BRETON Jules-Louis, Émile

Par J. R.

Né le 1er avril 1872 à Courrières (Pas-de-Calais) ; mort le 2 août 1940 à Meudon (Hauts-de-Seine) ; ingénieur-chimiste membre de l’Institut ; militant du CRC (blanquiste) jusqu’en 1901, Breton fonda alors la Fédération socialiste autonome du Cher affiliée au Parti socialiste français de Jaurès. Rallié à la SFIO en 1906, il en fut exclu en 1910 et adhéra au Parti républicain socialiste. Breton fut député de Vierzon de 1898 à 1921 et sénateur de 1921 à 1930.

Quand Jules-Louis Breton naquit à Courrières, son père, maire de la ville, y était brasseur. Né dans un milieu aisé, il fit de solides études, devint ingénieur-chimiste et acquit dans les milieux scientifiques une autorité qui lui ouvrit les portes de l’Institut. Il mena de pair ses travaux scientifiques et son action sociale, et son esprit passait sans cesse de la recherche pure aux applications quotidiennes de la science. Ainsi ses études sur les composés du plomb le conduiront à obtenir la prohibition de la peinture au blanc de céruse (1908) et la promulgation de la loi sur les maladies professionnelles (1913), dite loi Breton.

Sa condition familiale ne le prédestinait pas au socialisme vers lequel il semble avoir été orienté par le milieu universitaire. Celui-ci lui offrait certes toutes les options et le choix qu’il fit relevait donc de tendances personnelles et de la part de liberté laissée à tout individu. Est-ce la part du déterminisme social qui réapparaît dans la conception bourgeoise très personnelle qu’il se fit du socialisme jusqu’à se séparer de son organisation politique ?

Il était étudiant au Collège de France et domicilié, 22, rue des Écoles, à Paris, quand il lança un appel à l’organisation des étudiants socialistes dans La Bataille de Lissagaray, le 7 décembre 1891. « L’Association socialiste des étudiants ne s’impose-t-elle pas, interrogeait-il, devant l’attitude des antirépublicains de l’Association générale dont la seule prospérité n’est due qu’à sa politique à double face ? D’ailleurs, déjà partout existent de telles sociétés, notamment à Bruxelles où les étudiants belges organisent un congrès international socialiste pour le commencement de la présente année scolaire et où, malheureusement, aucune délégation ne représentera la jeunesse de France... » J.-L. Breton prit contact avec Zévaès qui avait, deux jours plus tôt, lancé un appel semblable, participa le 12 décembre à une réunion préparatoire et, quelques jours plus tard, à la constitution du groupe des Étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes de Paris. Breton rêva de lui donner un organe de propagande et de combat. Il fonda une revue mensuelle de seize pages qui arborait le titre Le Drapeau rouge et portait en sous-titre « socialiste révolutionnaire ». Il parut le 1er mars 1892 avec des « considérations » de J.-L. Breton, des articles de Léon Thivrier, A. Zévaès et Jean Richepin. Ce numéro fut sans lendemain car la famille de Breton à la tête de laquelle se trouvait son oncle le peintre Jules Breton, membre de l’Académie des Beaux-Arts, n’avait aucun goût pour le socialisme et intervint, redoutant de lui voir gaspiller son temps et son argent et s’exposer à des poursuites judiciaires pour une action révolutionnaire qu’elle réprouvait. Le Drapeau rouge disparut. Breton continua de fructueuses études, mais s’obstina dans ses idées politiques. C’est ainsi que le 22 mars 1892, il se signala en chassant de sa chaire le prédicateur de l’église Saint-Merry. Il ne tarda pas à adhérer au comité révolutionnaire central auquel il consacra bientôt toute son activité, délaissant le groupe des Étudiants socialistes révolutionnaires qui, déjà abandonné par Zévaès et les guesdistes, glissa vers l’anarchisme.

