DURAFFOURG Jacques, Maurice, Henri

Par Éric Belouet, Jean-Paul Richez

Né le 27 mars 1942 à Lyon IVe arr. (Rhône), mort le 23 septembre 2008 ; laborantin, technicien puis enseignant-chercheur au CNAM, ergonome, professeur à l’Université de Provence ; militant jociste du Rhône, permanent (1963-1968) et président national (1965-1968) de la JOC ; militant du PSU (1969-1972) puis du PCF (1973-1979 et depuis 2005).

<center>Caricature de Jacques Duraffourg publiée en 1965 dans <em>Témoignage chrétien</em></center>
Caricature de Jacques Duraffourg publiée en 1965 dans Témoignage chrétien

Fils de Jules Duraffourg, originaire du Jura, ancien combattant de la Première Guerre mondiale, chef de train contrôleur à la SNCF, et de Jeanne née Morel, venue de Suisse au début des années 1930, sans profession, tous deux croyants (seule sa mère pratiquait), sans engagements militants formels mais d’opinions de gauche, Jacques Duraffourg avait une sœur cadette. Après sa retraite en 1952, son père accepta la gérance de la petite gare de Ternay, puis de celle de Gorge-de-Loup qui accueillait un trafic plus dense. Il était secondé par son épouse dans cette activité mal rémunérée qui l’obligeait à une présence constante. En 2008, leur fils estimait que cette situation, qui l’avait révolté lorsqu’il était adolescent, avait sans doute eu une influence importante sur ses engagements ultérieurs.

Jacques Duraffourg fréquenta l’école primaire publique de son quartier, puis entra en 1953 au lycée technique La Martinière à Lyon. Il obtint le certificat d’études primaires en 1956 et arrêta sa scolarité l’année suivante. Il entra alors comme apprenti dessinateur dans un atelier de dessin, à Lyon, qu’il quitta moins d’un an plus tard, déçu par le peu de formation qu’il y recevait. À l’automne 1958, il entra comme laborantin au Laboratoire central de recherche de Progil SA, 10 quai du Commerce, à Lyon (Ve arr.). Il commença alors des cours du soir qui, après deux ans, lui permirent d’obtenir la première partie du brevet d’enseignement industriel (BEI) d’aide-chimiste. Ses activités militantes lui valurent d’être licencié à la fin de l’année 1960. Après deux mois de recherche d’emploi, il fut embauché en février 1962, toujours comme laborantin, à La Fibre française, à Irigny (Rhône). Il quitta cet emploi pour effectuer son service militaire de novembre 1961 à mai 1963. Après avoir fait ses classes à Clermont-Ferrand, il suivit un stage de transmission à Grenoble, puis fut envoyé en avril 1962, quelques semaines après les accord d’Évian, en Algérie (Birtouta, L’Alma, Alger) où il resta jusqu’en janvier 1963.

Ayant découvert la JOC par l’intermédiaire d’un voisin, Jacques Duraffourg y avait adhéré en 1958. Militant de la section de son quartier de Vaise, il intégra l’année suivante l’équipe de la fédération Lyon Rive-Gauche avec la double responsabilité des « apprentis » (14-17 ans) et des jeunes scolarisés. Mais de 1958 à 1960, ce fut surtout chez Progil que son militantisme jociste fut le plus actif : une section d’entreprise d’une dizaine de jeunes avait vu le jour au sein du laboratoire central et menait une intense action revendicative. Parallèlement, Jacques Duraffourg avait adhéré à la CGT.

Dès sa démobilisation en mai 1963, il fut sollicité par Raoul Thomas* pour devenir permanent. Il intégra en juin le secteur jociste de l’Est qui comptait cinq permanents. Au sein de ce secteur, il avait la responsabilité de trois départements lorrains : la Meurthe-et-Moselle, la Meuse et la Moselle. Au cours de cette période, marquée par le début du déclin de la sidérurgie, il effectuait principalement ses tournées dans le Pays-Haut. Sur le plan national, il était rattaché à la branche « écoles » dont le responsable national était Paul Philibert*.

