrent des excès de ce journal, qui se répandait en polémiques contre les autres écoles socialistes, et publiait des recettes d’explosifs dans ses pages. D’autres s’alarmèrent de la désinvolture avec laquelle La Révolution sociale publiait les noms et adresses des groupes et de leurs militants les plus en vue. Émile Gautier écrivit ainsi à un ami, le 22 février 1881 : « L’idée qui consiste à faire imprimer les noms des correspondants au congrès de Londres dans nos journaux anarchistes est purement et simplement une merveille d’absurdité... » (lettre citée dans Lyon républicain du 13 janvier 1883).

C’est avec l’aval du préfet que Serraux aurait organisé un attentat contre la statue de Thiers à Saint-Germain. L’attentat, commis dans la nuit du 15 au 16 juin 1881 par un groupe d’anarchistes marseillais manipulés, ne fit aucun dégât, si ce n’est une mince tache noire sur la statue.

Malgré les soupçons, Serraux ne fut cependant pas mis à l’écart du mouvement puisque, du 14 au 20 juillet 1881, il fut admis comme délégué de La Révolution sociale au congrès anarchiste de Londres (voir Gustave Brocher). Kropotkine affirme qu’il y fut tenu à l’écart, en raison de ses « horribles » projets de résolutions, et qu’on refusa de lui fournir les adresses des autres anarchistes dans le monde.

C’est sans doute à cette époque qu’Émile Gautier claqua la porte de La Révolution sociale, de plus en plus déconsidérée.

Finalement, son homme semblant « brûlé », le préfet de police considéra que le dispositif coûtait trop cher pour ce qu’il rapportait. En quittant son poste, il coupa les vivres à La Révolution sociale, qui s’éteignit le 18 septembre 1881, au 56e numéro. Dans le numéro du 11 septembre, Serraux avait publié une mélodramatique lettre d’adieux. Il disparut ensuite de la circulation, en laissant 292 francs d’impayés auprès des fournisseurs, qu’Émile Gautier dut régler.

Spilleux revint s’établir à Bruxelles. Bientôt, les militants anarchistes belges le dénoncèrent comme mouchard à la solde de la police secrète russe. La dénonciation fut publiée, en France, dans Le Révolté du 22 juillet 1882.

En août 1884, selon Le Cri du peuple, les anarchistes de Bruxelles lui administrèrent une rude correction : il fut « empoigné, ligotté, rossé, et finalement jeté dans le grand bassin du Jardin royal ». Il fut repêché avant de se noyer.

Trois ans plus tard, Louis Andrieux se vanta d’avoir stipendié Serraux et financé La Révolution sociale dans ses « Souvenirs d’un Préfet de police », publiés dans le quotidien qu’il avait fondé, La Ligue. Il y expliquait : « Donner un journal aux anarchistes, c’était [...] placer un téléphone entre la salle de conspirations et le cabinet du préfet de police. »

Ces « Souvenirs », où l’ancien préfet avouait benoîtement avoir utilisé des fonds secrets pour financer le mouvement révolutionnaire, firent scandale. Dans une lettre au quotidien de Clemenceau, La Justice, l’épouse d’Émile Gautier écrivit : « M. Andrieux n’apprend rien de neuf aux honnêtes gens. Il y a bel âge que le hideux mouchaurd Spilleux, dit Serraux, dit Genlis, avait été percé à jour. » Victor Ricois donna son propre témoignage dans L’Insurgé du 12 avril 1885.

Le personnage est souvent orthographié Serreaux par erreur, mais sa signature dans La Révolution sociale était bien Serraux.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article155982, notice SERRAUX [Égide Spilleux, dit Genlis, dit] [Dictionnaire des anarchistes] par Jean Maitron, notice révisée par Guillaume Davranche et Marianne Enckell, version mise en ligne le 27 mars 2014, dernière modification le 15 avril 2020.

Par Jean Maitron, notice révisée par Guillaume Davranche et Marianne Enckell

SOURCES : Le Révolté du 22 juillet 1882. — Le Cri du peuple, 12 août 1884. — Louis Andrieux, Souvenirs d’un préfet de police, J. Rouff, 1885. — Témoignage de Victor Ricois dans L’Insurgé du 12 avril 1885. — Jean Grave, Quarante ans de propagande anarchiste, Flammarion, 1973. — Pierre Kropotkine, Autour d’une vie (Mémoires), P.-V. Stock, Paris, 1898 — Jean Grave, Quarante ans de propagande anarchiste, Flammarion, 1973. — Jean Maitron, Histoire du Mouvement anarchiste en France, tomes I et II, Gallimard, 1975. — Max Nettlau, Anarchisten und Sozialrevolutionäre, Geschichte der Anarchie, III, op. cit.
La notice publiée en ligne sur http://www.janpelleringfonds.be contient d’importantes sources, souvent contradictoires.

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