DUMOULIN Georges (Pseudonyme : DHARNES Prosper, Georges)

Par Colette Chambelland

Né le 27 novembre 1877 à Ardres-en-Calaisis (Pas-de-Calais), mort le 30 mai 1963 à Lille ; mineur ; secrétaire adjoint de la CGT en 1918 ; fonctionnaire du Bureau International du Travail de 1924 à 1932 ; secrétaire de l’Union départementale CGT du Nord en 1936 ; fondateur de L’Atelier en 1940.

Deuxième d’une famille de six enfants, Georges Dumoulin connut une enfance difficile. Son père, colporteur d’étoffes venu de Belgique, avait abandonné le colportage pour exercer de nombreux métiers : journalier agricole, débardeur, terrassier. Sa mère, originaire du Cantal, découpait du tulle. Dès huit ans, Georges Dumoulin entra dans le monde du travail. Bon élève en hiver, il quittait l’école de mars à novembre pour travailler avec son père à battre le lin ou à arracher les betteraves. Il fut cependant reçu premier au certificat d’études du canton et, la même année, bien que de milieu anticlérical, il fit sa première communion. À onze ans, il fit sa véritable entrée en usine à la sucrerie de Pont-d’Ardres. Son instituteur tenta cependant de lui faire poursuivre des études et l’inscrivit au concours des bourses pour entrer à l’École primaire supérieure d’Arras. Mais il n’obtint qu’une demi-bourse et, sa famille ne pouvant faire les frais d’un trousseau, il resta à la sucrerie.

En février 1893, il parcourut quatre-vingts kilomètres à pied avec son père et son frère pour entrer au bassin houiller d’Harnes, dépendant des mines de Courrières. Mineur de fond, mais encore peu au fait des problèmes politiques et syndicaux, il assista en spectateur à la grève des mines de Courrières qui dura six semaines. Il se mit alors à lire Zola et les brochures du POF. Ce fut le guesdisme qui l’entraîna dans les premières batailles publiques. Pendant trois ans, sa vie se passa ainsi « à courrir les réunions, à lire des livres et à travailler comme un nègre ». Un incident avec un porion l’obligea à quitter Courrières pour la fosse n° 7 de Lens, puis il fit un service militaire de dix mois.

À sa sortie de l’armée, il retrouva Courrières secoué de luttes, bouleversé par les divisions politiques et syndicales. Il adhéra au POF et alors, pour lui, débuta une vie de militant et de propagandiste : il diffusa Le Prolétaire et, après avoir participé à une école d’orateurs du POF, il prit la parole en public à de nombreuses reprises, portant la contradiction dans les grandes réunions et exposant le programme dans les conférences de villages.

En 1901, il participa, cette fois en militant, à la grève de Courrières. Il fut arrêté avec six de ses camarades et transféré à la prison de Béthune où il fit vingt jours de détention. Le tribunal ne le condamna qu’à quinze jours. Mais il fut renvoyé de la mine de Courrières selon le règlement : « Tout ouvrier qui est condamné à la prison est renvoyé de la Compagnie ». Une mise à l’index l’empêchant de travailler dans les autres mines du Nord et du Pas-de-Calais, il partit s’installer en Belgique. Mais sa participation à des réunions politiques lui valut d’être expulsé et il revint travailler à Lens. Lassé d’un travail jugé monotone, il partit avec son frère et un camarade pour un Tour de France qui le vit exercer de multiples métiers, dont celui de vendangeur. Puis il revint travailler dans la mine, successivement aux Compagnies des mines de Drocourt, de Meurchin, d’Ostricourt, de Dourges. C’est alors qu’il découvrit vraiment le syndicalisme. Il fut fortement impressionné par les conférences de Griffuelhes et de Monatte qui était alors à Lens, remplaçant Broutchoux emprisonné.

Il devint gérant du Réveil Syndical. Sa participation, en 1906, à la grève qui suivit la catastrophe de Courrières lui valut des poursuites et une condamnation à quatre mois de prison. En appel, il obtint le sursis, mais le règlement de la mine joua à nouveau et il en fut renvoyé. Il accepta alors d’être, pendant deux ans, le secrétaire appointé du « jeune » syndicat des mineurs et se donna entièrement à la vie difficile du syndicalisme minier. Lassé des luttes intérieures, il songeait à émigrer aux États-Unis quand Monatte, ayant senti en lui l’étoffe d’un militant, vint le voir et le persuada de venir à Paris.