En 1965, Jacques Duraffourg fut élu président national de la JOC en remplacement de Jacques Salinas*, responsabilité qu’il assuma pendant trois ans. Cette période fut surtout marquée par la montée de la préoccupation internationale du mouvement (au lendemain du Rallye européen de 1964 à Strasbourg) et par la préparation et le déroulement de Paris 67, le grand rassemblement organisé par la JOC du 30 juin au 2 juillet pour fêter son quarantième anniversaire. Lors de la séance d’ouverture, devant 46 000 jocistes réunis au Parc des Princes, Jacques Duraffourg prononça un discours qui, pour la première fois dans l’histoire des rassemblements jocistes, ancrait la JOC dans l’histoire du mouvement ouvrier et non plus seulement dans celle du monde ouvrier : « La société a besoin de nous pour se construire, pour se transformer dans le sens de la justice, du respect de tous et du droit de chacun. [...] Nous voulons un monde nouveau. Nous le bâtissons avec tous les jeunes travailleurs, tous les travailleurs, militants, ouvriers d’hier et d’aujourd’hui. Paris 67, c’est une date de plus au calendrier du combat ouvrier. » Le lendemain, quatre meetings furent organisés en divers points de la capitale, reprenant chacun l’un des grands thèmes des enquêtes-campagnes réalisées au cours des années précédentes : les migrations et déplacements des jeunes travailleurs ; l’avenir professionnel des jeunes du milieu populaire ; la place des jeunes dans la vie civique et sociale ; les jeunes et la société de consommation. Ces meetings furent pour le mouvement l’occasion de dénoncer - un an avant Mai 68 - « l’individualisme, le profit et l’écrasement des plus faibles ». Au cours de sa présidence, Jacques Duraffourg représenta la JOC au Comité pour les relations internationales des mouvements de jeunesse et d’éducation français (CRIJEF). Alors que son mandat de président national aurait dû s’achever au lendemain du rassemblement, décision fut prise de le prolonger d’une année. Il quitta donc ses fonctions au cours de l’été 1968, remplacé à la présidence par Michel Moreaine*, et fut salarié par le Centre de formation et d’échanges internationaux (CFEI, créé par la JOC et la JOCF en 1960 à Nogent-sur-Marne) jusqu’en décembre 1968. Il s’était marié à Paris (XIIIe arr.) le 25 mai 1968 avec Marie-Paule Salomez*, ouvrière en filature originaire de Roubaix, vice-présidente nationale de la JOCF (1965-1967) ; le couple s’installa à Villiers-sur-Marne (Val-de-Marne) et éleva six enfants.

Dans le cadre de ses responsabilités jocistes, Jacques Duraffourg avait fait la connaissance du professeur Alain Wisner*, l’un des fondateurs de l’ergonomie française. Celui-ci lui proposa de prolonger son engagement militant en le faisant entrer au laboratoire de physiologie du travail qu’il dirigeait au CNAM. Jacques Duraffourg fut le premier d’une longue liste de militants ouvriers ayant effectué au laboratoire une reconversion professionnelle dans la perspective d’apporter une contribution à l’amélioration des conditions de travail. En qualité de technicien, il rejoignit ainsi, au début de l’année 1969, une équipe d’une dizaine de personnes aux profils très divers (Catherine Teiger, psychologue ; Antoine Laville, médecin ; Jean Foret, physiologiste...) et participa à plusieurs études dans des entreprises - la première, à la Thomson, dura deux ans -, souvent réalisées à la demande des syndicats. Pendant plusieurs années, faisant équipe avec Catherine Teiger et Antoine Laville, il travailla principalement sur les ouvriers spécialisés et la formation syndicale. Parallèlement, de 1970 à 1983, il suivait des cours du soir au CNAM qui lui permirent d’obtenir le diplôme d’études supérieures techniques de « physiologie du travail » en décembre 1983 et le diplôme d’ergonomiste du CNAM l’année suivante.

Jacques Duraffourg s’installa à Grenoble (Isère) avec sa famille en 1984. Il y créa et y dirigea la SARL « Activité », société de conseil, étude, recherche et formation dans le domaine des conditions de travail. Cette entreprise, qui compta jusqu’à douze salariés, fusionna avec une autre pour donner naissance en 1997 à Alternatives ergonomiques. Il en abandonna la direction mais en resta l’une des parties prenantes (il l’était toujours en 2008).

