GORZ André [HORST, Gerhard, Robert, Karl, Jakob dit], dit Michel Bosquet

Par Arno Munster

Né le 9 février 1923 à Vienne (Autriche), mort le 22 septembre 2007 à Vosnon (Aube) ; journaliste, écrivain.

André Gorz (pseudonyme), de son vrai nom Gerhard Horst, connu aussi sous le pseudonyme de Michel Bosquet, naquit à Vienne, comme fils et second enfant de Robert et de Maria Hirsch née Starka. Son père était marchand de bois et sa mère secrétaire.
Comme écrivain, journaliste, économiste et philosophe, il s’est inscrit dans l’histoire intellectuelle du XXe siècle comme un témoin critique et lucide de son époque, et aussi comme visionnaire des grands défis et transformations de notre siècle.

Son œuvre est celle d’un émigré autrichien (fils d’un père juif, industriel) et d’une mère catholique allemande qui, en 1939, pour le protéger des persécutions nazies, après l’Anschluss, l’avait mis dans l’institution Montana (près de Zurich), en Suisse, où il préparait son baccalauréat, pendant les années de la guerre, avant de faire, à partir de l’année 1941, des études supérieures de chimie, à Lausanne. En 1945, il obtint le diplôme d’ingénieur chimiste. En 1946, il rencontra Jean-Paul Sartre*, lors d’une conférence du philosophe français à Genève. Cette rencontre bouleversa sa vie. Il lia une amitié profonde et durable avec Sartre qui dura jusqu’à la mort de Sartre, en 1980. En 1949, il s’installa à Paris où il épousa Doreen Keir (appelée Dorine). Avant d’approcher et d’intégrer l’équipe des Temps Modernes autour de Sartre, Gorz travailla d’abord comme journaliste à L’Express, puis, comme spécialiste des questions économiques, au Nouvel Observateur. En 1983, il prit sa retraite de journaliste et s’installa à Vosnon, un village situé près de Troyes.

Dans l’œuvre d’André Gorz, on peut distinguer trois périodes : 1°) une période (post)-existentialiste (1946-1959), fortement marquée par la réception de l’œuvre et de la pensée de Jean-Paul Sartre ; 2°) une période néo-marxiste (1960-1973) où le l’auteur se positionne comme théoricien non-dogmatique du mouvement ouvrier européen contemporain, tout en étant proche de certains représentants du marxisme italien ; et 3°) une période écologiste (1974-2007) où Gorz devient rapidement le principal penseur de l’écologie politique, en France et en Europe occidentale.

Le tout premier ouvrage philosophique d’André Gorz, écrit entre 1946 et 1955 (directement inspiré de la phénoménologie existentialiste sartrienne de l’Être et le Néant), à savoir les Fondements pour une morale, ne parut qu’en 1977. Il atteste par excellence la conversion presque totale de l’auteur à l’ontologie existentialiste de Sartre, mais aussi sa volonté de compléter l’ontologie phénoménologique sartrienne par des recherches philosophiques autonomes, notamment dans le domaine de la morale, et de prolonger ces réflexions en direction d’un marxisme humaniste. Après avoir questionné, dans la perspective sartrienne, le sens ontologique de l’existence humaine, et après avoir analysé le rapport entre liberté et authenticité, liberté et valeur, Gorz va dégager les trois directions fondamentales de valorisation d’où découlent trois possibilités fondamentales d’éthique : 1°) les valeurs et attitudes vitales ; 2°) les attitudes esthétiques ; et 3°) les choix de la liberté (où Gorz plaide, comme Sartre, pour la liberté absolue.) Dans sa conclusion, Gorz (non encore réellement converti au marxisme) prend, d’un côté, ses distances face à ce qu’il appelle un « marxisme primitiviste », déjà propagé par Engels, avec sa réduction de toute morale aux seuls intérêts empiriques de la classe respective (prolétarienne et bourgeoise), mais plaide, de l’autre côté, clairement en faveur d’un projet prolétarien compris au sens de Marx comme « projet de reconquête totale de l’homme », à savoir, pour « un projet polarisé vers un humanisme à la fois plus efficace et plus valable que la praxis et l’idéologie bourgeoises.(…) En d’autres termes, le projet prolétarien a en fait, de par sa situation, une signification absolue qui ne se confond pas avec ses objectifs économiques immédiats. »(Fondements pour une morale, p.587).