Dans la capitale, il fréquenta les milieux anarchistes et syndicalistes. Tout en exerçant divers métiers (terrassier, gazier) il écrivait à la Plèbe, aux Temps Nouveaux, puis à la Vie ouvrière. En 1906, il fut délégué au congrès d’Amiens. Sa participation au mouvement syndical était de plus en plus active. En 1910, après le congrès de Toulouse, on lui proposa un poste de permanent et il devint trésorier adjoint à la CGT. Le travail était divers et allait de la tenue des comptes à la confection des paquets de cartes syndicales et à la participation à de nombreuses réunions où il se fit remarquer comme très habile propagandiste avec des dons exceptionnels d’orateur. Il fit, en 1911, son premier voyage à l’étranger, envoyé comme représentant de la CGT à Madrid et à Barcelone. Cette même année, ayant participé, à Nouzon (Ardennes), à un meeting antimilitariste qui s’accompagnait d’un défilé de ménagères contre la vie chère, il fut arrêté et condamné à deux ans de prison. Il demeura en prison treize mois dont six mois au droit commun.

Il reprit en 1913 sa vie active de militant, rédigeant en particulier une bonne partie de la Voix du Peuple dont il avait la charge, accompagnant Jouhaux au congrès syndical international de Zurich et, en juillet 1914, au congrès de la Centrale syndicale belge à Bruxelles.

La guerre, le ralliement de la classe ouvrière au patriotisme, l’évolution des dirigeants confédéraux causèrent à Dumoulin désarroi et peine. Il fut mobilisé le 3 août et passa dix mois à Boulogne-sur-Mer où il écrivait, recevait de nombreuses lettres et des visites dont celles de Trotsky et de Malato. Sa correspondance avec Pierre Monatte (voir Archives Monatte) permet de connaître son réel talent d’écrivain. Il s’y affirme bien « minoritaire de guerre » même si ses lettres à Jouhaux rendent parfois un son différent. Cependant il apparaissait comme un des militants qui ne se ralliaient pas à l’Union sacrée. Cela fut particulièrement net après le 5 janvier 1917, date à laquelle, après une rude campagne à Verdun, il fut affecté spécial à la mine de Roche-la-Molière. Il reprit une activité syndicale, suivant de près la grève des métallurgistes à Saint-Étienne. En 1917, au congrès de la Fédération du sous-sol, il soutint le point de vue minoritaire, s’affirma de tendance zimmerwaldienne. La résolution favorable à Zimmerwald ne recueillit que deux voix. Il rédigea alors sa brochure Les Syndicalistes français et la guerre, claire manifestation d’internationalisme, charge contre les partisans de l’Union sacrée.

Pourtant le congrès confédéral de juillet 1918 le vit à demi rallié aux majoritaires et élu secrétaire confédéral adjoint. En 1919, au congrès de Lyon, son ralliement fut encore plus marqué et il s’opposa violemment désormais à ses anciens camarades minoritaires. Il fut même délégué à Washington à la première conférence internationale du travail.

Les dures années qui virent la scission syndicale — et où son rôle est difficile à suivre et à expliquer — le marquèrent. En 1923, il se sentit à bout de souffle et voulut s’éloigner du monde syndical. Il pensa à fonder une revue syndicaliste, puis accepta le poste de rédacteur correspondant à Arras du Réveil du Nord. Adhérent de la SFIO, il participa au congrès de Marseille, fut candidat aux élections de 1924 et battu. Soucieux alors de ne plus participer aux luttes, il accepta la proposition d’Albert Thomas de devenir fonctionnaire du BIT. Mais, militant dans l’âme, il ne put rester longtemps éloigné de l’action et entra dans la Fédération socialiste de Haute-Savoie. Quelque temps secrétaire de mairie à Denain, il refit une entrée remarquée au congrès de la CGT de 1931, représentant les travailleurs municipaux de Denain, porte-parole de la résolution d’unité du « Comité des 22 ». Battu au congrès, il reprit sa vie de militant socialiste, fut candidat malheureux aux élections de 1932, collabora au Populaire. Jouissant dans le Nord d’un indéniable prestige, il marqua de sa forte personnalité de nombreux militants du monde socialiste et syndical. Aussi n’est-il pas étonnant qu’à la reconstitution de l’unité syndicale on lui proposa le poste de secrétaire général de l’Union départementale du Nord, poste qu’il conserva jusqu’en 1938. Il se rapprocha alors de Belin et de la tendance Syndicats.