C’est donc comme disciple de Vaillant que J.-L. Breton entra dans le mouvement socialiste et c’est dans son département, le Cher, qu’il mena sa première campagne électorale dont le succès fixa sa carrière politique. Mais, avant de lui donner un siège parlementaire, son action militante le conduisit sous les verrous. Il fut la première victime de la première loi « scélérate » du 12 décembre 1893 qui aggravait les peines prévues aux articles 24, 25 et 49 de la loi du 29 juillet 1881 sur la presse. Il tomba sous le coup de cette loi pour un article publié, quelques semaines après sa promulgation, dans le Parti socialiste, hebdomadaire du CRC dont il était devenu le secrétaire de rédaction. Traduit devant la cour d’assises de la Seine, il se vit infliger, le 12 février 1894, malgré l’éloquence de son défenseur, René Viviani, deux ans de prison ferme. Il fut incarcéré à Clairvaux où il connut Jean Grave sans pour autant se rapprocher des idées anarchistes. Il en fut tiré, au lendemain de l’élection à la présidence de la République de Félix Faure, par la loi d’amnistie du 1er février 1895. En 1897, il fonda et dirigea la Revue scientifique et industrielle où, selon Jaurès — cf. La Petite République, 1898 — « la passion technique de la science s’allie à la pensée communiste la plus hardie ».

En 1898, candidat du CRC dans la 2e circonscription de Bourges (Vierzon), J.-L. Breton fut élu au second tour par 9 084 voix contre 7 881 à son adversaire P. Monnier. L’année suivante, au congrès général socialiste de la salle Japy à Paris, il fit voter, à l’unanimité, au nom du PSR, une motion en faveur de la paix (3 décembre) et défendit comme rapporteur l’adoption de la grève générale comme moyen d’action éventuel (8 décembre). La fédération du Cher se divisa profondément à propos de la participation ministérielle de Millerand. J.-L. Breton fut le chef de file des ministérialistes. En 1901, il fut exclu du PSR et constitua une fédération autonome qui rallia le Parti socialiste français de Jaurès. C’est sous l’égide de ce parti qu’il fut réélu en 1902 par 9 167 voix. Jusqu’en 1905, les deux fédérations rivales se livrèrent d’âpres combats. Ses adversaires blanquistes attribuaient à l’influence de Breton dans les cercles gouvernementaux du bloc des gauches la suspension, puis la révocation d’un des leurs, Vaillandet, des fonctions de maire de Bourges. Le maire de Vierzon, Péraudin, ami de Breton, révoqua le secrétaire de la mairie de Vierzon, Henri Laudier, alors secrétaire des Jeunesses socialistes resté dans l’autre camp.

Au Parlement, J.-L. Breton fut l’ardent protagoniste de la politique du Bloc et membre de la Délégation des gauches. Quand, après le congrès d’Amsterdam (1904), la Commission d’unification socialiste eut rédigé le pacte d’unité qui prévoyait une tactique plus autonome, Breton assista à une réunion de la Délégation pourtant tombée en sommeil sous le ministère Rouvier. Une minorité du groupe parlementaire du PSF et l’ensemble de l’organisme directeur du parti condamnèrent son attitude. Un congrès, réuni à Rouen (26, 27, 28 mars 1905) eut à trancher le débat. Le 27 mars, J.-L. Breton y défendit la tactique suivie jusqu’ici sans égard à l’évolution de la situation politique et sans souci du pacte d’unité. Le congrès ne s’en rallia pas moins à ce dernier, à l’unanimité. Après le congrès d’unification de la Salle du Globe à Paris (avril 1905), la fusion organique fut différée pendant dix-huit mois dans le Cher. Seul un comité d’entente assurait une liaison entre les deux fédérations restées distinctes. Néanmoins, aux élections législatives de 1906, elles soutinrent des candidats communs. À Vierzon, J.-L. Breton fut réélu par 13 545 voix. En 1907, la fédération unifiée vit le jour. Le député de Vierzon la représenta en 1908 au congrès national de Toulouse où on lui reprocha d’avoir voté le budget, mais où on ne l’exclut pas. Il y défendit, seul, et avec véhémence, la politique du Bloc. Passant du plan de la tactique aux controverses doctrinales, il rejeta comme erroné le « fait » de la lutte de classe constaté dans le pacte d’unité auquel il reprochait une vue schématique fausse de la structure sociale : entre possédants et non-possédants existe, affirmait-il, « toute une série d’éléments plus ou moins possédants » (C. rendu du congrès de Toulouse, p. 213). En 1910, il fut encore réélu, au premier tour, comme candidat socialiste SFIO par 10 720 voix. Il était alors secrétaire de la Chambre.