Ce n’est qu’avec la publication, en 1958, du roman Le Traître (comportant une longue préface de Jean-Paul Sartre intitulé « Des rats et des hommes »), qu’A. Gorz connut son premier grand succès littéraire. Ce livre de psychanalyse existentielle qui met au centre de la narration le problème de l’identité et du sens de l’existence de « l’écriveur » exilé et sa transformation finale en « écrivain », conféra à Gorz « une place dans le monde. » (Lettre à D.) Il était « le produit de (son) refus de se conformer et d’accepter l’état de son existence, et c’était ce refus qui, par sa publication, l’empêchait de persévérer dans ce refus (…) ». C’est, dit-il, « précisément ce que j’avais espéré et que seule la publication pouvait permettre d’obtenir : être obligé de m’engager plus avant que je ne le pouvais par ma solitaire volonté, et de me poser des questions, de poursuivre des fins que je n’avais pas définies tout seul. » (Lettre à D.) Dans ce roman, Gorz objective tout simplement son existence, en dressant « un portrait quasi clinique de sa manière d’être et de fonctionner. » (Lettre à D.) Il s’agit pour lui d’analyser a priori le processus long et difficile de la genèse de sa propre existence de journaliste, de philosophe et d’écrivain, à l’ombre de ce grand sur-moi qu’était pour lui, dès l’année 1946, Sartre, le Sartre de l’Être et le Néant. Mais c’est aussi le processus de la recherche douloureuse et difficile de l’identité du moi d’un émigré, d’un « paria » qui, toujours prisonnier d’un énorme complexe d’infériorité par rapport à son mentor et protecteur intellectuel, ne parvient que très difficilement à dire « je », à partir du moment précis où il réussit finalement de sauvegarder « l’être de son être » vis à vis des étants qui l’entourent et l’oppressent. Or, Gorz nous apprend, dans son roman existentiel, que nous avons tous commencé par être « trahis », dans notre vie, parce que « la réalité venue à nos intentions « nous a conduit à être ce que nous n’avions pas voulu (…) ; parce que les autres et l’histoire ont décidé de ce que nous avions fait, et parce que le dilemme existentiel dans lequel l’intellectuel immigré se trouve, face au monde réel, ses contraintes, ses propres actions et son engagement, s’exprime principalement dans le fait qu’une voie doit être trouvée « entre l’intellectuel isolé qui s’isole et se veut inagissant et tous ceux qui s’excusent par leurs pieuses intentions de la réalité qu’en fait ils opèrent mais dont ils se disent prisonniers. » (Le Traître, 1958)
Avec les livres Stratégie ouvrière et néo-capitalisme (Le Seuil, 1964), Le socialisme difficile (Le Seuil, 1967), Réforme et Révolution (Le Seuil, 1969), Critique de la division du travail (Le Seuil, 1973) et Critique du capitalisme quotidien (Galilée, 1973), Gorz se positionna comme théoricien du mouvement ouvrier et d’une gauche marxiste-socialiste non-dogmatique européenne, cherchant une troisième voie entre le réformisme de la social-démocratie et le stalinisme bureaucratique des partis communistes pro-soviétiques. Influencé par des théoriciens opéraïstes italiens (Bruno Trentin et Vittorio Foa), la CFDT et le courant auto-gestionnaire du PSU, il opte, dans ces ouvrages, pour une nouvelle lecture du marxisme qui, « en tant qu’humanisme de la praxis et du libre développement humain » (Réforme et Révolution, p. 200), porte aussi son attention « tout autant sur les structures que sur les relations subjectives autour desquelles se nouent les rapports de domination comme les processus de libération individuels et collectifs. » (C. Vercellone). Dans cette perspective, l’auto-gestion ouvrière lui paraît être le meilleur moyen adéquat pour dépasser l’aliénation causée par la division capitaliste du travail et pour réaliser le projet marxien de l’émancipation.

Ce qui compte, pour le mouvement socialiste authentique et révolutionnaire, dont il se fait le porte-parole, dans ‘Réforme et Révolution= (1969), c’est « le pouvoir souverain des travailleurs d’auto-déterminer eux-mêmes les conditions de leur action sociale, de soumettre à leur volonté collective le contenu, le déroulement et la division sociale de leur travail. »

Mais sous l’influence d’Ivan Illich, de Herbert Marcuse et du mouvement écologiste naissant, Gorz évoluera et dépassera finalement cette position, en mettant désormais, à partir de l’année 1972, l’écologie au centre de ses réflexions. Dans Écologie et Politique (1975), il fustigea radicalement la politique du « Tout nucléaire », en dénonçant les méfaits de « l’électro-fascisme », en donnant ainsi une impulsion importante et décisive pour la construction et l’essor du mouvement écologique en France. Selon Gorz, l’alternative est désormais celle entre socialisme et éco-fascisme ; car le danger de l’évolution vers un éco-fascisme n’est pas un fantôme mais une menace réelle résultant de la relation intrinsèque entre productivisme capitaliste, logique de profit et totalitarisme, et de l’enchevêtrement possible d’une crise écologique grave avec une crise de suraccumulation. Il parraina dès l’année 2003 la revue Ecorev, proche des « Verts », mais institutionnellement indépendant. Dans [Adieux au prolétariat ? (Galilée, 1980), Gorz, en prenant volontairement le risque de choquer, s’efforça de congédier certains mythes du marxisme contemporain, comme par exemple la théorie du prolétariat comme sujet exclusif de la transformation sociale et politique, en s’appuyant sur des enquêtes sociologiques attestant la régression de la conscience de classe des travailleurs, dans les métropoles capitalistes industrialisées, et l’intégration progressive des ouvriers dans le système post-fordiste des sociétés de consommation. Mais ce n’est absolument pas un adieu à Marx, vu l’intérêt constant de Gorz pour les « Grundrisse » et son engagement en faveur d’un éco-socialisme auto-gestionnaire fondé sur l’autonomie des producteurs, une orientation écologique de l’économie et une théorie de l’émancipation qui reste toujours fortement inspirée de Marx.

