LEBAS Jean, Baptiste

Par Jean Piat, Justinien Raymond

Né le 24 octobre 1878 à Roubaix (Nord) ; son décès fut enregistré le 10 mars 1944 au camp de Sonneburg sur l’Oder ; employé ; militant socialiste ; membre de la CAP en 1916 (majoritaire), 1918 et de 1921 à 1938 ; secrétaire de la commission des finances du Parti socialiste en 1930-1932 ; administrateur délégué du Populaire à partir de 1933 ; maire de Roubaix ; député du Nord et ministre.

Jean Lebas
Jean Lebas
Encyclopédie socialiste

Jean Lebas naquit au n° 11 de la cour Dhalluin, rue de Denain, où s’alignaient en quatre rangées une vingtaine de maisons ouvrières rudimentaires dans une ville prolétarienne connaissant bas salaires et longues journées de travail. Son père, Jean-Hippolyte, né à Authon (Eure) en 1843, avait, à dix-huit ans, gagné Paris, puis Roubaix où il était ouvrier du textile. Républicain sous l’Empire, ouvrier syndiqué, le père de Jean Lebas adhéra au premier groupe socialiste de Roubaix « la Bataille », affilié au POF auquel le frère aîné de Jean, Alexandre, appartenait également. Le spectacle de la misère ouvrière, l’exemple familial, la voix de Jules Guesde entendue pour la première fois à quatorze ans firent de Jean Lebas un socialiste précoce. Il put, grâce aux sacrifices des siens, compléter son instruction élémentaire à l’École primaire supérieure. Il s’adonnait avec avidité à la lecture des journaux et brochures du PO, à l’étude de l’œuvre de Karl Marx qu’il abordait après une préparation préalable dans l’abrégé de Gabriel Deville.

Il se forma aussi dans l’action. À quinze ans, il expliquait le collectivisme à Wasquehal en réunion publique. Le pseudonyme de Jacques Vingtras qu’il avait adopté ne l’empêcha pas d’être licencié de son emploi d’apprenti tisserand, et de trouver difficilement du travail jusqu’au moment où il entra comme expéditionnaire à la recette municipale, puis, de 1901 à 1906, comme employé à la coopérative socialiste « La Paix ». C’est alors qu’il créa un syndicat des employés de commerce affilié à la CGT. Il fonda son foyer en épousant, en 1902, une jeune couturière roubaisienne, Angèle Heunion, qui lui donnera trois enfants dont l’un, Raymond, partagea le sort tragique de son père au cours de la Seconde Guerre mondiale. Depuis 1896, Jean Lebas adhérait au POF. Il participa à ses congrès nationaux de 1899 et de 1901. En 1906, il fut nommé secrétaire adjoint de la fédération socialiste du Nord et bientôt en devint le secrétaire. La même année, il fut son candidat aux élections législatives dans la 9e circonscription de Lille contre M. Grousseau : il obtint 866 voix sur 12 382 inscrits. En 1908, le quartier du Pile l’élut conseiller municipal de Roubaix et, en 1910, le canton Ouest l’envoya siéger au conseil général qu’il présidera plus tard. À l’Hôtel de Ville, il fut le porte-parole de la minorité socialiste contre le maire, le tout-puissant industriel Eugène Motte. « Vous nous avez montrés, lui déclara-t-il un jour, comme des hommes de désordre et de violence [...] Nous sommes les représentants de la partie consciente et organisée de la classe ouvrière roubaisienne qui sait que la fin de ses misères, que son salut ne se trouvent que dans l’action syndicale et politique. Nous sommes les adversaires résolus de la violence, anarchique et stérile... » Eugène Motte, que le Journal de Roubaix louait pour la truculence de ses expressions, la finesse de son ironie, truffait ses apostrophes à la minorité socialiste de « bouchés à l’émeri », « couillonnards », « fainéants », « eunuques », « péteux » (cf. Procès verbaux de 1908 à 1912, pp. 339, 379, 745, 828, 849). Jean Lebas rappela ce grand bourgeois aux règles de la courtoisie : « Nous avons une dignité et nous saurons nous faire respecter. Je vous invite à ne plus employer ces grossièretés à notre égard ».

En 1912, Lebas conduisit au succès une liste socialiste qui rassembla 13 161 suffrages sur 28 119 inscrits et fit de lui le maire de Roubaix, le 19 mai, par 35 voix sur 36 votants. À ce poste qu’il aimait entre tous, Jean Lebas fut toujours réélu. Il étendit l’œuvre des cantines pour les écoliers de la ville, créa la colonie scolaire (1920) et l’École de plein air (1921). Il fit bâtir des édifices scolaires spacieux, des dispensaires antituberculeux, un pavillon de cure, fit aménager un Parc des Sports et une piscine et assurer consultation de nourrissons, vaccination et inspection médicale scolaire. Dès 1920, il fut l’initiateur des premières Habitations à Bon Marché de France : 775 logements furent élevés en trois tranches : 1923, 1927 et 1929. En 1921, il créa le Fonds municipal de chômage.

