LAISANT Charles, Ange

Par Jean-Yves Guengant, Jean Maitron

Né à La Basse-Indre (Loire-Inférieure, Loire-Atlantique) le 1er novembre 1841, mort à Asnières (Seine) le 5 mai 1920 ; mathématicien ; député de 1876 à 1893 ; passé à l’anarchisme ; franc-maçon.

Il ne sera pas traité de l’œuvre très importante de C.-A. Laisant dans le domaine des mathématiques (cf. Nouvelles Annales de Mathématiques, 4e série, t. XX, décembre 1920). C.-A. Laisant nous intéresse ici dans la mesure où il participa aux luttes politiques et sociales de son époque.

Après de brillantes études au lycée de Nantes, où il eut pour condisciple et ami le futur général Boulanger, il entra à l’École Polytechnique d’où il sortit en 1861.

C’est à Brest qu’il entra en franc-maçonnerie au début de l’année 1869, aux Amis de Sully, alors au Suprême Conseil de France (rite écossais). Quelques mois plus tard, il fit partie des douze fondateurs de la loge nantaise, La libre conscience, Suprême Conseil. Le 1er octobre 1869, la loge transmit son règlement à l’obédience, annonçant son projet au caractère républicain affirmé  : abaissement des cotisations, acceptation des artisans, ouvriers, employés, soutien à l’école laïque et à la ligue de l’enseignement. Le 10 avril 1870, Charles-Ange en devint le premier vénérable. Son premier discours de vénérable situait bien l’objectif de ses fondateurs :

« Nous allons avoir à combattre, à lutter, car la vie de l’homme de bien n’est que lutte ; car la Maçonnerie ne saurait atteindre son but par la seule contemplation des idées. Elle glorifie le travail, elle doit travailler, elle doit agir. Il y a en effet bien des obstacles à surmonter, bien des entraves à rompre, lorsqu’on veut marcher droit devant soi dans la ligne des principes. Il y a tant de vices, tant d’erreurs, tant de préjugés dans le Monde ! ». La franc-maçonnerie, du fait de son passé glorieux devait, selon lui « se placer constamment en vigie ».

Officier du génie, il assura durant le siège de Paris la défense du fort d’Issy, le seul qui ne capitula pas, ce qui lui valut la croix de la Légion d’honneur.

Très proche d’Ange Guépin, il l’accompagna dès lors dans son combat politique. Il fut élu conseiller général de la Loire-Inférieure (fonction alors compatible avec la carrière militaire) ; il était le plus jeune conseiller de l’assemblée, qui se réunit en octobre 1871. Le 22 novembre 1871, il soutint devant l’assemblée du conseil général, avec ses amis, Guépin, Lauriol, Normand, Le Cour, Arnous-Rivière, Leroux,- Bourdin, Boquien, Ricordel, Vezin et Simon fils, conseillers républicains, un vœu relatif à l’instruction obligatoire pour tous, avec la gratuité la plus large possible. Le vœu fut repoussé par 27 voix contre 12.

Le 2 avril 1872, il présenta à nouveau un vœu ainsi conclut :

« Que l’instruction publique primaire soit désormais en France obligatoire, gratuite el laïque. ».

De nouveau son vœu fut repoussé par l’assemblée.

Aux élections législatives du 20 février 1876, il fut élu dans la 2e circonscription de Nantes par 8 721 voix contre 5 870 au député constitutionnel et réélu le 14 octobre par 9 695 voix contre 5 611 au légitimiste. Le mandat de Laisant fut renouvelé cinq fois ; en 1885, il fut élu député de la Seine et en 1889, candidat boulangiste, il fut élu dans le XVIIIe arr. contre un socialiste.

Membre de la loge Les libres penseurs, Orient du Pecq, qui quitta le Suprême Conseil pour rejoindre la nouvelle obédience, la Grande Loge Symbolique Écossaise (1880) il milita pour la mixité en franc-maçonnerie. La loge quitta la GLSE en janvier 1882, et initia le 14 janvier Maria Deraisme (1828 – 1924), la future fondatrice du Droit Humain. Laisant assista à son initiation. Son engagement boulangiste lui valut de faire partie des députés maçons mis en cause par la justice maçonnique, après le convent du Grand Orient, en 1890.