Mais les dissentiments s’aggravaient entre une fédération de plus en plus acquise à la tactique nouvelle et Breton indéfectiblement attaché à l’Union des gauches. Lors d’une élection sénatoriale partielle, le député de Vierzon soutint ouvertement, au second tour, le radical Pajot, alors que la fédération socialiste avait retiré purement et simplement son candidat Ph. Apied. La fédération déposa une demande de contrôle contre son élu. Celle de la Seine en fit autant sur son refus de signer l’acte d’accusation contre Briand. Dans le même temps, J.-L. Breton défendait le scrutin uninominal à deux tours, le scrutin de la discipline républicaine, contre la représentation proportionnelle que le Parti socialiste préconisait au nom de la justice électorale et de l’autonomie du parti. Exclu le 13 novembre 1910, J.-L. Breton adhéra l’année suivante au Parti républicain socialiste en cours de constitution. C’était d’ailleurs sous l’étiquette de candidat républicain socialiste qu’il s’était toujours présenté aux élections. Cette solidarité républicaine préférée à l’appartenance au Parti socialiste n’était pas une manifestation de la fraternité maçonnique toujours si forte. S’il militait à la Ligue des droits de l’Homme et adhérait à l’Association des libres penseurs de son maître Marcelin Berthelot, J.-L. Breton n’a jamais appartenu à la F... M..., son « côté quelque peu mystique [l’ayant] toujours empêché d’y adhérer » comme il le déclara lui-même au congrès de Toulouse (C. rendu, p. 204).

Aucune section socialiste ne le suivit, et la nouvelle formation ne disposa pas d’une fédération du Cher. Rangé derrière Augagneur et Viollette lors de la scission du tout jeune parti, il fut réélu dès le 1er tour dans la 2e circonscription de Bourges le 26 avril 1914, bénéficiant des suffrages qui s’étaient portés sur son rival de 1910 Emile Péraudin, et devançant largement le socialiste unifié Charles Migraine. Il refusa le portefeuille du Travail proposé en juin dans le quatrième gouvernement de Ribot. Tout en présidant à la Chambre, la commission d’Assurance et de Prévoyance sociales, il participa à la commission supérieure des inventions intéressant la défense nationale. Cette création d’août 1914 fut rattachée en novembre 1915 à une direction des inventions intéressant la défense nationale, laquelle devint du 14 décembre 1916 à novembre 1917, un sous-secrétariat d’État confié à J.L. Breton dans les cinquièmes gouvernements de Briand et de Ribot, puis dans le premier de Painlevé. Le parlementaire conserva cette responsabilité, une fois le sous-secrétariat réduit à une direction qui, survivant à la guerre fut rattachée au ministère de l’Instruction publique en avril 1919 pour donner naissance par la loi du 29 décembre 1922, à l’Office des Recherches scientifiques et industrielles et des Inventions, qui demeura sous l’autorité de Breton jusqu’en 1938. A l’origine des chars d’assaut, les travaux effectués personnellement par le sous-secrétaire d’État avaient été couronnés par l’élection comme académicien libre à l’Académie des Sciences le 29 novembre 1920.

Inscrit au groupe républicain socialiste, il avait reçu le 20 janvier 1920 dans le gouvernement de Millerand*, le nouveau portefeuille de l’Hygiène, de l’Assistance et de la Prévoyance sociales, ministère qu’il conserva dans le cabinet de Georges Leygues qui fut renversé le 12 janvier 1921. Attaché à promouvoir des mesures natalistes et la protection des familles nombreuses, il fut appelé le ministre de la natalité. Avant d’être écarté du gouvernement, il avait été élu sénateur du Cher le 9 janvier. Inscrit au groupe de la Gauche démocratique, il semble n’avoir guère participé à la vie mouvementée du parti républicain socialiste, et échoua au renouvellement du 20 octobre 1929. Ainsi prenait fin une carrière parlementaire ininterrompue depuis 1898, carrière que continua son fils André J.-L. Breton, député républicain-socialiste de Vierzon de 1928 à 1936 et sénateur du Cher en 1938.

