ANDRIEU René, Gabriel. Pseudonyme dans la Résistance : Capitaine ALAIN

Par Frédérique Matonti

Né le 14 mars 1920 à Beauregard-du-Quercy (Lot), mort le 26 mars 1998 à Paris (XVIIe arr.) ; journaliste ; rédacteur en chef de l’Humanité ; membre du comité central du PCF ; résistant

René Andrieu naquit dans le Lot en 1920. Il eut quatre sœurs et un frère. Sa mère, Esther, tenait un restaurant à Beauregard et son père était paysan (sans profession et cultivateur sur l’acte de naissance). Sa tante maternelle était receveuse des postes et son époux chef du personnel dans une usine à chaux. Sa famille était sans doute fort attentive à l’ascension sociale de ses enfants : l’une des sœurs de René Andrieu, Andrée, devint institutrice. De même que ses parents prenaient soin de ne pas parler patois à leurs enfants et se refusèrent semble-t-il à les habituer aux travaux des champs, c’est la tante de René Andrieu qui lui a appris les manières (bourgeoises) de table. Si la famille ne semble pas particulièrement catholique — ses sœurs allèrent à l’école privée parce que, raconte-t-il, c’était la règle pour les filles dans son village — René Andrieu a néanmoins été enfant de chœur. Côté politique, son père, conseiller municipal, votait sans doute socialiste avant-guerre, tout en étant sensible, selon son fils dans Du bonheur et rien d’autre, au pacifisme d’Aristide Briand*. C’est sur les conseils d’un inspecteur primaire qu’il passa le concours des bourses, avant d’être admis au lycée Gambetta de Toulouse puis, en 1938, en classes préparatoires. Il y suivit, en philosophie, les cours de Georges Canguilhem* et se prit de passion pour l’auteur qui lui fournit la matière de plusieurs livres, Stendhal.
Jusqu’à la guerre, René Andrieu ne semble guère avoir eu d’intérêt pour la politique. Ainsi, bien qu’il fréquenta déjà des étudiants communistes, qu’il ait été un lecteur assidu d’André Malraux*, il se définit, au moment du Pacte germano-soviétique, comme « étranger à toutes les formations politiques ». L’entrée dans le conflit suspendit la bourse qui lui permettait de poursuivre ses études. Après avoir songé à s’engager, René Andrieu devint maître d’internat au collège de Figeac tout en préparant une licence de lettres à la Faculté de Toulouse. Mobilisé en 1940, il effectua sa préparation militaire à Agen et, après l’armistice, passa six mois dans les Landes où il était « censé ouvrir des coupe-feu dans la forêt de pins ». Démobilisé, il redevint maître d’internat, mais à Toulouse cette fois. Il consacra son diplôme à Stendhal et prépara l’agrégation. Le 11 novembre 1942, il adhéra au Front national et au PCF et commença à participer à la Résistance. Mais le tournant se situa lorsqu’à l’été 1943, il fut appelé pour le STO. Après s’être enfui, puis caché un temps dans une ferme des Causses, il retrouva le contact avec le PCF par l’intermédiaire de l’avocat communiste Pierre Souquières. Il rejoignit alors les FTP du Lot, dirigés par Jacques Chapou* (« Philippe ») et Robert Noireau* (« Georges ») dont il devint l’adjoint. Il s’y lia avec Jean Marcenac* et mit en place avec lui le journal clandestin, Le Partisan du Lot, ainsi que les Éditions FTP du Lot qui publiaient notamment des poèmes d’Aragon. À la Libération, il était commandant de la place de Cahors, et présida le Tribunal militaire (ce qui lui valut d’être nommé lieutenant-colonel) avant de rejoindre le détachement d’armée de l’Atlantique. Dans Voyage à l’intérieur du Parti communiste en 1974, il commenta ainsi son expérience au sein du Tribunal militaire : « Si on a envoyé quelques types au poteau, après tout, c’était l’époque... [...] Il y a [...] sûrement eu [des injustices]. Pas tellement là où j’étais [...] sauf que les types l’ont peut-être payé un peu cher ; mais enfin, le gars qui était milicien et qui avait donné des trucs aux Allemands, moi je pense qu’à cette époque, cela devait se payer ». Quel rôle joua-t-il dans l’exclusion après la Libération de Robert Noireau, le colonel Georges, accusé officiellement de liens trop étroits avec la Résistance non communiste de la région et sans doute évincé comme de nombreux résistants en raison de la légitimité conquise dans les combats ? Y avait-il participé et gagné ainsi la reconnaissance du Parti, ou comme il l’écrit dans ses mémoires, les « raisons » de cette exclusion lui sont-elles « [parues] d’abord obscures et bientôt parfaitement injustifiées » ?
Après-guerre, il retourna dans son village puis, par l’intermédiaire de Jean-Richard Bloch*, entra à la rubrique de politique étrangère de Ce Soir. Il se maria à la mairie du XIIe arr. de Paris en janvier 1947 à Jeannine Vigié, et, cette même année, après avoir fait en décembre 1946 l’école « politique extérieure et diplomatie », il fut envoyé comme correspondant du quotidien à Belgrade, où il travailla également pour le bulletin du Kominform, Pour une paix durable pour une démocratie populaire. Il assista à la rupture entre Staline et Tito qu’il commenta ainsi dans son dernier livre, Un rêve fou ? : « À l’évidence, il y a ingérence dans les affaires intérieures des communistes yougoslaves, et elle est injustifiée. Mais je ne dispose pas à ce moment d’informations de première main suffisantes pour me forger une opinion définitive. Je pense alors que les Yougoslaves ont tort de rompre la solidarité internationale à un moment où pèse la menace d’une Troisième guerre mondiale, tandis que les États-Unis ont le monopole de la bombe atomique ». Dès lors, il travailla toujours pour le bulletin Pour une paix durable mais à Bucarest et se rendit à plusieurs reprises en Union Soviétique. De retour en France à l’automne 1952, il devint responsable de « La Voix de la Paix », une radio en direction des pays occidentaux mais retransmise depuis certains pays satellites. Il s’y s’occupa notamment de l’émission « Ici ce soir en France », à laquelle collaboraient aussi Martine Monod, Pierre Gamarra*, Georges Sadoul*, le comédien Pierre Asso, le musicien Jean Wiener* ou le metteur en scène Claude Martin*. À l’issue de cette expérience, « abandonnée en 1955 », il entra en 1956 à l’Humanité comme rédacteur en chef adjoint. Deux ans plus tard, en 1958, il en devint le rédacteur en chef, fonction qu’il occupa jusqu’en 1985.