Dès 1982, il avait encouragé et soutenu l’idée, proposée par le philosophe Yves Schwartz, le linguiste Daniel Faïta, le sociologue Bernard Vuillon, de créer dans l’Université, en l’occurrence l’Université de Provence, un lieu de « travail sur le travail », associant comme partenaires du savoir des protagonistes du monde du travail. Sa participation, dès la première expérience fondatrice du stage de formation continue en 1983-84, lumineuse pour tout le monde, avait montré l’importance majeure de ce concept d’activité, œuvrant dans l’intervalle entre le travail prescrit et le travail réel, que commençaient à développer les ergonomes du CNAM. Base pour créer un vrai climat de coopération féconde entre l’équipe universitaire et les travailleurs qui s’étaient engagés dans cette expérience inédite. De là fut créé le groupe APST (Analyse Pluridisciplinaire des Situations de Travail), puis le Département d’Ergologie-APST dont il fut une figure majeure à chaque étape de son développement : diplôme d’université (DU), DESS APST puis Master d’Ergologie. En 1994, l’Université de Provence lui proposa un poste de professeur à mi-temps ; il conserva cet emploi jusqu’à son départ à la retraite en 2003, sans cesser d’ailleurs d’apporter diverses contributions à l’équipe d’Aix-en-Provence. Dans cette fonction, il marqua très profondément des générations d’étudiants et de militants, et permit la promotion de ce concept d’ergologie ou connaissance de l’activité humaine, approfondissement philosophique et pluridisciplinaire de ce concept d’activité de travail qu’il tenait de son séjour engagé au laboratoire d’Alain Wisner. Concept matriciel pour penser la transformation émancipatrice de la vie sociale et industrieuse. Il se disait lui-même « ergonome ergologue ».

Passionné par cette profession d’ergonome à laquelle il consacra l’essentiel de son temps, Jacques Duraffourg la concevait aussi comme une activité militante à part entière. Sur le plan politique, il avait adhéré quelque temps au PSU au début des années 1970. Rejoignant le Parti communiste en 1973, il milita à la cellule du CNAM, au comité du Ve arrondissement et à Villiers-sur-Marne où son épouse était maire adjointe. Il quitta le PCF à la suite de la rupture du programme commun. Il reprit sa carte vers 2005, au moment de la campagne du référendum établissant une Constitution pour l’Europe à laquelle il était opposé.

En 2000, Jacques Duraffourg s’installa avec son épouse à Talairan (Aude) où il continua jusqu’à son décès à écrire des articles et des ouvrages sur l’ergonomie. Son épouse était conseillère municipale de la commune.

Après sa mort, de nombreux hommages furent rendus à Jacques Duraffourg dans le milieu de l’ergonomie.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article23441, notice DURAFFOURG Jacques, Maurice, Henri par Éric Belouet, Jean-Paul Richez, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 30 novembre 2017.

Par Éric Belouet, Jean-Paul Richez

<center>Caricature de Jacques Duraffourg publiée en 1965 dans <em>Témoignage chrétien</em></center>
Caricature de Jacques Duraffourg publiée en 1965 dans Témoignage chrétien

ŒUVRE CHOISIE : « Évaluer quoi ? Une approche pluridisciplinaire du secteur de l’habillement » (avec M. Bartoli, A. Borzeix et D. Lochouarn), in Les conditions de travail et l’analyse économique, Cahiers IREP/Développement, Grenoble, IRP, 1982. — « Apprendre à lire le nouveau dans l’ancien », in Y. Schwartz, D. Faïta (dir.), L’homme producteur. Autour des mutations du travail et des savoirs, Messidor/Éd. sociales, 1985. — « La relation santé-travail », in B. Cassou et alii, Les risques du travail. Pour ne pas perdre sa vie à la gagner, La Découverte, 1985. — « L’analyse de l’objet technique du point de vue de l’activité de travail des utilisateurs » (avec B. Pelegrin), in J. Perrin, Construire une science des techniques, Lyon, L’interdisciplinaire, 1991. — « Avoir les yeux au bout des doigts », in J. Richard-Zappella, Espace de travail, espace de parole, Rouen, CNRS, 1999. — « S’engager à comprendre le travail », in C. Martin, D. Baradat, Des pratiques en réflexion, Toulouse, Octarès, 2003. — « Le travail et le point de vue de l’activité », in Y. Schwartz, L. Durrive, Travail et ergologie. Entretien sur l’activité humaine, Toulouse, Octarès, 2003. — Alain Wisner et les tâches du présent : la bataille du travail réel (direction d’ouvrage avec B. Vuillon), Toulouse, Octarès, 2004. — Comprendre le travail pour le transformer : la pratique de l’ergonomie (avec F. Guérin, A. Laville, F. Daniellou, A. Kerguelen), Lyon, ANACT, 3e édition 2006.

SOURCES : Arch. JOC (SG), fichier des anciens permanents. — « Paris 67 », in Éric Belouet, L’Avenir depuis toujours : 70 ans de JOC/F, cédérom, Éd. de l’Atelier/Alternet, 1997 [vidéo du discours d’ouverture de Jacques Duraffourg]. — Témoignage oral de Jacques Duraffourg, avril 2008. — Bulletin de la SELF, décembre 2008. — Renseignements fournis par Yves Schwartz, Christine Castejon et Muriel Prévot-Carpentier. — État civil.

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