BOUVIER Jeanne, Marie

Par Gilles Pichavant

Née le 11 février 1865 à Salaise-sur-Sanne (Isère), morte le 2 février 1953 à Neuilly-sur-Seine (Seine, Hauts-de-Seine) ; ouvrière chemisière-lingère ; syndicaliste CGT de la Seine, déléguée en 1919 à la 1re conférence de l’OIT à Washington, déléguée au congrès syndical international féminin ; membre de la commission administrative de la CGT ; socialiste ; militante féministe.

Jeanne Bouvier, interviewée dans le journal pacifiste, socialiste et féministe <em>La Vague</em>, le 5 juin 1919
Jeanne Bouvier, interviewée dans le journal pacifiste, socialiste et féministe La Vague, le 5 juin 1919

Fille de Marcel Bouvier, homme d’équipe à la station de Salaise lors de sa naissance, et de Marie-Louise Grenouiller, ménagère, Jeanne Bouvier grandit dans différents lieux, au gré des déplacements de sa famille, dans la Drôme et le Rhône. Elle entra à 11 ans à la fabrique de Saint-Symphorien-d’Ozon (Rhône), dans une usine de moulinage de la soie. Le salaire étant vraiment trop mince, elle quitta Saint-Symphorien toute seule, pour se faire embaucher dans une fabrique de Vienne (Isère). Elle mangeait et couchait à l’usine. À 14 ans ses parents l’envoyèrent à Paris, chez des parents qui travaillaient dans la confection. Elle travailla dans la confection, puis dans une fabrique de chapeaux. Les salaires étant trop faibles, et sans perspective d’augmentation, elle chercha ailleurs. Elle trouva une place dans une grande maison de couture près de l’Opéra. C’était l’époque ou paraissait la Fronde, journal féministe que lisaient certaines clientes. Un jour, pendant un essayage, et que l’on parlait de l’existence faite aux ouvrières, la cliente « frondeuse » lui dit : « pourquoi n’allez-vous pas au syndicat ? ». C’est ce qu’elle fit, et se syndiqua. C’était en 1898.

Bientôt Jeanne Bouvier prit une part active au mouvement syndical. Passionnée de s’instruire sur la question sociale, elle entra dans les comités d’études syndicales. Dès lors elle fut une militante agissante de la Bourse du travail de Paris. En 1900 elle fut désignée comme membre de la commission des fêtes et réceptions de la Bourse. En 1901 elle fut élue, membre des conseils du travail du département de la Seine, institués par la loi de 1887, qui fut publiée le 18 septembre 1900. Le 9 octobre 1901, elle fut donc élue au 2e tour, par 32 voix, au 3e conseil, 2e section (section mode). La même années elle fut élue membre de la Commission administrative de la Bourse du Travail dont elle resta membre jusqu’en 1906. Dès cette époque elle milita pour le droit de vote des femmes, dont elle considérait l’exclusion comme étant une anomalie à corriger. Ouvrière chemisière-lingère, en 1902, elle prouva qu’elle connaissait à fond le métier de l’aiguille, en obtenant la médaille d’or à l’exposition des arts et métiers féminins de la Ville de Paris.

Membre du conseil supérieur du travail depuis au moins 1904, elle y fut réélue en 1909. En 1915 elle fut élue au Comité des salaires du département de la Seine pour faire appliquer la loi sur les salaires minima des ouvrières à domicile, mandat qu’elle garda 20 ans. Ce comité la désigna à la commission centrale des salaires où elle resta aussi 20 ans. Ces fonctions étaient non-rémunérées. Elle quitta ces fonctions en 1935. De 1919 à 1935, elle fut aussi membre de la commission paritaire du chômage du XVIIIe arrondissement.

En 1912, elle fut déléguée au congrès international du travail à domicile qui eut lieu à Zurich.

Militante socialiste, féministe, elle adhéra à la section française des femmes pour la paix permanente, du syndicalisme. Interviewée dans le journal La Vague le 5 juin 1919, elle est décrite comme « petite et vive, les cheveux gris frisottés, des yeux d’une jeunesse inaltérable, qui éclaire d’un sourire un visage expressif et bon. Toujours sur la brèche lorsqu’il s’agit de défendre les droits des travailleurs et spécialement les femmes. Ouvrière d’une haute capacité professionnelle, militante syndicaliste renommée, chacun écoute ses conseils, et nul n’est plus respecté et aimé ».