C’est à ces postes qu’il affronta l’attaque du siège du journal en novembre 1956, à la suite de la manifestation contre la répression de la révolution hongroise puis, surtout, la Guerre d’Algérie. Dans ses mémoires, René Andrieu décrit longuement les trajectoires des principales plumes du quotidien communiste de l’époque : beaucoup d’entre-eux, à commencer par Jean Mérot*, Madeleine Riffaud*, Yves Moreau* ou Robert Lambotte étaient passés par la Résistance, voire par l’incarcération et la déportation. Après avoir rappelé — dans la ligne de l’histoire communiste de l’Humanité — combien la rédaction fut éprouvée pendant la Seconde Guerre mondiale, René Andrieu insista sur la « répression » subie par le quotidien pendant la guerre d’Algérie (27 saisies dont celle qui fit suite à la répression de la manifestation du 8 février 1962 au métro Charonne, 209 poursuites...) et enfin sur les ruses de la rédaction pour contourner la censure. Pour sa part, c’est à 250 éditoriaux qu’il estima sa propre production entre mai 1958 et juin 1962, rassemblés pour partie dans son ouvrage, La Guerre d’Algérie n’a pas eu lieu, paru en 1992.
La place de l’Humanité dans le dispositif d’ensemble de la presse communiste fut bien précise. Le quotidien était par définition orthodoxe, c’est-à-dire l’expression de la fraction dominante au sein du groupe dirigeant, et surtout destiné au cœur du parti, c’est-à-dire à ses cadres, ce qui signifiait donc que ce n’était pas dans ses pages que s’exprimaient le plus volontiers — bien au contraire — les processus — quand ils existaient — de rénovation interne. C’est ainsi, par exemple, qu’au moment du Printemps de Prague, les correspondants du quotidien, alors dirigé par Étienne Fajon*, se montrèrent pour le moins méfiants à l’égard de l’expérience menée par Dubcek et, qu’au milieu des années soixante-dix, lorsque Roland Leroy* en devint le directeur, il a pu arriver que Georges Marchais*, choisisse d’autres supports comme France-Nouvelle pour faire avancer ses propositions les plus audacieuses, à l’image de son prédécesseur Waldeck Rochet*, utilisant en son temps La Nouvelle Critique. De même, ce n’était pas dans ces pages que l’on trouvait à cette époque les plus grandes avancées en matière de critique littéraire ou cinématographique. Ce fut donc dans ce cadre étroit que René Andrieu introduisit quelques innovations dans un quotidien qu’il disait en 1974 ne pas avoir trouvé « bon » lors de sa prise de fonction. Ce fut par exemple dans l’Humanité que parut, en 1966, le texte de protestation de Louis Aragon* à la suite de la condamnation des deux écrivains soviétiques, Siniavski et Daniel, tandis que Jean Genet y écrit régulièrement à partir de 1974. Enfin, René Andrieu tenta de débarrasser l’Humanité de sa langue de bois sur laquelle d’ailleurs il n’hésita pas à ironiser dans une conférence nationale consacrée à la presse communiste.
La carrière politico-journalistique de René Andrieu, par ailleurs élu au comité central à partir de 1961, se confondit quasiment avec ses fonctions à la tête du quotidien. Dès 1958, en effet, et au titre d’éditorialiste, il participa aux émissions de Radio-Luxembourg puis d’Europe n° 1 et enfin de la télévision. Le Club de la Presse, où il côtoyait Pierre Charpy, le rédacteur en chef de Paris Presse, puis de l’organe du parti gaulliste La Nation et Jean d’Ormesson pour Le Figaro, lui conféra une visibilité inédite jusqu’alors pour un journaliste communiste. Rendue possible par l’aggiornamento du PCF, elle lui valut de publier un article dans le New York Times au moment de la signature du Programme commun, ou encore d’être interviewé dans les colonnes de Vogue par Pierre Salinger... Le physique de René Andrieu, ses yeux bleus, le style un peu dandy qu’il cultivait, son goût pour Stendhal, ses talents de débatteur alliés à une grande urbanité, ne furent sans doute pas non plus indifférents à cette popularité.
Reste à situer politiquement René Andrieu. Était-il aussi politiquement ouvert que le laissaient supposer sa manière de tenir son rôle de chroniqueur politique ou encore sa capacité à s’opposer à Georges Marchais en bureau politique et son refus ensuite de revenir assister aux séances de cette instance, comme le rapportait dans Le Nouvel Observateur en 1993, le rénovateur Claude Poperen* ? Les pages un peu convenues d’Un Rêve fou consacrées à l’URSS, à la fois attentives aux progrès entraînés par la Révolution d’Octobre, très critiques des atteintes aux droits de l’homme et plus généralement bien sûr du stalinisme et de ce qu’il nommait pendant l’ère Brejnev, « la fossilisation de l’idéal révolutionnaire dans les cercles dirigeants de l’URSS », très favorables enfin à la Perestroïka ne permettent guère de trancher. Son goût pour Stendhal permet-il de le faire ? En effet, si cet auteur le séduisait pour l’importance dans ses romans de « la situation de classe des héros », pour ses « maîtres à penser », les matérialistes du XVIIIe, il semblerait bien que René Andrieu ait fait aussi un usage politique, un usage en contrebande, comme le révèle cette anecdote : « Ce trait, à propos de Napoléon qu’il admire pour ses mérites mais sans illusion sur ses tares : "en 1807 j’avais désiré passionnément qu’il conquît l’Angleterre. Où se réfugier alors ? Cette phrase, je l’ai citée en tête de chapitre dans mon essai sur Stendhal qui a été traduit en URSS. Elle me paraissait s’appliquer si lumineusement aux sentiments que pouvait inspirer l’Union soviétique que j’ai craint qu’elle ne soit "oubliée" dans la traduction ».

