GILSON Étienne, Henry

Par Tangi Cavalin

Né le 13 juin 1884 à Paris (VIIe arr.), mort le 19 septembre 1978 à Cravant (Yonne) ; historien et philosophe ; collaborateur de l’hebdomadaire dominicain Sept (1934-1935), collaborateur régulier du Monde (1944-1950), se prononce en faveur du « neutralisme » de 1948 à 1950 ; nommé membre du Conseil de la République dans le groupe du MRP (1947-1948).

Spécialiste renommé, bien au-delà des frontières de la France, de la philosophie médiévale et particulièrement du thomisme, la figure d’Étienne Gilson a illustré à bien des égards l’inconfort, pour un universitaire, catholique de surcroît, de l’engagement intellectuel.

Né à Paris dans une famille de commerçants catholiques, d’ascendance bourguignonne par sa mère, Étienne Gilson était le troisième d’une fratrie de cinq garçons. Il fréquenta le petit séminaire de Notre-Dame-des-Champs, puis le lycée Henri IV, avant d’étudier en Sorbonne sous la direction de maîtres prestigieux comme Durkheim, Brunschvicg ou Lévy-Bruhl – son directeur de thèse. Suivant, en parallèle, les cours au Collège de France de l’auteur de L’évolution créatrice, il connut la « révélation bergsonienne », celle du plus grand « métaphysicien » que la France ait connu « depuis Descartes ». Cette jeunesse étudiante, hors de tout engagement partisan, fut cependant marquée par une adhésion « de cœur » au Sillon de Marc Sangnier dont la condamnation par le pape Pie X en 1907 le désespéra, tant elle rendait difficile de concilier les idéaux républicains et ceux du catholicisme.

Après l’agrégation de philosophie, obtenue en 1907, il se détermina en faveur de l’enseignement public et acheva sa thèse de doctorat sur La liberté chez Descartes et la théologie (1913) lors de son professorat dans des lycées de province. Étienne Gilson entama alors une carrière universitaire exemplaire, à Lille puis à Strasbourg redevenue française (1919) et à la Sorbonne (1921), où il prit la succession de François Picavet dans la chaire d’Histoire des philosophies médiévales fondée en 1906. Nommé directeur d’études à l’École pratique des hautes études (EPHE) en 1922, il fut élu dix ans plus tard au Collège de France à la nouvelle chaire de philosophie médiévale. S’opposant avec constance – non sans succès – à l’opinion commune selon laquelle « si le moyen âge a une littérature et un art, il n’a pas de philosophie qui lui soit propre », il s’efforça, en vue de prouver son existence, d’en définir « l’esprit » dans une série d’ouvrages, enrichis à la faveur des rééditions (en particulier La philosophie au Moyen Âge et L’esprit de la philosophie médiévale publiés respectivement en 1922 et 1932). Plus encore, cet érudit mit inlassablement en lumière la richesse de la philosophie médiévale dans de multiples ouvrages consacrés à des penseurs (Thomas d’Aquin, Dante, Jean Duns Scot, Bonaventure…) dont il rapportait les systèmes de pensée à leurs conditions historiques d’émergence. Son magistère, incontestable dès les années 1920, lorsqu’il cumula la direction de la collection des « Études de philosophie médiévale » (1922) chez son ami l’éditeur Joseph Vrin et celle des Archives d’histoire doctrinale et littéraire du Moyen Âge (1926), lui valut de patronner de brillants étudiants, tels Paul Vignaux*, Henri Gouhier, Henry Corbin ou encore Maurice de Gandillac.

