LEGAY Kléber

Par Yves Le Maner

Né le 14 septembre 1889 à Loison-sous-Lens (Pas-de-Calais), mort le 4 octobre 1949 à Saint-Céré (Lot) ; ouvrier mineur ; militant syndicaliste et socialiste du Nord ; conseiller général ; président du syndicat CGT des mineurs du Nord ; secrétaire adjoint, puis secrétaire de la Fédération du Sous-Sol ; membre du comité exécutif de la Fédération syndicale internationale ; l’un des principaux membres de la tendance « Syndicats » ; pendant l’Occupation, président du syndicat unique des mineurs, président du COSI.

Ouvrier mineur depuis l’âge de douze ans, Kléber Legay appartenait à la seconde génération de militants syndicalistes du bassin minier du Nord-Pas-de-Calais qui fut appelée à suppléer les Basly-Lamendin au lendemain de la Première Guerre mondiale. Son père, Pierre, Louis, Augustin Legay, né le 1er février 1863 à Loison-sous-Lens, mécanicien d’extraction aux mines, fut maire socialiste de Loison de 1908 à 1919. Membre du Parti socialiste SFIO, Kléber Legay n’y joua qu’un rôle secondaire, préférant concentrer son action sur le seul terrain syndical ; se refusant en règle générale aux candidatures politiques, il fut néanmoins conseiller général du canton de Bouchain de 1934 à 1937.

Délégué du bassin d’Anzin au Ve congrès de l’Union départementale des syndicats du Nord réuni à Lille le 26 juin 1921, il vota dans les rangs majoritaires et se signala déjà par un anticommunisme violent qui allait être l’un des traits dominants de son action. Au lendemain de la scission de décembre 1921, Kléber Legay entra à la commission administrative du syndicat des mineurs du Nord et en devint rapidement l’une des figures de proue. Délégué mineur de 1923 à 1935 pour la fosse Schneider, délégué suppléant de la Caisse de secours de Douchy, il accéda au poste de président du syndicat en 1926.

Membre de la commission exécutive de la Fédération CGT du Sous-Sol, il en fut l’un des secrétaires adjoints (avec René Bard) aux côtés de Pierre Vigne et il siégea au comité exécutif de la Fédération syndicale internationale. Mais, ce qui fit l’importance de Kléber Legay au sein du mouvement syndical du Nord de la France, ce fut son appartenance systématique aux courants marginaux qui agitèrent la « vieille CGT », puis la CGT réunifiée, au cours des années trente.

À la fin de l’année 1930, il était, avec Georges Dumoulin et l’unitaire Eugène Delarue , le créateur d’un « Comité des 22 » dans le Nord, qui se réclamait de la Charte d’Amiens et dont le but était de parvenir à une réunification syndicale à la base en refusant l’intervention des deux directions confédérales. Kléber Legay était alors au sommet de sa popularité parmi les mineurs confédérés qui admiraient son énergie et sa faculté de s’opposer aux dirigeants communistes dans les réunions contradictoires ; son ami Georges Dumoulin décrivait dans ses Carnets de route « son visage régulier, son regard droit, son front bombé, son menton volontaire, son corps trapu ramassé dans une musculature massive… ». Son adhésion au « Comité des 22 » le plaça dans une situation très inconfortable : cible favorite des dirigeants de l’Union régionale unitaire, il se trouva isolé à l’aile gauche du syndicat des mineurs dont la direction professait le modérantisme le plus complet en matière de conflits du travail. Ces difficultés internes de l’organisation confédérée apparurent au grand jour après l’abandon du mot d’ordre de grève qui avait été initialement lancé pour répondre à la baisse des salaires décidée en mars-avril 1931 par les Compagnies. Seuls Legay et Quintin se prononcèrent pour la grève et entreprirent une campagne à la base pour tenter de faire descendre de leur piédestal les vieux cadres syndicaux, tel Eugène Rossy. Oubliant temporairement son anticommunisme foncier, Kléber Legay accepta même une action commune avec les unitaires dans le Valenciennois. Il semblerait qu’il se soit alors rallié à l’idée du « front unique » pour renforcer ses positions personnelles en vue d’une future réunification. Celle-ci se produisit finalement en 1935-1936, et, après avoir présidé le congrès de fusion du Douaisis le 20 octobre 1935, Kléber Legay fut élu président du syndicat unique lors du congrès départemental de février 1936 ; il y fit également adopter une résolution interdisant le cumul des mandats syndicaux et politiques, visant essentiellement les dirigeants communistes, mais qui l’obligea personnellement à abandonner ses fonctions de conseiller général l’année suivante. Reconduit à son poste au bureau fédéral, il fut nommé secrétaire de la Fédération du Sous-Sol en 1938, Vigne étant secrétaire général. Kléber Legay fut l’un des premiers, en juin 1936, à lancer le mot d’ordre de grève générale dans les mines qui fut surtout une volonté de reprise en main d’un mouvement spontané apparu dès les premiers jours du mois. Les succès enregistrés par les ex-militants unitaires à l’issue d’une grève dont ils avaient été les principaux animateurs, réveillèrent le vieux démon anticommuniste qui sommeillait en Kléber Legay. Il rejoignit Georges Dumoulin parmi les promoteurs de la tendance « Syndicats » dans le Nord et dénonça la volonté de prise en main du syndicat des mineurs par les militants communistes dans une série d’articles publiés au cours de l’année 1938 par l’Avenir de Valenciennes dont il était l’un des rédacteurs. Cette campagne de presse préluda à ce qui allait devenir « l’affaire Legay », épisode significatif de l’exacerbation de la lutte des tendances au sein de l’Union départementale unifiée.