L’Occupation le vit appuyer la politique du Maréchal, accepter des responsabilités à Vichy et au RNP. Nommé membre du Conseil national de Vichy, il en fut écarté le 2 novembre 1941.

En décembre 1940, il fonda l’Atelier où il écrivit régulièrement sous son nom ou sous son pseudonyme de Georges Dharnes. Il siégea au comité directeur du Centre syndicaliste de propagande, dirigé par Aimé Rey* (L’Atelier, n° 47, 1er novembre 1941). L’Atelier du 4 mars 1944 annonça le décès de sa femme.

À la Libération, il fut épuré à vie des organisations syndicales et condamné à la peine de mort par contumace. Il se cacha dans un couvent, travailla comme ouvrier agricole dans un village de l’Eure jusqu’à ce qu’un nouveau jugement, en 1951, vînt réviser sa peine et lui restituât sa retraite de mineur. Il retourna vivre dans son pays du Nord et se convertit alors au catholicisme. Il écrivit dans la revue Itinéraires en septembre-octobre 1959 : « C’est par le chemin de la pauvreté que je reviens à Dieu [...] J’ai rajeuni mon âme en retournant à mon baptême et à l’idée du Créateur. »

Il mourut à Lille le 30 mai 1963 et fut enterré religieusement un jour de grève des fossoyeurs.

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Claude Pennetier, De l’opposition à l’Union sacrée au sauvetage de la majorité confédérale : l’itinéraire Georges Dumoulin entre 1914 et 1925.
Communication présentée le jeudi 23 octobre 1997 à la journée « Les syndicalistes, la guerre de 1914, la Révolution soviétique jusqu’en 1925 », organisée par l’IHS CGT.
 
Évoquer Georges Dumoulin n’est pas une tâche facile tant l’itinéraire de ce mineur du Pas-de-Calais est complexe. La charge aurait pu échoir à Colette Chambelland auteur de la notice Georges Dumoulin du Maitron. Elle conclut la biographie de cet ancien compagnon de Benoît Broutchoux revenu à Dieu après un passage par le parti collaborationniste RNP (Rassemblement national populaire) : « Il mourut à Lille le 30 mai 1963 et fut enterré religieusement un jour de grève des fossoyeurs ».
On devine derrière le froid constat de l’historienne, la déception des milieux syndicaux devant l’évolution d’un homme qui avait été estimé, pour ne pas dire admiré, un homme au talent oratoire remarqué, aux qualités de plumes avérées, un militant qui avait su s’extraire de la confusion qui caractérisait les milieux boutchoutistes et faire preuve de clarté, pour ne pas dire de courage pendant les premières années de la Grande guerre.
Sans ignorer qu’il y a dans un itinéraire des continuités de positionnements personnels (rapports aux savoirs, au pouvoir, au monde ouvrier) qui restent perceptibles même dans les engagements apparemment les plus contradictoires, il ne nous revient pas aujourd’hui d’anticiper sur le cadre chronologique précis qui nous est donné à étudier, 1914-1925.
Tant mieux, car c’est sens doute dans cette-période que Dumoulin est le plus important pour l’histoire du mouvement syndical.
 