Jeanne Bouvier se présenta le 15 janvier 1919 à l’élection de la commission exécutive de l’Union des syndicats CGT de la Seine. Elle échoua, ne recueillant que 15 voix sur 104 votants (Voir Charbonnier* ?). Elle ne fut pas davantage élue le 17 décembre 1920 (Voir Tommasi) — tous les candidats minoritaires étant élus.

Le 19 mai 1919, elle participa à un numéro spécial de L’Humanité consacré à « l’affranchissement des femmes ». Elle signait son article : « Jeanne Bouvier, ancien membre du conseil supérieur du travail, membre du conseil syndical de la chemiserie-lingerie ».

En octobre 1919 Jeanne Bouvier fut déléguée à la première Conférence internationale du travail (CIT), à Washington (USA), composée de représentants de différents gouvernements, ainsi que de délégués du patronat et du salariat. Outre Jeanne Bouvier, la délégation française était composée de Léon Jouhaux, Marcel Bidegarray, Georges Dumoulin et Raoul Lenoir, groupe dont elle resta proche. Il quittèrent Le Havre le 11 octobre par le paquebot Touraine. Cette conférence fut réunie pour mettre en œuvre les éléments du Traité de Versailles concernant le monde du travail, et déboucha sur la création de l’OIT. Dans le cadre de cette conférence, réunie du 28 octobre au 30 novembre, eut lieu un congrès international du travail féminin, auquel elle participa, et à l’issue duquel fut créé une Organisation internationale du travail féminin dont les présidentes furent les américaines Raymond Robins et Maud Schwartz. Jeanne Bouvier fut élue parmi les 5 vice-présidentes de cette organisation. Le 31 décembre elle rentrait en France avec la délégation de la CGT, par le paquebot Lorraine, après 17 jours d’une traversée mouvementée.

Au XIe congrès de la Fédération de l’Habillement tenu à Lyon du 15 au 18 août 1919 auquel elle assistait, elle intervint à plusieurs reprises et notamment sur le problème du travail des femmes et des enfants. Elle participa également au congrès extraordinaire tenu par l’Union des syndicats de la Seine en novembre 1920 puis au XIIe congrès fédéral tenu à Lille en août 1921 où elle présenta un rapport sur les Assurances sociales.

En 1921-1922, elle appartint à la CA de la Bourse du Travail de Paris. Le 14 février 1921, présentée en tête de liste des majoritaires pour les élections à la commission administrative de la Bourse du travail de Paris, elle obtint 243 voix et fut élue avec l’ensemble de la liste, la majorité étant de 233. Le 18 février elle fut élue secrétaire de la Bourse avec les secrétaires sortant, Lucien Chiron et de Gustave Guiber. Tout en demeurant membre de la commission administrative, elle fut remplacée le 19 mai 1922 au secrétariat de la commission par Martin Grosset assisté de Guiber et Chiron. Elle ne fut pas réélue la CA de la Bourse du travail en 1923.

Le 26 juillet 1921, déléguée au congrès confédéral, elle fut désignée par les majoritaires, comme membre de la commission de vérification des mandats. De même le 1er août, à Lille, déléguée au congrès de la fédération de l’Habillement, elle fut élue à la commission de vérification des mandats. Elle y présida la séance du 3 août. Elle présenta un rapport sur les assurances sociales, et sur les retraites ouvrières.

Le 17 octobre 1921, elle participa avec Georgette Bouillot, Jeanne Chevenard, et Suzette Gibault*, comme déléguée de la CGT au Congrès internationale féminin qui se tint à Genève, quelques jours avant la Conférence internationale du Travail.

Le 21 septembre 1921, lors du comité confédéral national, présentée par les majoritaires, elle fut élue membre de la Commission administrative de la CGT. Le 31 décembre 1922, lors de la constitution de la nouvelle Union des syndicats confédérés de la Seine, elle fut élue membre de la Commission exécutive provisoire, avec Roland (Jardiniers), Capocci (employés), Jaccoud (transports), Pinot (personnels de l’AP), Jacquet (travailleurs municipaux), Chaleix (Chemins de fer), Cezan (typographe parisien) étant élu secrétaire, Gaston Guiraud (industries électriques) étant élu secrétaire adjoint-trésorier.