Début 1891, sa loge, Les disciples du Progrès l’exclut. Ayant démontré ses fortes convictions républicaines, Laisant put se réaffilier à la loge France et Colonies (1900) puis il rejoignit une loge socialiste, « Les bienfaiteurs réunis », en 1905.

Jugeant inefficace la carrière politique, il l’abandonna en 1893.
C.-A. Laisant exerça ensuite des fonctions d’enseignant et d’examinateur à l’École Polytechnique. Il s’était promis de ne plus se mêler de questions sociales, mais, poussé par son fils Albert, que Sébastien Faure avait gagné à l’anarchisme, il devint libertaire. Le syndicalisme l’attira également et il écrivit de nombreux articles dans la Bataille syndicaliste.

Les questions d’enseignement retinrent particulièrement l’attention de Laisant et il devint un des dirigeants de la Ligue internationale pour l’éducation rationnelle de l’Enfance, fondée par Francisco Ferrer et dont l’organe était L’École rénovée qui parut à Bruxelles en mai 1908. L’exécution de Ferrer l’amena à démissionner de la Société d’astronomie dont faisait aussi partie le roi d’Espagne Alphonse XIII. Il devint membre du comité de patronage pour l’érection du monument à la mémoire de Francisco Ferrer, animé en 1910 par la Ligue des droits de l’Homme.

Il dirigea des publications éducatives par l’image, les Initiations, dont le but était de substituer à des abstractions des éléments concrets d’enseignement. Enfin, il s’enthousiasma pour l’esperanto auquel il consacra une brochure, L’Esperanto et l’Avenir du monde. Il participa aux côtés de Sébastien Faure à la création de la société « Le cinéma du peuple », en octobre 1913, coopérative ouvrière dont l’objet était de créer et de diffuser des films « contre la guerre, contre l’alcool et toutes les iniquités sociales ».

Vint la Première Guerre mondiale. Comme bien d’autres militants de gauche, il justifia la guerre en la déplorant. Avec ses amis anarchistes J. Grave, Kropotkine, Malato, P. Reclus, le Dr Pierrot etc., il signa « Le Manifeste des Seize », qui condamnait l’agression allemande.
Dans une lettre à J. Grave, des 31 octobre et 1er novembre 1914, datée de Bretteville-sur-Odon (Calvados) où il se trouvait avec sa belle-fille et ses deux petits-fils, Laisant écrivait :

« ... En apparence, la nation allemande dans son ensemble paraît s’être associée à la folie sanguinaire de son empereur mégalomane. Si elle est capable de reprendre conscience, de faire une révolution, de se débarrasser elle-même de ses bourreaux, de son militarisme abject et de son Kaiser, la tâche deviendra plus facile pour les esprits libres, qui ont le culte de la justice et de la raison. Sinon, nous resterons aussi impuissants dans l’avenir qu’à l’heure actuelle. »
Et plus loin :

« Je désire ardemment la victoire militaire contre l’Allemagne et l’Autriche, et j’y crois. Mais quand on évoque les souvenirs de 1792, je me demande si on se moque de nous. En 1792, c’était la lutte de la Révolution contre les rois coalisés ; aujourd’hui nous avons le tzar comme grand protecteur [...] En 1792, le mot République soulevait l’enthousiasme unanime ; aujourd’hui, pour tous ceux qui veulent bien ouvrir les yeux, il représente 40 années de honte, d’infamie, de putréfaction, de prostitution et de mensonge... »
Dans une autre lettre, datée Asnières, 17 décembre 1914, il stigmatisait en ces termes la social-démocratie et les intellectuels allemands :

« Quant aux hommes de la Social-démocratie, à l’exception de Liebknecht, quant aux intellectuels, auteurs de « l’appel aux nations civilisées » je ne peux m’empêcher de les considérer comme des êtres inférieurs aux anthropoïdes, comme des animaux inférieurs à leur Kaiser, car ils n’ont pas les mêmes excuses. »

Et Laisant justifiait la défense du territoire, pensant qu’une victoire apporterait un avenir de paix, de liberté et justice.

