GODIN Henri, Joseph, Félix

Par André Caudron

Né le 13 avril 1906 à Audeux (Doubs), mort le 17 janvier 1944 à Paris (XVIIIe arr.) ; séminariste, commis de magasin (1926), prêtre, vicaire à Clichy-sous-Bois (Seine, Seine-Saint-Denis), stagiaire à l’École des missionnaires du travail de Lille (Nord), aumônier fédéral de la JOC à Paris-Nord et de la JOCF à Vincennes (1935-1943), pionnier de la Mission de Paris (1943).

Henri Godin
Henri Godin

« Je suis né peuple », disait l’abbé Godin, « né dans une famille pauvre d’un pays pauvre ». Second de trois enfants d’un couple modeste et profondément chrétien – son père était greffier de villages –, il fit sept années d’études aux petits séminaires de Courtefontaine et de Vaux-sur-Poligny (Jura). Brillant élève, il dut les interrompre en fin de scolarité secondaire à cause de sa santé précaire. Il travailla alors pendant plusieurs mois comme commis dans une droguerie de Lons-le-Saunier (Jura), tâche dure et même dangereuse, avant de suivre un apprentissage d’ouvrier électricien en usine. Ces expériences de vie active allaient le marquer durablement.

En 1926, Henri Godin entra au grand séminaire du diocèse de Saint-Claude à Lons-le-Saunier. Il prit rapidement conscience qu’il voulait se destiner à l’évangélisation de la « banlieue rouge » notamment sous l’influence du livre du jésuite Pierre Lhande, Le Christ dans la banlieue (1927). Freinant sa passion pour la reliure, l’électricité, la TSF, la mécanique et cherchant la voie d’un sacerdoce conforme à ses vœux, il décida en 1929 de quitter le séminaire et d’entrer chez les Fils de la Charité. Il obtint une surveillance au séminaire des vocations tardives de Saint-Claude et intégra l’année suivante le noviciat de l’Institut des Fils de la Charité, à Draveil (Seine, Essonne). Pendant les vacances, les jeudis et dimanches, il servait comme auxiliaire dans les œuvres paroissiales, les colonies de jeunes de Villeneuve-Saint-Georges, Villeneuve-Triage (Seine, Val-de-Marne), Paray-Vieille-Poste et Athis-Mons (Seine, Essonne).

Après l’année de noviciat, Henri Godin fréquenta pendant deux ans l’Institut catholique de Paris où les Fils de la Charité envoyaient leurs séminaristes pour acquérir une formation (1931-1933). Il eut trois jésuites comme professeurs de théologie, les pères Jules Lebreton, Adhémar d’Alès et Guy de Broglie. Ce fut au cours de ce cycle d’études qu’il reçut un prix de l’Académie d’entraide sociale pour une étude sur « Les loisirs des travailleurs ». Le 7 octobre 1931, il prononça ses vœux à Draveil. Ordonné prêtre le 15 avril 1933 dans la chapelle des Carmes, à Paris, il célébra sa première messe à Lourdes (Hautes-Pyrénées) en hommage à la Vierge Marie. Il fut nommé à Saint-Vincent-de-Paul de Clichy-sous-Bois , « cinquième et dernier vicaire » d’une paroisse ouvrière. Chargé de lancer un secrétariat social et une bibliothèque paroissiale, il s’intéressa à l’apostolat de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) par l’intermédiaire de son président national, Georges Quiclet*, qui, habitant Clichy, voyait en l’abbé Godin « un aumônier jociste cent pour cent ».

En octobre 1934, au terme de ses deux années d’engagement, Henri Godin prit la décision de quitter « les Fils ». Il jugeait que l’apostolat paroissial tel qu’il l’avait vécu était inadapté aux besoins d’évangélisation de la classe ouvrière. Il n’avait pas trouvé à Saint-Vincent-de-Paul les moyens missionnaires qu’il escomptait. Sur le conseil du directeur de l’Action populaire, le jésuite Gustave Desbuquois, il fut mis à la disposition de l’abbé Georges Guérin, aumônier général de la JOC. Celui-ci l’envoya en stage à l’École des missionnaires du travail qui avait ouvert ses portes dans le giron des Facultés catholiques de Lille en 1932. Il vécut en « spectateur » une période d’initiation à la vie et aux méthodes des sections jocistes, pratiquant l’enquête, l’observation, les voyages de découverte dans le Nord de la France et en Belgique, emmagasinant les matériaux destinés à alimenter son mémoire, Déclassement, religion et culture humaine, présenté en 1937 à l’École des missionnaires. Celui-ci lui valut la mention « très bien » avec l’interdiction de le publier sous cette forme, à cause de son caractère négligé et de la vivacité des propos. Restée inédite, cette étude allait inspirer les auteurs de La France pays de mission ?