Un mineur charismatique
Cette place il la doit à son appartenance à une catégorie ouvrière recherchée, celle des mineurs, comme à ses qualités personnelles. Lorsque Alfred Rosmer décrit dans son Mouvement ouvrier pendant la première guerre mondiale l’usure des hommes avant 1914, Dumoulin est un des seuls qui trouve grâce à ses yeux : « Dumoulin, appelé à la direction confédérale dans la période qui précéda immédiatement la guerre, était une recrue précieuse ; mais son influence n’eut pas le temps de s’enraciner, et, comme l’expérience devait le montrer, il était capable , lui, de gaspiller les plus beaux dons : il savait parler, il savait écrire - chose plus rare chez les militants ouvriers, il avait le goût de l’étude autant qu’il sentait le besoin d’action. C’était une force nouvelle, à peu près la seule » (op. cit. t. 1, p. 38)
Son itinéraire intellectuel confirme le rapport, maintes fois constaté, du dirigeant ouvrier du début du siècle à la formation scolaire et à la lecture. Malgré un absentéisme fort pour aider son père dans son travail, il décrocha à onze ans le CEP, 1er du canton, et doit renoncer à poursuivre sa scolarité pour des raisons économiques. Mais plus que tout autre, tout en exerçant son métier de mineur de fond, il dévora livres et brochures, suivit des cours d’orateurs. Jusque dans les tranchées il continua à lire César, Platon et Cicéron, petits livres classiques qui furent d’ailleurs saisis par des gendarmes dont la vigilance est sans limite. Il y a chez lui une véritable quête qui s’accompagne de douleur : « On souffre de ne pas savoir et surtout de ne pas voir. Les livres, qui sont souvent notre principal réconfort, contribuent aussi à nos souffrances en exaspérant notre désir de curiosité. Et n’est-ce pas un peu le lot du primaire d’être condamné à vivre dans une sorte de demi-nuit morale ? »
Ce goût de l’étude et des nourritures intellectuelles, il y avait répondu, dit-il, en fréquentant le noyau de La Vie ouvrière où se rencontraient des « hommes d’esprit critique et pourvus du sens de l’analyse » et il ajoutait « Milieu d’études et de confrontation d’idées. J’en ai tiré largement profit, car dans ce milieu, il nous a été plus facile qu’à d’autres de sentir les approches de la guerre. ».
Âgé de trente-six ans à la déclaration de guerre, il dispose déjà une solide expérience politique et syndicale. Il est passé par le POF (Parti oucvrier français), a participé aux grèves de Courrières en 1901 et 1906, fait de la prison (il fera surtout treize mois de prison en 1911-1912) et enfin assuré le secrétariat du « jeune » syndicat des mineurs. Mais lassé des luttes fratricides et des méthodes broutchoutistes, il songeait à émigrer aux États-Unis (un rêve qui lui reviendra après la Première Guerre mondiale) quand Pierre Monatte le persuada de venir à Paris où il côtoie les milieux anarchistes et surtout syndicalistes. C’est en 1910 qu’il rentra à la direction confédérale comme trésorier adjoint et s’impose comme un orateur exceptionnel que l’on envoie à l’étranger comme dans les grèves de province et comme un bon journaliste de La Voix du Peuple. En quelques années, il a acquis renommée et estime.
Quels sont alors les rapports du secrétaire adjoint avec les autres membres de la direction confédérale, en particulier Léon Jouhaux ? S’il partage avec lui le rejet des « extravagances de l’insurrectionnalisme » et du « syndicalisme de bluff », il observe avec prudence ce secrétaire général de deux ans son cadet : « Tu me regardais souvent du haut d’une boîte d’allumettes comme si je descendais d’un wagon de charbon » (Bernard Georges et Denise Tintant, Léon Jouhaux, cinquante ans de syndicalisme, PUF, 1962, p, 499). Ces sentiments ambivalents sur le plan personnel comme sur le plan syndical, Dumoulin les rappelle à Monatte au début de la guerre : « Vous arrivez à temps. Il y a trois jours, je recevais une lettre de Jouhaux ; tellement pleine d’affection, tellement remplie de caresses et de mots tendres, qu’un moment je me suis laisse conquérir. Je lui ai répondu que je l’aimais aussi. » (Syndicalisme révolutionnaire et communisme. Les archives de Pierre Monatte, présentées par Jean Maitron et Colette Chambelland, François Maspero, 1968).
 