En octobre 1936, Kléber Legay avait effectué un voyage en URSS avec une délégation qui comprenait également Pierre Vigne, Hénaff et Henri Martel. À son retour, il écrivit un livre-témoignage, intitulé Un mineur français chez les Russes, qui fut diffusé à 25 000 exemplaires dans le département du Nord par le Comité de documentation économique et sociale (dirigé par Thiriez, président de la Chambre de commerce de Lille) et par le Centre international de lutte active contre le communisme (CILAC). Cette publication fut accompagnée de plusieurs articles parus dans la Révolution prolétarienne et d’une tournée de conférences dans le bassin minier. La riposte du Parti communiste fut relativement modérée dans un premier temps et se contenta de la publication en 1938 d’un livre-réponse de Marceau Morival , Les Bâtisseurs du Socialisme. Mais, le 10 février 1939, le journal régional du PC, l’Enchaîné, titrait en première page : « Un document sensationnel. » Il s’agissait d’une lettre de Kléber Legay, datée du 26 janvier 1939, dans laquelle l’auteur faisait état d’une intervention auprès de la direction de la Compagnie des mines de Crespin visant à revoir le cas d’André Merchier (destinataire de la lettre), licencié lors de la grève générale du 30 novembre 1938, mais liant cette révision à une démission de l’intéressé du Parti communiste. Accusé d’être un « mouchard », « un parjure passé à l’ennemi », Kléber Legay lança une violente contre-offensive dans l’Avenir de Valenciennes avec le soutien de Dumoulin, secrétaire général de l’Union départementale ; ce dernier écrivait notamment dans l’Avenir du 26 février 1939 : « Alors, il faut des juifs pour les pogroms, des trotskystes pour les exécutions sommaires, et des Legay pour les expériences de colonisation syndicale ». Retournant l’argumentation de l’Enchaîné, Kléber Legay accusa le journal communiste d’usage de faux et dénonça en Merchier un indicateur de police. Cette affaire fut au centre des houleux débats qui marquèrent le XVe congrès de l’Union départementale du Nord, réuni le 20 février 1939. Le congrès s’acheva par un triomphe personnel de Legay : il entra au bureau de l’UD d’où venaient d’être exclus les ex-unitaires Bourneton et Martha Desrumeaux, et il obtint que son cas soit soumis à un « jury d’honneur » qui devait comprendre deux ex-unitaires (Bourneton et Racamond) et trois ex confédérés (Pierre Vigne, Georges Dumoulin, René Belin). Le jury se réunit effectivement le 15 avril 1939, mais en l’absence de deux délégués unitaires qui avaient finalement refusé d’y siéger. Le « jugement » conclut à la « parfaite honnêteté » de Legay qui s’empressa de porter l’affaire devant les tribunaux, officiels cette fois, en déférant devant le parquet de Lille les journaux communistes l’Humanité, l’Enchaîné et l’Avant-garde sous les accusations de « faux et usage de faux » et de « diffamation ».