Trois ans plus tard, dans une lettre à Sébastien Faure, dont le ton d’ailleurs restait amical, et en réponse à « l’Appel aux Intellectuels » paru dans la revue CQFD, du 10 mars 1917, il précisait ainsi son opinion :

« On a dû lutter contre l’invasion prussienne, comme on lutte contre un incendie ou une inondation. Cette lutte, qui se poursuit, est dure et cruelle, mais elle s’imposait. »

Pour conclure, on peut dire, qu’en dépit d’attitudes parfois contradictoires, ce qui fait l’unité de la vie de C.-A. Laisant c’est sa foi dans la science et sa foi dans l’homme pour frayer à l’humanité une voie vers une société meilleure.

Le fils de C.-A. Laisant, Albert, né à Tours (Indre-et-Loire), le 1er juin 1873, mort à Asnières (Seine) le 23 novembre 1928, l’aida dans ses travaux.

Après un bref passage au Parti communiste à sa fondation, Albert Laisant collabora à de nombreux journaux dont Le Progrès civique et l’Ère nouvelle, publia un livre pour enfants, Magojana, et fut un temps directeur pédagogique de l’orphelinat maçonnique. Des manquements dans le domaine matériel « qui n’était pas le sien, lui ayant été reprochés par un administrateur de l’orphelinat, il abandonna ses fonctions. » Il a laissé une œuvre abondante, notamment des poésies, demeurée inédite.

Albert Laisant eut deux fils : Maurice, né le 11 mars 1909, franc-maçon et militant anarchiste, gérant du journal mensuel Le Monde libertaire, et Charles, né le 22 janvier 1911, mort le 16 décembre 1952, militant syndicaliste et anarchiste.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article82009, notice LAISANT Charles, Ange par Jean-Yves Guengant, Jean Maitron, version mise en ligne le 13 juillet 2010, dernière modification le 1er avril 2013.

Par Jean-Yves Guengant, Jean Maitron

ŒUVRE (politique) : Nombreuses collaborations ; citons L’École rénovée, 1908, L’École émancipée, n° 1, octobre 1910, L’Idée libre, n° 1, décembre 1911. L’Anarchie bourgeoise (politique contemporaine), Paris, 1887, XI-328 p., Bibl. Nat. 8° Lb 57/9 346.
Brochures et livres : L’Éducation de demain, 1906, rééditée en 1913, broch. n° 68, Bibl. Nat. 8° R 15 263. — La Barbarie moderne, Paris, 1912, 315 p. — Contre la loi de trois ans. Un peu d’histoire. Aux gouvernants. Les droits du mouton, Paris, 1913, 12 p., Bibl. Nat. 8° Lb 57/15 372. — L’Internationalisme et la classe ouvrière, Paris, 1913, 31 p — L’Illusion parlementaire, Paris, s.d., 11 p., Bibl. Nat. 8° Z 18 259.

SOURCES : Jean Maitron, Histoire du Mouvement anarchiste, op. cit. — Léo Campion, Les Anarchistes dans la Franc-Maçonnerie, Marseille, 1969. — M. Laisant « De la députation à l’anarchie », La Rue, n° 9, 4e trimestre 1970. — Lettres à Jean Grave déposées à l’IFHS. — La lumière maçonnique, n°4, avril 1910. — André Combes, Histoire de la Franc-maçonnerie au XIXe siècle, tome II, 1999. — Jean-Yves Guengant, Brest et la Franc-maçonnerie, Brest, 2008. Enfance de l’école publique, Brest, 1789 – 1918, (à paraître) 2011. — Rapports & délibérations du conseil général de Loire Inférieure, années 1871, 1872. Mme Veuve Mellinet, imprimeur de la préfecture. — Tangui Perron, « Le contrepoison est entre vos mains, camarades », CGT et cinéma au début du siècle, » Le Mouvement social, juillet-septembre 1995, Éditions ouvrières.

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