Une forte opposition à la guerre
En fait ce fut un amour rude. Des éléments du puzzle biographique nous manquent sans doute mais grâce à ses lettres à Monatte, Rosmer et Jouhaux (lettres qui d’ailleurs n’ont pas toutes la même tonalité) nous disposons d’informations précieuses.
L’ancien mineur fut aux premières loges pour observer ce qu’il considéra comme un abandon des positions syndicales. À la veille de la déclaration de guerre de l’Autriche à la Serbie, Jouhaux et Dumoulin présents à Bruxelles eurent une courte conversation avec Karl Legien, syndicaliste allemand dirigeant de la Fédération syndicale internationale. Jouhaux comme Legien n’évoquent pas les moyens à employer pour empêcher la guerre. Sur le chemin du retour Dumoulin suggère le départ, en cas de guerre, de la direction de la CGT en Espagne, à Saint-Sébastien, pour éviter les arrestations..
Dumoulin ironise cependant sur la sensiblerie de Jouhaux : « Le dimanche, la veille de ce départ [à l’armée], nous étions réunis place du Combat, avec Jouhaux et quelques autres. Nous tentions de noyer nos souffrances dans quelques apéritifs pimentés. Jouhaux versa d’abondantes larmes et tout son coeur se déversa en une longue plainte saccadée sur le sort de ceux qu’il aimait » (Carnets, p. 67)
C’est muet qu’il assiste au premier ralliement à l’effort de guerre lors du Comité confédéral du 28 juillet
Mobilisé le 3 août, il ne laisse pas de trace de ses positions jusqu’au mois de novembre. Ces lettres à Monatte, envoyées de Boulogne-sur-Mer où il est affecté, témoignent alors de sa prudence mais aussi de sa volonté de ne pas être « séparé » de sa « classe pour la guerre ». Cependant, rien n’est rompu avec la direction confédérale et il admet lui-même « user de détours » épitolaires.
Il a choisi son camp, celui de Merrheim, celui de Monatte, celui des minoritaires. De ses lieux de mobilisation, il suit les initiatives des syndicalistes révolutionnaires avec attention, multiple les conseils et donne même de la voix lors d’un passage à Paris en août 1915 : « je suis allé à la CGT, j’y ai gueulé. J’ai dit tout ce que j’avais à dire. » et avec Merrheim il ne se contente pas de « repasse(r) ensemble l’histoire depuis le début », il prépare le texte de la minorité confédérale qui sera défendu par Merrheim et Albert Bourderon à Zimmerwald trois semaines plus tard (5-8 septembre 1915) et rédige une déclaration pour la conférence nationale des Unions et Fédérations qui se tint à Paris en août 1915, déclaration condamnant clairement l’Union sacrée et la politique nationale comme internationale de la majorité’. Cette déclaration ne sera pas lue. Elle est reproduite dans Carnets de route (p. 76-84) et dans Le Mouvement ouvrier pendant la guerre.
 
« Parlons de paix » écrivait-il avant de partir lui-même sur les lieux des combats, à Verdun et dans la Somme.
Affecté spécial à Roche-la-Molière (Loire) à partir de mai 1917, il redécouvre le fond de la mine après dix ans de surface et le militantisme au sein de la fédération du sous-sol mais, curieusement, s’abstient de participer à la conférence nationale de Clermont-Ferrand (décembre 1917). Il accepte par contre de présider le congrès de la minorité réuni à Saint-Étienne le 19 mai 1918. C’est en juin 1918, un mois avant le congrès confédéral de Paris, qu’il publie une brochure fondamentale, une brochure « au vitriol » dira Maurice Labi, Les syndicalistes français et la guerre. Sévère dans la description du ralliement à l’Union sacrée elle en cherche les causes dans les faiblesses du syndicalisme d’avant-guerre et dans un relâchement moral de la classe ouvrière : « Le mal a des racines plus profondes. La masse des syndiqués est atteinte du même malaise que les chefs. » Il faut dit-il
« des hommes et de l’ordre », « des militants sérieux et instruits », des locaux », des « bibliothèques », des « livres ». Mais dans le même temps, il demande de ne plus « revenir au temps où la qualité était préférée à la quantité ». C’est aussi une réaffirmation de l’autonomie ouvrière avec un refus des chaînes à maillons dorés proposées par le patronat, un refus de la participation aux bénéfices, de la participation aux conseils patronaux, aux associations mixtes pour l’étude industrielle... Enfin la conclusion semblait un véritable appel à la conquête de la CGT par la minorité pour « rebâtir l’Internationale ouvrière ».
En fait, le congrès de Paris (juillet 1918), loin de d’imposer une minorité offensive, fut marqué par un premier rapprochement entre Merrheim et Dumoulin d’une part, et la majorité dirigée par Jouhaux ; un demi ralliement. Comment expliquer ce revirement qui aura des conséquences considérables dans les années qui suivirent ?
 