L’itinéraire d’Étienne Gilson connut, avec les années 1930, un infléchissement significatif. Sans rien céder sur le terrain de la recherche universitaire, il la doubla désormais des habits de l’intellectuel catholique, défendant une conception de la culture qui lui semblait conforme à ses convictions religieuses. Cet engagement n’était sans doute pas totalement nouveau, puisque dès la décennie précédente il apparaissait comme l’un des artisans du renouveau thomiste en France. Mais son influence comme « théologien laïc » restait cantonnée, alors, à des milieux internes à l’institution ecclésiale, auprès des ordres religieux surtout (dominicain et jésuite). Sur le terrain universitaire français, d’ailleurs, ses efforts pour convaincre ses collègues de la consistance d’une « philosophie chrétienne » (1931) ne suscitèrent que sarcasmes et oppositions. Il en alla différemment à l’étranger, en Amérique du Nord en particulier, où il se rendit pour la première fois en 1926, dans le cadre d’un échange universitaire avec Harvard. Significativement, il n’hésita guère à abandonner cette chaire prestigieuse pour fonder en 1929, à l’appel d’amis religieux canadiens qui lui offraient toute latitude, un Institut d’études médiévales à Toronto : il s’agissait, pour un Gilson hanté depuis la Grande Guerre – il avait été blessé à Verdun en 1916 puis prisonnier – par une possible disparition de la culture européenne, d’exporter la « civilisation » latine et catholique dans ce Nouveau Monde en construction. Le projet américain, qui occupa jusqu’en 1972 près de la moitié de son temps, était d’une coloration nettement religieuse. En France, sur la sollicitation des milieux dominicains, il s’engagea en 1934-1935, aux côtés de l’autre grande figure du néo-thomisme, le philosophe Jacques Maritain, dans l’animation de revues comme La vie intellectuelle et Sept. Il y défendit, au fil de nombreux articles, la conception d’un « ordre catholique » opposé au désordre ambiant, entamant notamment une vigoureuse défense de « l’enseignement libre » dans le cadre de la République, tout en renvoyant dos à dos fascisme et communisme. Son refus de dénoncer l’invasion italienne de l’Éthiopie (1935) contribua beaucoup cependant à nourrir un désaccord avec l’équipe de direction dominicaine et son action se réduisit dans la décennie suivante, période de guerre incluse.

Les années 1944-1951 furent pour lui celles d’une activité publique importante. En juin 1945, après avoir vécu à Paris pendant l’Occupation, Étienne Gilson, fort de ses expériences anglo-saxonnes, intégra la délégation française à la conférence internationale de San Francisco (création de l’ONU). Dès la fondation du Mouvement républicain populaire (MRP) à la Libération, ses dirigeants le pressèrent d’y prendre des responsabilités importantes, ce qu’il refusa, se limitant à l’animation de réunions dans les fédérations départementales. Il consentit cependant à figurer, derrière Auguste Champetier de Ribes, sur la liste présentée par le MRP pour le Conseil de la République. À la mort de Champetier, en mars 1947, il fut amené à lui succéder après décision de la Chambre des députés. Il devait y siéger jusqu’au renouvellement du Conseil en novembre 1948, manifestant à plusieurs reprises son engagement en faveur de l’enseignement confessionnel, en particulier lors du débat sur la nationalisation des écoles des Houillères (mai 1948).

Dès la Libération, Étienne Gilson collabora régulièrement au Monde, cette « chambre d’écho » (Pierre Grémion) des milieux dominicains de La vie intellectuelle où il évoluait aux côtés du père Marie-Dominique Chenu et d’Hubert Beuve-Méry*. Son élection à l’Académie française en 1946 renforça encore le prestige de sa signature dans les colonnes du nouveau quotidien. Il y exposa de plus en plus vigoureusement ses convictions « neutralistes », rejetant l’idée d’une Europe faisant les frais de l’affrontement entre l’URSS et les États-Unis selon la logique de la guerre froide. Entre avril 1948 et septembre 1950, dans le contexte de la signature du Pacte atlantique, il publia vingt-cinq articles sur ce thème dans Le Monde, avec le soutien de son directeur. Il défendit également cette position lors de sa participation aux premiers congrès du Mouvement européen (La Haye, 1948, Lausanne, 1949) ou encore par la signature d’une préface au livre de Jacques Nantet*, Soyons neutres, publié au printemps 1950. Il se refusait cependant, dans la logique de son enseignement outre-atlantique, à identifier l’Europe au christianisme et plaidait, notamment à La Haye en 1948, pour l’universalité de la culture européenne.

