DUVAL Jean, Louis [dit Camille Mosset] [Dictionnaire des anarchistes]

Par Jean Maitron complété par Rolf Dupuy

Né le 29 janvier 1891 à Saint-Omer (Pas-de-Calais) ; se suicide le 30 juillet 1980 ; ouvrier du bâtiment, garçon de café ; Déserteur, condamné aux travaux forcés.

Né d’un père doreur sur bois, « dont la tendresse n’était pas la qualité dominante, et d’une mère qui après avoir eu grand-peine à élever ses six gosses devait succomber d’épuisement » alors qu’il avait sept ans, Jean Duval avait été placé à l’orphelinat comme deux autres de ses frères. Quelques années plus tard, son père qui s’était remarié reprenait les enfants. Petit à petit les aînés quittèrent la famille divisée par les querelles, puis ce fut le tour de Jean, à peine âgé de 14 ans, de quitter le toit familial. Il trouva un emploi de plongeur dans un café, mais le menu larcin d’un pourboire le conduisit devant le juge pour enfants qui l’envoya en maison de correction jusqu’à sa majorité.

Il en sortit à 19 ans sur garantie de l’un de ses frères qui l’accueillit à Douai. Là, il ne trouvait pas de travail – ce qui risquait de le renvoyer à la maison de correction – et, sur la pression de son aîné, s’engageait pour cinq ans à Vesoul. Perméable à l’agitation antimilitariste menée par la CGT à l’époque, il déserta rapidement. Repris, suite à une dénonciation, il fut condamné à 18 mois de prison à purger au pénitencier d’Abbeville en Savoie. A sa libération, une fois sa peine purgée, il fut aussitôt renvoyé dans une nouveau régiment dont il déserta immédiatement. Il alla alors à Paris où il travailla sur les chantiers du bâtiment et adhéra aux idées libertaires.

Il fut nommé vers 1913 trésorier du groupe des Jeunesses libertaires. Mais décidé à se venger des sévices subis à Abbeville, il acheta un revolver et se rendit sur place où il tira sur le capitaine et l’adjudant responsables du pénitencier, les blessant légèrement. Blessé à la jambe par les gendarmes accourus sur place, Jean Duval retourna son arme et se tira une balle dans la tête. Il n’était que blessé et fut hospitalisé avant d’être interné à la prison de Chambéry.

Lors du procès, où la peine de mort avait été réclamée par le procureur, il fut condamné aux travaux forcés à perpétuité. Envoyé en Guyane, où il était considéré comme un « anarchiste dangereux, à survr très étroitement », il allait y rester dix ans, et après plusieurs tentatives, parvint en 1923 à s’évader et à passer au Brésil.

En 1926, avec l’aide de compagnons, et sous le nom de Camille Mosset, il put s’installer à Bruxelles où il allait travailler comme garçon de café et obtenir la nationalité belge. Dénoncé en 1936 par un ancien ami parisien qu’il avait revu de temps à autre et qui avait été arrêté pour escroquerie, Jean Duval fut alors condamné pour usage de faux papiers et faux passeport puis extradé en France.

Les juges de Chambéry, ne tenant aucun compte de sa vie exemplaire en Belgique, l’envoyaient alors à la Maison centrale de Fontevrault, le bagne de Cayenne ayant été entre temps supprimé. C’est là qu’en septembre 1940, il prit contact avec Nicolas Faucier, interné pour avoir refusé l’ordre de mobilisation, et qui se souvient : « … Tandis que nous tournons en rond et qu’un gardien placé au centre de la cour règle la cadence du martèlement des sabots des 80 condamnés aux travaux forcés, l’un de mes co-détenus, trompant la surveillance du gaffe, a réussi à se glisser derrière moi et me chuchote : Duval, anarchiste, que j’ai vu au dortoir, te fait savoir sa présence ici et voudrait te voir…. le reste est simple. Malgré les obstacles de la vie en centrale, où la surveillance ne se relâche pas un instant pour faire respecter la loi du silence, et bien qu’isolés dans des ateliers différents – lui aux filatures, moi au paillage de chaises – nous réussîmes à prendre contact à plusieurs reprises, quelques secondes, assez pour lui faire comprendre que, si j’en sortais, je ferais tout pour sa libération. »

À la Libération, N. Faucier, qui était parvenu à s’évader en décembre 1943, entreprit une campagne qui permettit en 1947 d’obtenir la libération de Jean Duval, définitivement libéré à 58 ans.

Dans les années 1960, Nicolas Faucier ouvrit dans les colonnes de Liberté, de Louis Lecoin, une souscription en faveur de Duval, qui vivait à Lille, économiquement faible, souscription qui en juin 1966 avait rapporté 4000 nouveaux francs. Puis Duval, dans les années 1970, fut admis à la Résidence de retraite de la Libre Pensée de Saint-Georges-les-Sept-Voies, près d’Angers, d’où fin juillet 1980 il écrivait à Faucier : « Chers amis, ce mot sera le dernier que je vous adresse…Vous devez comprendre ma situation, entre autres ennuis de santé, maintenant je ne peux plus marcher et je sens bien que je suis une charge de plus en plus lourde pour mon entourage. Je préfère donc en finir une bonne fois. Cette nuit, je me passerai la corde au cou. C’est la meilleure solution. J’en fais part également à quelques autres amis et je laisse un mot à ceux d’ici pour leur confirmer ma volonté de léguer mon corps à la médecine…Je vous souhaite bon courage, pour moi c’est terminé. »

Jean Duval se pendit dans la nuit du 30 juillet 1980. Il s’était marié le 6 novembre 1954 avec Aline Morel.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article156041, notice DUVAL Jean, Louis [dit Camille Mosset] [Dictionnaire des anarchistes] par Jean Maitron complété par Rolf Dupuy, version mise en ligne le 19 mars 2014, dernière modification le 29 mars 2020.

Par Jean Maitron complété par Rolf Dupuy

SOURCES : Le Réfractaire, août-septembre 1980 (article de N. Faucier) — Le Libertaire, 28 mai 1948 — Notes personnelles de N. Faucier – L. Lecoin « Le cours d’une vie », 1965 – Liberté, 1er juin 1966. — ANOM Col H1650. — Note de Marianne Enckell.

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