Couper l’aile « bolchevique » pour sauver la CGT.
Écartons tout d’abord l’explication facile, la trahison, l’intérêt personnel de Dumoulin qui revenait à. Paris et réintégrait la direction de la confédération. Le mouvement syndical était gangrené par les rumeurs, les dénonciations et les disqualifications réciproques. Le secrétaire adjoint de la CGT avait donné de sa personne au front et au fond de la mine de 1915 à 1918 et les accusations personnelles n’eurent pas prise sur lui.
On peut même penser que Dumoulin n’a pas joué sa carte personnelle et qu’il lui aurait été possible de faire triompher au congrès une position centriste dans il aurait été le porte parole, au dépend de Jouhaux.
Proposons deux types d’explications :
- Témoins de grèves de Saint-Étienne, Dumoulin en accord avec les thèmes s’inquiète des moyens d’action, de la multiplicité des groupes, du retour de certaines formes d’insurrectionnalisme (des militants de Saint-Étienne suggèrent à Merrheim horrifié de stocker des armes à la Bourse du Travail), en un mot du retour du broutchoutisme. Il a pu craindre qu’une crise profonde de la CGT n’ouvre la voie à des aventures sanglantes dans les villes où étaient concentrés les ouvriers et ouvrières travaillant pour l’armée. Le mois de mai 1918 avaient été un moment d’exceptionnelle tension dans des villes comme Bourges, au moment l’offensive allemande fait craindre une défaite alliée. Une étude minutieuse de ses rapports avec les organisations de la Loire serait précieuse. Peut-être ne se reconnaît-il plus dans une nouvelle génération de militants libertaires matinés de « soviétisme », trop impulsive, violente à l’image de la période, sans respect pour l’effort de construction syndicales de la période 1895-1914. De plus le brassage régional ne se fait pas sans heurt. Ainsi l’efficacité du travail des mineurs du Nord est ressenti par ceux de la Loire comme une remise en cause sinon un affront. Les différentes formes de l’activité sociale, syndicale et politique se ressentent de cette cohabitation forcée.
- Favorable à la révolution russe, Dumoulin commence à s’inquiéter de ses conséquences sur le rapport de force international, sur la situation en Russie et sur les imitateurs français du modèle
bolchevique. Nous retrouvons un des thèmes de sa brochure : il n’a pas confiance dans une classe ouvrière meurtrie et désorganisée par la guerre, il n’a pas confiance dans le mouvement ouvrier, il n’a pas confiance dans la minorité. C’est ce pessimisme actif qui le conduit à ne pas déstabiliser Jouhaux.
Engagé sur cette voie, il assuma son ralliement complet lors du congrès de Lyon (septembre 1919), accepta de participer à la Conférence internationale du travail qui se tint à Washington fin octobre.
Interlocuteur du Comité fédéral des cheminots à la veille de la grève du 1emai 1920, il approuva l’appel à la grève.
Son passé minoritaire en fit un porte parole idéal pour présenter la résolution d’exclusion des CSR devant le CCN de novembre 1920 et pour combattre au congrès de Lille (juillet 1921) l’admission des syndicats exclus. C’est pendant son intervention que se produit l’agression de Gaston Monmousseau par des délégués majoritaires et que retentit le coup de revolver tiré par l’anarchiste Louis Lecoin.
Son rôle est également international. Au congrès extraordinaire de la Fédération syndicale internationale réunie à Londres en novembre 1920, il avait preuve d’habileté dans sa réponse à l’Internationale communiste, en différenciant bolcheviks et prolétariat russe et en réaffirmant la condamnation des gouvernements qui soutiennent la contre-révolution, il concluait en appelant à un « front unique de combat contre la réaction mondiale ».
L’accueil qu’il reçoit sur le terrain lors de ses tournées provinciales contribue bientôt à un durcissement du ton. Ses Carnets dénoncent les insultes, les menaces, la violence même dont il est victime.
Son image se télescope avec celle de Jouhaux chez des militants unitaires qui lui reprochent, dit-il, son départ à Bordeaux pendant l’été 1914... La sévérité de son réquisitoire sur Les syndicalistes français et la guerre a fait son chemin mais on a oublié le nom de l’auteur.
 