La déclaration de guerre qui éclata quelques mois plus tard précipita Kléber Legay dans une spirale qui allait faire de lui l’homme de plus haï de la quasi totalité du bassin minier dont il avait été l’un des héros quelques années plus tôt. Dès septembre 1939, il remplaçait le communiste Marcel Tourbier à la tête de l’Union locale des syndicats de Douai et entreprenait une véritable « épuration » des militants issus de la CGTU. En juillet 1940, suivant Belin et Dumoulin, il optait résolument pour le régime de Vichy et se montrait alors comme un farouche partisan de la collaboration de classes. Cette évolution, pour brutale qu’elle fût, n’en était pas moins prévisible. En effet, dès 1933, il avait été séduit par la tendance néo-socialiste de Déat et Renaudel, sans cependant quitter le Parti SFIO. Plus significative fut la rencontre qu’il eut, en compagnie de Dumoulin et de l’ex-unitaire Maurice Porreye avec Olivier, président de l’Interprofessionnelle de Roubaix et Thiriez, déjà cité, l’un des plus habiles représentants du patronat nordiste. Cette entrevue qui eut lieu le 17 avril 1939 prévoyait déjà la création d’un « Comité régional d’entente » destiné à régir les rapports Capital-Travail, le communiqué final de la rencontre insistant sur le fait qu’une collaboration loyale entre les « deux parties était indispensable pour la sauvegarde du pays ».

Engagé consciemment dans la Collaboration, Kléber Legay fut placé à la tête du syndicat officiel des mineurs du Nord. Son action pour briser toute grève, son inféodation aux désirs des troupes d’Occupation, les dénonciations de militants communistes qu’il multiplia firent de lui un objet de peur et de haine pour la population des corons. Cible de plusieurs tentatives d’assassinat, il dut fuir sa maison de Rœulx pour se réfugier dans l’anonymat d’une grande ville, Valenciennes. Mais la collaboration idéologique se doubla bientôt d’une collaboration encore plus active. Kléber Legay accepta en effet la présidence du Comité d’organisation de secours immédiat (COSI) qui eut parmi ses attributions, au niveau du bassin minier, la distribution des biens de la communauté juive de Lens.

À la Libération, il était un des hommes les plus recherchés par les comités de libération du bassin minier. Les hypothèses les plus diverses furent émises sur son sort au cours de l’automne 1944 : certaines affirmèrent qu’il s’était réfugié en Allemagne, mais d’autres (qui devaient être vérifiées par la suite) firent état de son départ pour le sud de la France à la veille de l’arrivée des troupes alliées dans le Nord. Rayé à vie de toute organisation syndicale par la Commission d’épuration des organisations syndicales (dite commission Capocci-Jayat), il fit l’objet d’une interdiction de séjour dans le Nord. Or la Voix des Mineurs d’octobre 1947 annonça la levée de cette interdiction par le préfet et la venue de Legay à Valenciennes. Cette nouvelle provoqua une vague d’indignation et le bruit courut alors qu’il avait été assassiné par un mineur polonais.

Les faits devaient démentir cette information. Kléber Legay mourut, prématurément vieilli, à Saint-Céré, dans le Lot, où il avait trouvé refuge depuis 1944.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article89661, notice LEGAY Kléber par Yves Le Maner, version mise en ligne le 10 octobre 2010, dernière modification le 7 septembre 2011.

Par Yves Le Maner

SOURCES : Arch. Nat. F7/13027. — Arch. Dép. Nord, M 154/78 B, M 154/279, M 595/35, M595/43, et M 595/67. — L’Atelier, 1er avril 1944. — Nord-Matin, 15 juillet 1945. — J. Fontaine, Mémoire de Maîtrise, Lille III, 1974, op. cit.

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