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article10074, notice ANDRIEU René, Gabriel. Pseudonyme dans la Résistance : Capitaine ALAIN par Frédérique Matonti, version mise en ligne le 10 octobre 2008, dernière modification le 10 novembre 2008.

Par Frédérique Matonti

ŒUVRE : Les communistes et la Révolution, Julliard, 1968. — Avec Jean Effel, En feuilletant l’histoire de France, Albin Michel, 1969. — Du Bonheur et rien d’autre. Conversations avec Claude Glayman, Stock, 1975 — Un rêve fou ? Lettre ouverte à ceux qui se réclament du socialisme, Albin Michel, 1978. — Choses dites, Messidor, 1979. — Stendhal ou le bal masqué, Jean-Claude Lattès, 1983. — La Guerre d’Algérie n’a pas eu lieu, Messidor, 1992. — Un journaliste dans le siècle, L’Archipel, 1996.

SOURCES : Arch. comité national du PCF. — Colonel Georges (Robert Noireau), Le Temps des partisans, Flammarion, 1978 — André Harris, Alain de Sedouy, Voyage à l’intérieur du Parti communiste, Seuil, 1974 — Jean Marcenac, Je n’ai pas perdu mon temps, Messidor/Temps actuels, 1982 — Philippe Robrieux, Histoire du Parti communiste français, Biographies, Chronologie, Bibliographie, t. IV, Fayard, 1984. — État civil de Beauregard.

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