GRÉGOIRE Ménie [LAURENTIN Marie, épouse GRÉGOIRE, dite]

Par Yvonne Knibiehler

Née le 15 août 1919 à Cholet (Maine et Loire), morte le 16 août 2014 à Tours (Indre-et-Loire) ; journaliste (presse écrite et radio), écrivaine  ; proche du féminisme, contribua à l’évolution de la culture féminine de masse.

Fille de Maurice Laurentin, architecte, (capitaine au 118 RI lors de sa naissance) et de Marie Jactel, mère au foyer, Marie Laurentin grandit en Vendée, aimant à se dire « chouanne ». Élève des Sœurs de la Retraite du Sacré Cœur, elle fit ensuite des études supérieures d’histoire et d’histoire de l’art, d’abord à l’Université catholique d’Angers, puis à la Sorbonne. Son frère, René Laurentin, était un ecclésiastique et théologien de renom.

En août 1943, elle épousa Roger Grégoire, auditeur du Conseil d’État, qui lui procura des contacts politiques au plus haut niveau. Elle eut trois filles, nées en 1944, 1946 et 1949.

Femme au foyer, sa réflexion sur les femmes et le féminisme fut déclenchée par la lecture bouleversante de Simone de Beauvoir (Le deuxième sexe, 1949) ; elle apprit beaucoup de Margaret Mead. Elle participa à la création du Comité de liaison des associations féminines (CLAF), dont elle devint bientôt la secrétaire générale adjointe. À ce titre, elle participa durant les années 1950 à la Commission nationale sur l’habitat avec mission d’y défendre l’intérêt des usagers et plus spécialement des femmes. En même temps, elle commença à écrire pour des périodiques : Maison et jardin, La Maison française, L’Œil. Un peu plus tard, elle collabora à Elle et à Esprit, de plus en plus activement. Une enquête réalisée dans les pays scandinaves en 1957 la confirma dans l’intention de promouvoir le birth control. À cette date, elle refusait encore de se dire féministe. Une cure analytique l’aida à s’affirmer.

La revue Esprit lui confia la réalisation d’un numéro spécial sur La femme au travail, Mythes et réalités, paru en mai 1961. À partir d’une vaste enquête auprès des associations, des pouvoirs publics, des entreprises et de quelques spécialistes : (médecins, sociologues, démographes), Ménie Grégoire analysait « le malaise clé de notre génération » : celui des femmes qui souhaitaient exercer une activité autonome, sans renoncer à élever des enfants.

Elle publia ensuite Le métier de femme (Plon en 1964) qui obtint un grand succès. Reconnue « spécialiste des femmes », invitée partout, aussi bien à la Semaine de la pensée marxiste que chez les intellectuels catholiques, elle s’impliqua dans la formation des cadres (paysannes) aussi bien que dans la création du Planning familial turc ou dans l’inauguration du Conseil national des femmes de Madagascar.

Mais c’est surtout grâce à une émission innovante de radio interactive qu’elle conquit la célébrité.

Au début de 1967, à la demande d’un animateur de Radio Luxembourg, elle lut et commenta à l’antenne une lettre reçue au courrier de Elle, en invitant les auditeurs à réagir. Ce fut un raz-de-marée : dans les semaines, les mois, les années qui suivirent, elle reçut jusqu’à cinq mille lettres par semaine et des milliers d’appels téléphoniques. D’abord submergée, épouvantée, elle sut bientôt s’entourer d’un état-major solide (psychologue, psychanalyste, sexologue, médecin, puéricultrice), et elle fit front.

Tous les jours, entre 15 h et 15 h 30 (à partir de 1972, l’émission dura de 14 h à 15 h 30), elle répondait à deux millions et demi d’auditeurs (90 % de femmes), épongeant des flots d’angoisse : filles qui haïssaient leur mère, mères qui battaient leurs enfants, enfants abandonnés inconsolables, femmes frigides, violées dès l’enfance, homosexuelles, prostituées, épouses martyres. Sœur, amie, confidente (c’est en ces termes qu’on s’adressait à elle), elle fit éclore une parole féminine. Chacune apprit à analyser son mal-être, à s’indigner des violences subies, à refuser toute résignation. Le discours sur soi devenait légitime, de nouvelles pratiques d’introspection se développaient. Et croissait en même temps l’exigence de relations mieux maîtrisées, plus équilibrées, plus heureuses, entre conjoints, entre parents et enfants ; De nouvelles normes familiales, orchestrées ensuite par les magazines féminins, soutenues par des thérapies, s’installèrent peu à peu. L’émission facilita le passage du privé au public, puis du public au social, c’est-à-dire au féminisme, vécu comme une revendication de portée générale. Elle contribua profondément à l’évolution de la culture féminine de masse.

L’émission battit des records de longévité : plus de quatorze ans, de 1967 à 1981. Des études statistiques permirent de suivre l’évolution des thèmes traités (cf Les cris de la vie, Tchou, 1971). Les lettres reçues, dont beaucoup jamais ouvertes, furent déposées aux archives municipales de Tours.

En 1981, Ménie Grégoire entra à France Soir où elle assura un éditorial quotidien pendant deux ans, ensuite des articles divers. Elle « prit sa retraite » en 1998, mais continua d’écrire des récits historiques et des romans.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article88647, notice GRÉGOIRE Ménie [LAURENTIN Marie, épouse GRÉGOIRE, dite] par Yvonne Knibiehler, version mise en ligne le 7 août 2010, dernière modification le 6 septembre 2019.

Par Yvonne Knibiehler

ŒUVRE : Le métier de femme, Plon, 1964. — Les cris de la vie, Tchou, 1971. — Telle que je suis, R. Laffont/Opéra mundi, 1976. — Des passions et des rêves, Laffont, 1981. — Tournelune, J’ai lu, 1983. — Sagesse et Folies des Français, Lattès, 1986. — Nous aurons le temps de vivre, Plon, 1987. — La France et ses immigrés, Carrère, 1988. — La Dame du Puy du Fou, 1990. — Le petit roi du Poitou, LGF 1991. — La magicienne, LGF, 1993. — Le bien-aimé, Éd de Fallois 1996. — Les Dames de la Loire, Plon, 2001.

SOURCE : Arch. Dép. Indre-et-Loire, fonds Ménie Grégoire, sous série 66 J. (http://archives.cg37.fr/UploadFile/GED/SerieJ/1249919223.pdf). — Témoignages, presse et livres cités.— Etat civil.

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