Dans une brochure écrite à vingt-deux ans, préfacée par Jules Guesde, intitulée Socialisme et Patriotisme et signée Jacques Vingtras, Jean Lebas écrivit : « Le devoir du Parti socialiste est de vouloir la paix. Mais si, par malheur, la France se trouvait dans la douloureuse nécessité de se défendre contre des attaques venant de l’extérieur, le devoir des socialistes serait de marcher résolument pour la défense du pays » (J. Piat, op. cit., p. 18). Deux fois au cours de sa vie, il conforma ses actes à cette pensée de jeunesse. Une première fois, en 1915, arrêté pour avoir refusé de livrer aux Allemands la liste des jeunes de dix-huit ans promis à la déportation, il fut interné à la forteresse de Rastadt d’où il revint, malade, en janvier 1916, rapatrié en France non occupée. Cette attitude lui valut, en octobre 1916, la croix de chevalier de la Légion d’Honneur.

En 1919, Jean Lebas figura au dix-septième rang de la liste de vingt-trois candidats socialistes menée par G. Delory. Il fut élu au quotient. Il fut réélu, au scrutin de liste, en 1924, et battu en 1928, dans la 8e circonscription de Lille avec 11 152 voix, par Detailleur, candidat de droite (11 408), le candidat communiste Bonte en conservant 2 682. En 1932, Lebas fut élu dans la 7e circonscription, au premier tour, par 14 284 suffrages sur 30 800 inscrits, contre Lierman, député sortant, républicain de gauche (10 952) et Deleuze, communiste (2 572). En 1936, il vint en tête au premier tour avec 13 083 voix sur 31 872 inscrits et l’emporta au scrutin de ballottage par 16 533 contre 11 095 à Bernard, démocrate populaire. Jean Lebas appartint d’abord à la commission des Finances, puis à celle de l’Armée. À partir de 1924, il siégea toujours à la commission du Travail et à celle de l’Assurance et de la Prévoyance sociales dont il devint le vice-président à dater de 1932.

Jean Lebas occupa une place de premier plan au sein du Parti socialiste SFIO dans l’entre-deux guerres. Il ne la devait pas à son éloquence. Il parlait sans images ni recherches, d’une voix aiguë, en une langue simple aux phrases courtes. Mais il était le maire d’une grande cité ouvrière, l’animateur de la plus puissante fédération d’un parti dont il avait été un des reconstructeurs après la scission de 1920. Il apparaissait comme le gardien de l’orthodoxie de ce parti : il l’aurait sans doute définie comme la fidélité à la pensée de son maître, Jules Guesde. Il la défendit avec rudesse au congrès de Tours (décembre 1920) contre la majorité d’adhésion à la IIIe Internationale. Il la défendit sans ménagement contre les Perspectives socialistes de Marcel Déat et le néo-socialisme autoritaire et fascisant qui s’affirma en 1933 au sein de la SFIO. Lorsque cette dernière eut vidé l’abcès, elle chargea Jean Lebas d’administrateur de son journal Le Populaire (1933-1936). Depuis le congrès de Toulouse (1908), Lebas prit une part active aux assises nationales de la SFIO, sauf aux deux congrès de 1910 à Nîmes et à Paris où il ne parut pas. À partir de 1924, il s’y montra toujours hostile à la participation des socialistes à des ministères où ils seraient en minorité. Au Parlement, il était un des orateurs écoutés du groupe parlementaire socialiste, notamment sur les questions d’organisation du travail et de protection des salariés. Il demanda la nationalisation des chemins de fer (21 mai 1920), la fixation d’un salaire minimum et la conciliation obligatoire dans les conflits du travail (28 octobre 1921). Le 30 juin 1926, il entra au Conseil supérieur du Travail. Au cours de la treizième législature, il fut le rapporteur de toutes les conventions internationales sur la réglementation du travail : celles de Washington sur le travail des femmes, des enfants et sur le chômage ; celles de Genève sur le repos hebdomadaire, sur le placement des marins, sur l’égalité de traitement entre travailleurs étrangers et nationaux pour la réparation des accidents du travail. À partir de 1932, son grand souci fut la lutte contre les effets de la crise, le chômage et la misère ouvrière : il proposa la création d’un service national de secours aux chômeurs, l’ouverture de grands travaux, la diminution de la durée légale de la journée de travail, la conclusion de conventions collectives assurant des minima de salaires, l’amélioration des Assurances sociales. Sa profession de foi de 1936 reprenait ces revendications, notamment celle de la « semaine de 40 heures », et elle y ajoutait l’institution des vacances payées, des offices du blé et des engrais chimiques, la nationalisation de l’industrie privée des armements et des monopoles de fait.