De retour à Paris en août 1935, l’abbé Godin, attaché au service pré-jociste, reçut aussi la charge de deux fédérations, l’une de garçons à Paris-Nord, l’autre de filles à Vincennes. Il suivit en fait trois sections dont une de pré-JOC, ainsi qu’un groupe de LOC (jeunes foyers) et divers services nationaux. Il entama un immense travail de composition et d’édition qu’il allait poursuivre sans relâche, faisant paraître de mars 1936 à janvier 1944 seize livres, plusieurs rééditions, certaines comportant des remaniements complets, et diverses traductions en langue étrangère. Installé au secrétariat général de la JOC, avenue Sœur-Rosalie, jusqu’en janvier 1941, il établit ensuite son « quartier général » dans un petit appartement, 47 rue Ganneron, au centre de Paris-Nord, qu’il n’allait plus quitter. C’est là qu’il hébergea des communistes traqués en 1942. Réformé « en temps de paix », il n’avait pas été mobilisé en septembre 1939. Par la suite, il fut versé dans l’auxiliaire comme « conducteur aux armées », ce qui lui permit de visiter les sections jocistes de la région de Clermont-Ferrand. Il fut démobilisé après l’armistice de 1940.

L’idée d’un livre reprenant les thèmes du mémoire de 1937 avait germé pendant l’exode. Les racines de la future Mission de Paris étaient toutefois bien antérieures : l’abbé Godin songeait depuis longtemps à fonder « quelque chose » dans les « XVIIe-XVIIIe », les arrondissements parisiens qu’il connaissait le mieux. En 1942, Henri Godin et son ami Yvan Daniel, aumônier fédéral de Paris-Est, conscients des limites de la JOC, se tournèrent vers la jeune Mission de France et firent part de leurs préoccupations à son supérieur, le père Louis Augros*. Après une retraite à Lisieux (Calvados) au séminaire de la Mission de France du 20 au 27 juillet 1942, ils décidèrent de préparer un mémoire sur leurs projets et, sur le conseil de Louis Augros, d’en parler au cardinal Suhard, archevêque de Paris. Ce dernier les reçut le 28 août 1942 et les encouragea.

Parallèlement à son travail de rédaction, l’abbé Godin demanda à suivre des cours du séminaire pendant le premier trimestre de l’année scolaire 1942-1943. Une première version polycopiée sortit en mars 1943 avec le titre de Mémoire sur la conquête chrétienne dans les milieux prolétaires. Le père Augros, qui le fit lire au réfectoire, en mesura immédiatement la portée : « En cette première année de notre existence, au moment où il nous faut prendre notre orientation, voici que vous nous marquez exactement la direction. » Le 26 avril 1943, le cardinal Suhard en prit connaissance et, trouvant un écho à ses propres aspirations, y vit une solution à la déchristianisation. Il demanda immédiatement que 80 exemplaires fussent tirés pour les envoyer à des personnalités ecclésiastiques.

Le 12 septembre 1943, les Éditions de l’Abeille firent paraître le manuscrit sous le titre La France pays de mission ?, écrit par Henri Godin et Yvan Daniel avec une préface de Georges Guérin. Ce livre, qualifié de « coup de tonnerre », vendu à plus de 100 000 exemplaires, connut un retentissement considérable : il mettait en évidence ce que beaucoup pensaient, en particulier le jeune clergé, sans pouvoir l’exprimer. « Il a ouvert une brèche, rongé des certitudes, libéré des forces vives, cristallisé des espérances », dira Émile Poulat en 1965. « Sa puissance d’ébranlement » fut telle qu’il détermina le cardinal Suhard à décider la création de la Mission de Paris le 1er juillet 1943, en vue d’un apostolat en dehors de tout cadre paroissial. En novembre, l’abbé Jacques Hollande accepta d’être le supérieur de la nouvelle institution et Henri Godin élabora le programme d’une session intensive qui réunit les premiers membres de la future équipe du 19 décembre 1943 au 15 janvier 1944. Ce « mois d’études et de conversations pour la mise au point de la Mission de Paris » se déroula à Combs-la-Ville (Seine-et-Marne) puis à Lisieux, au séminaire de la Mission de France, à partir du 28 décembre.