Son engagement neutraliste lui attira de vives attaques, en provenance aussi bien de France, chez des intellectuels atlantistes comme Raymond Aron ou dans les milieux d’extrême droite, que des États-Unis : ce fut « l’affaire Gilson » (1950-1951), avivée par l’annonce de la retraite anticipée du philosophe et de sa volonté d’enseigner à l’année à Toronto. Ces décisions furent interprétées comme autant de manifestation de son défaitisme et de sa démission des responsabilités, voire de sa « traîtrise ». Le retrait de la scène publique française, conséquence de son incapacité à faire entendre la voix du neutralisme, intervenait peu après le décès de son épouse, Thérèse Ravisé, avec laquelle il s’était marié en 1908 et qui lui avait donné trois enfants. Retrait tout relatif d’ailleurs puisque Gilson publia encore de nombreux ouvrages. Les tribulations de Sophie, en 1967, furent pour lui l’occasion de critiquer ceux qui, dans l’Église, interprétaient le concile Vatican II (1962-1965) dans le sens d’un rejet de la tradition philosophique médiévale et se laissaient séduire par les « nouveautés ». Mais il se savait désormais sans grande influence, ravalé comme son ami Maritain au rang des « vieillards de chrétienté » (Jean-Marie Paupert), et se retira définitivement, de 1972 à 1978, dans sa propriété de Bourgogne.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article88832, notice GILSON Étienne, Henry par Tangi Cavalin, version mise en ligne le 23 août 2010, dernière modification le 6 septembre 2010.

Par Tangi Cavalin

ŒUVRE : Voir Margaret Mac Grath, Étienne Gilson, a bibliography, Toronto, PIMS, 1982.

SOURCES : Étienne Gilson, Le philosophe et la théologie, Vrin, 2005 [Fayard, 1965 pour la première édition]. — Philippe Chenaux, « Gilson (Étienne) », Dictionnaire des intellectuels, dans J. Julliard et M. Winock (dir.), Le Seuil, 1996. — Philippe Chenaux, Entre Maurras et Maritain, une génération intellectuelle catholique (1920-1930), Le Cerf, 1999. — Laurence K. Shook, Étienne Gilson, Toronto, Pontifical Institute of Medieval Studies, 1984. — Étienne Gilson et nous : la philosophie et son histoire, Vrin, 1980. — Pierre Colin (dir.), Intellectuels chrétiens et esprit des années 1920, Le Cerf, 1997. — Aline Coutrot, « Sept » : un journal, un combat (mars 1934-août 1937), Éditions Cana, 1982. — Étienne Fouilloux, Une Église en quête de liberté, Desclée de Brouwer, 1998. — Florian Michel, La pensée catholique en Amérique du Nord, Desclée de Brouwer, 2010. — Florian Michel, « Étienne Gilson et Les tribulations de Sophie », dans Dominique Avon et Michel Fourcade (dir.), Un nouvel âge de la théologie ? 1965-1980, Karthala, 2009. — Jean-Noël Jeanneney, Jacques Julliard, Le « Monde » de Beuve-Méry ou le métier d’Alceste, Le Seuil, 1979. — Pierre Grémion, La plume et la tribune. Jacques Nantet, homme de lettres parisien, Gallimard, 2001. — Jacques Thibau, Le Monde, 1944-1996, Plon, 1996. — Barthélemy Ott, Étienne Gilson, Parlementaire de la Quatrième République, 1946-1948, Annonay, Éditions du Vivarais, 1980. — Étienne Gilson, Lettres de Monsieur Étienne Gilson au Père de Lubac et commentées par celui-ci, Le Cerf, 1986. — Gilson Étienne, Maritain Jacques, Correspondance (1923-1971), Vrin, 1991. — « Autour d’Étienne Gilson », Revue thomiste, n° 114, juillet-septembre 1994.

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