Le succès du Front populaire allait lui permettre de passer aux actes. Ministre du Travail dans le cabinet Léon Blum (4 juin 1936-21 juin 1937), Jean Lebas attacha son nom aux réformes de 1936 : semaine de 40 heures, conventions collectives, conciliation et arbitrage dans les conflits du travail, congés payés, généralisation des Assurances sociales. Ministre des PTT dans le cabinet Chautemps (22 juin 1937-17 janvier 1938) et dans le second cabinet Blum (14 mars-9 avril 1938), il s’intéressa particulièrement à la Radiodiffusion et à ses rapports avec l’activité théâtrale.

À partir de 1940, Jean Lebas fit face à l’occupation allemande comme en 1915. Il regroupa les socialistes du Nord dans un Comité d’action socialiste. Membre d’un réseau de résistance, il participa à l’accueil des soldats alliés et des parachutistes bloqués en Belgique ou en zone occupée. Il fonda un journal clandestin L’Homme libre, mensuel dont six numéros furent diffusés à plusieurs centaines d’exemplaires. Le 21 mai 1941, il fut arrêté par la Gestapo à son domicile tandis que son fils Raymond l’était à la mairie, ainsi que sa nièce. Ils furent transportés à Loos le 2 septembre 1941, à Saint-Gilles près de Bruxelles, à Hambourg, puis dans les prisons de Berlin : Charlottenburg, Tigel, Lehrterstrasse. Le 21 avril 1942, Lebas subit un interrogatoire de quatre heures et fut condamné à trois ans de travaux forcés. Il subit sa peine à Sonnenburg, sur l’Oder, à 40 km. de Berlin : de 6 h 30 à 18 h avec une seule interruption d’une demi-heure, il travailla à une ficellerie, où la mauvaise nourriture ajoutée à la dureté de la tâche eut raison de sa santé sinon de son moral.

Atteint de bronchite et de rhumatismes, il bénéficia de deux jours de repos dont il ne vit pas la fin puisqu’il mourut la nuit suivante. Son corps fut rapatrié en août 1951 et, le 8 septembre, la ville de Roubaix lui rendit un solennel hommage. Déjà, en 1949, elle avait dressé, place de la Liberté, un monument dédié à son souvenir.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article107731, notice LEBAS Jean, Baptiste par Jean Piat, Justinien Raymond, version mise en ligne le 12 novembre 2010, dernière modification le 3 novembre 2018.

Par Jean Piat, Justinien Raymond

Jean Lebas
Jean Lebas
Encyclopédie socialiste

ŒUVRE : J. Lebas collabora aux journaux et revues suivants : L’Humanité, Le Populaire, La France libre, Le Cri du Nord, L’Action socialiste, La Nouvelle Revue socialiste, L’Avenir, La Bataille.
Écrits divers et brochures de propagande : La Guerre et la politique du Parti socialiste français, Paris, 1916, 24 p. — Sur l’ordre de Moscou : comment les communistes ont brisé l’unité, Paris, 1922. — Les Assurances sociales en France et le Parti socialiste, Paris, 1928. — Critique socialiste du Parti communiste. Organisation. Tactique. Doctrine, Lille, 1929, 46 p. — Lois sur les conseils généraux et d’arrondissement, précédé d’un exposé sur l’action socialiste dans ces assemblées, Paris, 1928, 44 p. — Le Socialisme. But et moyens. Suivi de la réfutation d’un néo-socialisme, Lille, 1931, 64 p. — Tâche et organisation des Jeunesses socialistes, Lille, 1935, 34 p. (conférence faite aux Jeunesses socialistes du Nord).

SOURCES : Arch. Ass. Nat., dossier biographique. — Comptes rendus sténographiques des congrès du POF du Parti socialiste SFIO — Collection de l’Humanité et du Populaire. — La Bataille ouvrière, n° spécial, octobre 1962. — Nord-Matin, 19 mai 1962. — L. Lévy, Comment ils sont devenus socialistes, Paris, 1932. — Jean Piat, Jean Lebas, plaquette éditée en mars 1964, Librairie des municipalités, 7, rue Frochot, Paris (IXe arr.), 27 p. illustrées. Préface de Victor Provo. C’est un condensé d’une Vie de J. Lebas écrite par l’auteur : J.-C. Provo, Jean Lebas (Arch. Mun. Roubaix).

ICONOGRAPHIE : J. Piat, Jean Lebas, op. cit..

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