J.-L. Breton consacra entièrement la fin de sa vie à sa vocation scientifique. Il avait fondé en 1923 le Salon des Arts ménagers, présidait la commission supérieure des Inventions et, malgré une paralysie quasi générale, reprenait dès le début de la Seconde Guerre mondiale les études et expériences abandonnées à la fin de la première. Savant et socialiste, il est difficile de dire quel fut son titre le plus cher.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article102386, notice BRETON Jules-Louis, Émile par J. R., version mise en ligne le 3 novembre 2010, dernière modification le 26 janvier 2022.

Par J. R.

ŒUVRE : J.-L. Breton écrivait à dix-neuf dans Le Réveil du Nord. Par la suite, il a collaboré aux journaux suivants : La Lanterne : en 1909 notamment, il y combattit la représentation proportionnelle. — L’Humanité (quelques articles ou lettres sur les problèmes qui l’opposent au Parti socialiste). — Le Parti socialiste, hebdomadaire paraissant à Vierzon à partir du 1892. Il devint quelques années plus tard l’organe du CRC puis du PSR. En 1901, Breton, rompant avec ce dernier et se trouvant, en qualité d’archiviste, détenteur du titre, fit du Parti socialiste son organe personnel contre trois organes socialistes locaux. L’Émancipation, organe de la Fédération socialiste SFIO du Cher à partir d’octobre 1906, né de la fusion du Tocsin populaire et du Parti socialiste.
Outre quelques ouvrages scientifiques, la Bibliothèque nationale possède, répertoriés au nom de l’auteur, des professions de foi, rapports et discours parlementaires de J.-L. Breton qui a publié également Pour le Bloc, Paris, 1908, et L’Unité socialiste, Paris, 1912, 87 p. in Histoire des Partis socialistes en France publiée sous la direction d’Alexendre Zévaès (t. VII).

SOURCES : Arch. Nat. F7/12 560. Notes de police M 1267 du 3 septembre 1901. — Arch. Ass. Nat., dossier biographique. — Alexandre Zévaès, manuscrit inédit détenu par son fils (voir A. Zévaès*). — Congrès général des organisations socialistes françaises (3-8 décembre 1899) Compte rendu sténographique (pp. 28, 269, 394). — Parti socialiste SFIO 5e congrès national tenu à Toulouse les 15, 16, 17 et 18 octobre 1908, compte rendu sténographique. — Hubert-Rouger, Les Fédérations socialistes I, op. cit., (pp. 210-216). — Statistique des élections au Sénat de 1876 à 1937, Paris, 15 février 1937, p. 17. — Jean Verlhac, La Formation de l’Unité socialiste 1898-1905, DES Paris, pp. 168, 262, 264, 280. — Denise Rossignol, Le Mouvement socialiste en France de 1906 à 1914, ibid.p. 62. — J.-P. Gaultier, « Un législateur familial : Jules-Louis Breton » in Pour la Vie, revue d’études familiales, Paris, septembre 1956, pp. 225-253 et documents pp. 335-353. — Jean Maitron, « Le Groupe des ESRI de Paris, 1892-1902 », Le Mouvement social, n° 46, janvier-mars 1964. — Yves Billard, Le Parti républicain-socialiste de 1911 à 1934, thèse, histoire, Paris 4, 1993. — Le Temps, 26 avril 1910 p.2, 28 avril 1914 p. 2, 1er décembre 1920 p. 2, 11 janvier 1921 p. 2, 22 octobre 1929 p. 3 (BNF Gallica). — Gabriel Galvez-Behar, « Le savant, l’inventeur et le politique : le rôle du sous-secrétariat d’État aux inventions durant la première guerre mondiale », Vingtième siècle. Revue d’histoire, 2005 (1 n° 85), p. 103-117. — Renseignements fournis par R. Breton, petit-fils de J.-L. Breton. Notes Roland Andréani.

ICONOGRAPHIE : Le Parti socialiste, 10 décembre 1893.

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