« Sans chercher de consolation ou de conversions, déclara l’abbé Godin, nous devons tenter de résoudre un problème d’ensemble et de masse […]. Nous ne savons pas encore ce que nous ferons, sinon chercher avant tout à comprendre. » En pleine forme intellectuelle, il anima les journées avec brio, montra une puissance de travail peu commune, une forte culture sociologique et théologique et s’engagea « par serment à consacrer toute sa vie à la christianisation de la classe ouvrière de Paris ». La Mission de Paris était lancée depuis deux jours quand, au matin du lundi 17 janvier 1944, il fut retrouvé mort dans sa chambre, asphyxié par son poêle. Il fut inhumé au cimetière de Pantin (Seine, Seine-Saint-Denis). L’abbé André Depierre prit sa succession rue Ganneron et les nombreux militants qu’il avait formés eurent à cœur de commémorer son souvenir pendant plus d’un demi-siècle.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article88364, notice GODIN Henri, Joseph, Félix par André Caudron, version mise en ligne le 3 juillet 2010, dernière modification le 4 octobre 2014.

Par André Caudron

Henri Godin
Henri Godin

ŒUVRE : Seize livres de mars 1936 à janvier 1944 plus des rééditions allant jusqu’au remaniement complet, tous parus aux Éditions ouvrières sauf indication contraire : L’aumônier et la mystique pré-jociste, mars 1936. — Scènes d’Évangile pour enfants, 1936. – Humanités ouvrières, mémoire, 1937. — Avec le Christ, avec l’Église, nous offrons la Messe, 1937. — Soldat du Christ, 1939. — Le Christ sur la ligne Maginot, 1940. — La vie du Christ en nous, 1941. — Pour devenir des hommes, 1942. — Jeunesse qui chante, 1942. — Jeunesse qui vit ; Jeunesse qui s’épanouit : À la découverte de l’amour ; Jeunesse qui reconstruit, 1943. — Témoignage sur l’amour humain (Godin y signe Henri Alpy, Dupré ou Henri Audeux). — Rapport sur la conquête chrétienne dans les milieux populaires, polycopié, mars 1943. — La France pays de mission ? avec Yvan Daniel, préface de l’abbé Georges Guérin, Éditions de l’Abeille, Lyon, septembre 1943. — Le Christ dans les fiançailles, Le Christ dans la construction du foyer, 1943. — Témoignage d’un jeune foyer chrétien, 1944. — Le levain dans la pâte, manuel de vie chrétienne adapté à notre temps, 1944.

SOURCES : Palémon Glorieux, Un homme providentiel, l’abbé Godin, Bonne Presse, 1946. — Témoignages sur l’abbé Godin, préface du père Gustave Desbuquois, Éditions ouvrières, 1945. — Catholicisme, V, 1962 (Henri Mazerat). — Émile Poulat, Naissance des prêtres-ouvriers, Tournai, Casterman, 1965. — Dictionnaire de biographie française, 1983 (Antoine Trin). — Oscar L. Cole-Arnal, Prêtres en bleu de chauffe, histoire des prêtres-ouvriers (1943-1954), Éd. ouvrières, 1992. — Rencontre, bulletin des amis de l’abbé Godin, 1969-1999. -Marta Margotti, Preti operai. La Mission de Paris dal 1943 al 1954, Turin, 2000. — Charles Suaud, Nathalie Viet-Depaule, Prêtres et ouvriers. Une double fidélité mise à l’épreuve 1944-1969, Karthala, 2004. — Tangi Cavalin, Nathalie Viet-Depaule, Une histoire de la Mission de France. La riposte missionnaire 1941-2002, Karthala, 2007. — Éric Belouet, « Quand la solution était le problème : la JOC face à la fièvre missionnaire de l’après-guerre », Histoire & Missions chrétiennes, 9, mars 2009, p. 113-129.

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