Un de ses derniers livres L’Immatériel. Connaissance, valeur et Capital (2003) est placé sous le signe d’élargir la critique marxienne de l’économie politique vers une critique de l’économie du savoir, en tenant compte de la transformation progressive du capitalisme avancé en un capitalisme cognitif. Le but de ces recherches demeura cependant le même : élaborer, à partir de ces données nouvelles, les cadres théoriques généraux d’une économie autre, écologiquement orientée, s’insérant dans le projet (utopique) général d’une civilisation nouvelle s’identifiant de plus en plus à une société du savoir. Nul doute que « l’exigence éthique d’émancipation implique, effectivement, chez Gorz, l’écologie politique comme une de ses dimensions essentielles. » (M. Contat).
Il est mort, par suicide, avec son épouse Dorine, le 23 septembre 2007, à Vosnon.
Arno Munster

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article76027, notice GORZ André [HORST, Gerhard, Robert, Karl, Jakob dit], dit Michel Bosquet par Arno Munster, version mise en ligne le 24 janvier 2010, dernière modification le 16 juin 2019.

Par Arno Munster

ŒUVRE : I. L’œuvre d’André Gorz : Le traître. Préface de Jean-Paul Sartre, Le Seuil, Paris, 1958. — rééd., coll. « Folio », Gallimard, 2004. — La morale de l’histoire, Le Seuil, 1959. — Stratégie ouvrière et néo-capitalisme, Le Seuil, 1964. — Le socialisme difficile, Le Seuil, 1967. — Réforme et révolution, Le Seuil, 1969. — Critique de la division du travail, Le Seuil, 1973. — Critique du capitalisme quotidien, Galilée, 1973. — Écologie et politique, Galilée, 1975. — Écologie et liberté, Galilée, 1977. — Fondements pour une morale, Galilée, 1977 ; Adieux au prolétariat ? Au-delà du socialisme, Galilée, 1980, rééd., 1981. — Les chemins du paradis. L’agonie du Capital, Galiée, 1983. — Métamor-phoses du travail. Quête du sens. Critique de la raison économique, Galilée, 1988, rééd. Gallimard, « Folio-essais », 2004. — Capitalisme, socialisme, écologie, Galilée, 1991. — Misères du présent. Richesse du possible, Galilée, 1997. — L’Immatériel. Connaissance, valeur et Capital, Galilée, 2003. — Lettre à D. Histoire d’un amour, Galilée, 2006. — Ecologica, Galilée, 2008.

SOURCES : Finn Bowring, André Gorz and the Sartrian Legacy. Arguments for a person-centred social theory, Macmillan Press, Londres, 2000. — Françoise Gollain, Une critique du travail. Entre écologie et socialisme. Suivi d’un entretien avec André Gorz, La Découverte, Paris, 2000. — André Gorz. Vers la société libérée. Commentaire de Michel Contat, Ina-Textuel, Paris, 2009. — Adrian Little, The Political Thought of André Gorz, Routledge, Londres, 1996. — Christophe Fourel (sous la direction de), André Gorz - un penseur pour le XXIe siècle, La Découverte, Paris, 2009. — Conrad Lodziak/Jeremy Tatman, André Gorz, A Critical Introduction, Pluto Press, Londres, 1997. — Arno Münster, André Gorz ou le socialisme difficile, Nouvelles Editions Lignes, Paris, 2008.
N° spéciaux de revues : Ecorev n° 28 – Automne-Hiver 2007/2008 « Repenser le travail avec André Gorz »/Mini-dossier : « André Gorz et nous ». — Ecorev n° 33 – Automne 2009 - « Penser l’après-capitalisme avec André Gorz » (G. Azam, M. Bauwens, Y.Cochet, F. Gollain, D. Kaplan, B. Maris, E. Mendel, Y. Moulier-Boutang, A. Münster, R. Passet, R. Sussan, J.Zin).— Françoise Gollain André Gorz, pour une pensée de l’écosocialisme Le passager clandestin coll. Les précurseurs de la décroissance. — Willy Gianinazzi, André Gorz, une vie, La Découverte, 2016, puis "Poche" en 2019. — État civil.

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