Le 15 février 1922, lors du Comité confédéral national de la CGT (confédérée) elle fut élue membre de la délégation de la CGT au 2e Congrès de la Fédération syndicale internationale (d’Amsterdam), qui se tint à Rome à partir du 20 avril 1922. Le 30 novembre 1922, elle fut désignée par la CGT au titre de l’internationale des ouvrières pour participer au congrès mondial de la Paix, qui se tint à La Haye à partir du 10 décembre.

En du 30 janvier au 2 février 1923, elle fut de nouveau déléguée au XVIIe congrès de la CGT. Elle y intervint pour dénoncer la situation des travailleuses à domicile, et sur les assurances sociales. Mais elle semble avoir été en conflit avec Jouhaux sur la place des femmes dans le syndicalisme, raison pour laquelle elle n’aurait pas représentée à la CA par sa fédération. Mais bien qu’annoncée comme sortante, elle obtint 35 voix sur 100 votants, ce qui laisse à penser que son audience était restée importantes parmi les militants. Au cours de l’été, elle fut écartée de la vice présidence de l’internationale féminine. Et nous avons vu plus haut que la même année elle ne fut pas réélue à la CA de la Bourse du travail de Paris.

En septembre 1925, avec des militants confédérés parisiens, dont Léon Jouhaux, et des délégués de la FSI, elle participa au congrès universel de la Paix à la Sorbonne. Mais cette année là elle démissionna de son syndicat de la chemiserie-lingerie, après l’abandon des revendications des travailleurs à domicile par la Conférence internationale du travail, sans que le délégué de la CGT française ne dise quelque chose pour les défendre. Après 27 ans, elle quitta donc la CGT.

À partir de cette époque elle travailla aux questions d’histoire qui l’intéressait, et se consacra à l’écriture. Elle devint une assidue de la bibliothèque nationale et des archives nationales, et rédigea un nombre impressionnant de notices à partir de ces sources. Avant sa mort, elle fit don de trois mètres d’archives à la bibliothèque Bouglé-Mariani.

Daniel Armogathe, dans l’édition des mémoires de Jeanne Bouvier, indiquait qu’elle était morte « presque centenaire, totalement oubliée, en 1964 », date reprise ensuite dans de nombreux ouvrages. Les registres d’état civil de la ville de Neuilly signalent son décès en 1953, au 89 Bd Bineau, adresse de l’hospice de la Fondation Galignani.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article102055, notice BOUVIER Jeanne, Marie par Gilles Pichavant, version mise en ligne le 3 novembre 2010, dernière modification le 5 octobre 2022.

Par Gilles Pichavant

Jeanne Bouvier, interviewée dans le journal pacifiste, socialiste et féministe <em>La Vague</em>, le 5 juin 1919
Jeanne Bouvier, interviewée dans le journal pacifiste, socialiste et féministe La Vague, le 5 juin 1919
Jeanne Bouvier, en 1929. Page 4 de son livre <em>Histoire des dames employées dans les Postes, Télégraphes et Téléphones de 1714 à 1929</em>.
Jeanne Bouvier, en 1929. Page 4 de son livre Histoire des dames employées dans les Postes, Télégraphes et Téléphones de 1714 à 1929.

ŒUVRES : La Lingerie et les lingères, Doin, 1928. — Histoire des Dames employées dans les P.T.T. de 1714 à 1929, P.U.F., 1930. — Mes Mémoires ou 59 années d’activité industrielle, sociale et intellectuelle d’une ouvrière, Poitiers, L’Action intellectuelle, 1936. — Les femmes dans la Révolution, Figuière, 1936. — Deux époques, deux hommes, Radot, 1936. — J. Bouvier, Mémoires, La Découverte/Maspero, 1983.

SOURCES : Notice DBMOF. — Arch. Nat. F7/13015, F7/13618. — Comptes rendus des congrès. — Agendas de la Bourse. — Le Peuple, 14 février 1924, 15 février 1921, 19 février, 8 mars 1921, 30 avril 1921, 10 juin 1921, 2 août 1921, 4 août 1921, 15 janvier 1922, 16 février 1922, 20 avril 1922, 25 avril 1922, 1er décembre 1922, 7 décembre 1922, 3 février 1923, 3 septembre 1925La Vague, 5 juin 1919L’Éclaireur de l’Ain, 15 février 1920L’Humanité, 2 janvier 1920, 15 janvier 1920Bulletin communiste, 21 avril 1921Recueil des actes administratifs de la préfecture de la Seine, 1er janvier 1916Le Petit Journal, 15 février 1904 — Notes de Julien Chuzeville — État civil de Salaise-sur-Sanne, en ligne.

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