L’itinéraire de Georges Dumoulin pendant cette décennie n’est finalement ni unique, ni atypique, pensons à Bourderon et Merrheim. Parce qu’il est profondément imprégné des valeurs syndicales de l’avant-guerre il craint que la nouvelle période soit celle d’un recul de la civilisation, de la société, de l’organisation syndicale ; parce qu’il fut un des plus fermes opposants à l’Union sacrée, il se sent en droit d’être un des plus sévères adversaires des CSR et d’ouvrier de porter son regard non pas vers l’Est dont il n’attend rien de bon mais vers les syndicats européens. Son passage, d’ailleurs un peu décevant, au Bureau international du travail de 1924 à 1932 est dans cette veine.. On a pourtant le sentiment que Dumoulin sort de cette décennie d’épreuves personnellement et syndicalement déboussolé. L’opposition communiste et unitaire qu’il rencontre sur le terrain lors de ses tournées de conférences le conforte dans son sentiment de danger pour les intérêts historiques de la classe ouvrière et le font douter des capacités de la CGT à répondre seule aux enjeux de la période. D’où son rapprochement avec le Parti socialiste (avec l’espoir, il est vrai, d’être député) mais, notons-le, en soutenant son aile gauche la plus unitaire, la Bataille socialiste. Il est ainsi conduit à retrouver, 1930-1931, au Comité des 22 pour l’unité syndicale, les militants de la Révolution prolétarienne, les anciens de la Vie ouvrière, auxquels il devait tant, qu’il avait tant déçus et qu’il allait décevoir plus encore.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article50911, notice DUMOULIN Georges (Pseudonyme : DHARNES Prosper, Georges) par Colette Chambelland, version mise en ligne le 20 juillet 2009, dernière modification le 17 avril 2019.

Par Colette Chambelland

ŒUVRE : Carnets de route, Lille, Éditions de l’Avenir, 1938, 319 p. — Les Syndicalistes français et la guerre, Paris, 1921, 39 p. — La Vie ou la mort du syndicalisme, Paris, Cercle d’études et d’action syndicale, 1921. — Le Parti socialiste de la CGT, Paris, Librairie populaire, 1935. — La Charte du Travail, Vichy, Bureau d’études de la propagande ouvrière, 1943.
COLLABORATIONS : Le Réveil syndical. — L’Action syndicale. — Les Temps Nouveaux. — La Plèbe. — La Vie ouvrière. — Le Mouvement socialiste. — La Voix du Peuple. — Le Populaire. — Le Réveil du Nord. — Le Socialiste Savoyard. — L’Atelier. — Itinéraires. — Le Pèlerin.

SOURCES : Henri du Moulin de la Bathète, Le Temps des illusions, 1950. — Annick Vandendriessche, G. Dumoulin, Mémoire pour l’Institut des Sciences sociales du Travail, 1970, dactylographie. — Claude Harmel, « G. Dumoulin », Les Études sociales et syndicales, août 1963. — Peter M. Arum, « Georges Dumoulin* : les débuts d’un syndicaliste » in Revue du Nord, n° 224, janvier-mars 1975, pp. 5-30. — Frank Georgi, La première « Bataille socialiste ». Histoire et portrait d’une tendance dans le Parti socialiste, 1927-1935, Mémoire de Maîtrise, Paris I, 1983. — Marc Sadoun, Les socialistes sous l’Occupation, Paris, Presses de la FNSP, 1982.

ICONOGRAPHIE : Carnets de route, op. cit., Encyclopédie socialiste. Le Mouvement syndical, p. 205.

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