LEBESCOND Raymond, Edmond, Jacques

Par Frank Georgi

Né le 1er novembre 1911 au Havre (Seine-Inférieure), mort le 21 mai 1989 à Savigny-sur-Orge (Essonne) ; employé, puis ouvrier d’État (monteur régleur d’aéronef) ; militant de la JMC et de la JOC ; directeur de l’Institut confédéral d’études et de formation syndicale de la CFTC, puis de la CFDT (1952-1970) ; secrétaire général adjoint, membre du bureau confédéral de la CFTC, puis de la CFDT (1953-1970) ; membre du Conseil économique et social (1959-1969).

Raymond Lebescond naquit au Havre dans une famille très modeste qui comptait quatre enfants. Le père, d’origine bretonne, qui avait épousé une Normande, était navigateur à la compagnie des Chargeurs réunis et passait de très longs mois en mer, loin des siens. Le jeune Raymond considérait même n’avoir véritablement fait la connaissance de son père qu’au sortir de la Grande Guerre, celui-ci ayant été mobilisé immédiatement, puis fait prisonnier à Douaumont. Son enfance fut marquée par l’influence de sa mère ainsi que du directeur et des instituteurs de l’école primaire Jean Massé, qu’il fréquenta jusqu’à l’obtention de son certificat d’études, à onze ans et demi. À l’issue des vacances d’été 1923, le jeune garçon commença à travailler, alors qu’il n’avait pas encore célébré son douzième anniversaire. Il fut trois mois « grouillot » chez un négociant en café, la Maison Toutain, puis travailla quatre ans comme coursier pour un transitaire, Alexis Delamare. Malgré de longues journées, il suivit les cours du soir – français, anglais, arithmétique – dispensés à la Société des employés de commerce, tout en pratiquant le scoutisme le dimanche. La fréquentation d’enfants de la bourgeoisie locale, à travers cette dernière activité, contribua à le sensibiliser aux inégalités sociales. À partir de la fin de l’année 1927, il travailla dans le secteur bancaire (Barclay’s, puis Banque nationale de crédit), dans un service de comptabilité. Sans espoir immédiat de promotion professionnelle, et fasciné par les exploits des pionniers de l’aviation de marine, il décida en novembre 1929 de contracter un engagement de trois ans dans la Marine nationale, où il suivit des cours d’arrimeur et de navigant d’aéronavale, et finit second maître. En 1931, il fut affecté à Orly (Seine, Val-de-Marne), où il travailla dans les ateliers de réparation de l’Entrepôt général de l’Aéronautique navale. La situation de sa famille (maladie de sa mère, décès d’une de ses sœurs) le dissuadèrent de poursuivre une carrière militaire et, en 1932, à l’issue de son service, il passa un examen pour être embauché comme ouvrier d’État à l’Entrepôt d’Orly, où il demeura jusqu’à la guerre.

Au cours de ses trois années passés dans la Marine, il fit la connaissance de deux prêtres, l’abbé Havard et le dominicain Louis Lebret*, le futur fondateur d’Économie et Humanisme, alors animateurs d’un tout nouveau mouvement d’Action catholique spécialisée, la Jeunesse maritime chrétienne (JMC). Enthousiasmé, Raymond Lebescond participa aux activités de la JMC. À Orly, à partir de 1932, il trouva naturel de prolonger cet engagement par une adhésion à la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC), porteuse de la même conception de l’homme, et plus directement sensible à la condition ouvrière et à la question de l’injustice sociale. Il s’occupa en particulier des jeunes apprentis qui venaient de quitter l’école, s’attachant en accord avec des médecins locaux à leur faire passer une visite médicale gratuite. À l’occasion des réunions organisées avec leurs parents, il apprit à prendre la parole en public. Il prit rapidement des responsabilités et assuma la présidence de sa fédération jociste, tout en continuant à travailler à l’Entrepôt d’Orly. Parallèlement, il adhéra à la CFTC en tant que syndiqué « isolé », cet engagement syndical lui paraissant le complément logique de son action à la JOC. Des camarades de l’Arsenal de Cherbourg, qui militaient au syndicat de la Marine, l’encouragèrent à créer en 1934 un syndicat chrétien dans son établissement, où n’existaient que la CGT et la CGTU. Le tout jeune secrétaire du syndicat fut, selon son propre témoignage, mis en « quarantaine » dans les ateliers, mais s’imposa progressivement, par la solidarité dans la revendication et l’action, et la nouvelle organisation obtint des résultats non négligeables aux élections professionnelles. Les grèves de 1936 n’ayant pas touché les établissements militaires, Raymond Lebescond vécut surtout les événements en tant que fédéral jociste, dans une espèce d’« euphorie ». Il défendit à cette occasion une conception du recrutement syndical largement ouverte à ceux qui refusaient la CGT, contre les tendances au repli confessionnel et les appels à la prudence. Il continua à se former sur le tas, en fonction des nécessités, et en appliquant la formule jociste du « voir, juger, agir ». Sur le plan syndical, il travailla à organiser l’Union locale Paray-Athis, ainsi qu’une section de l’Air au sein de la fédération Marine. Il se maria le 17 décembre 1937 à Sceaux (Seine, Hauts-de-Seine) avec Jeanne Meyer, et deux enfants naquirent de cette union.

Mobilisé à la déclaration de guerre, il mit son syndicat en sommeil. Affecté en Algérie dans une escadrille aéronavale basée à Arzew, il assista à l’attaque de la flotte française à Mers -el-Kebir le 3 juillet 1940 par la Royal Navy, épisode dont la violence le marqua durablement, et, à cette occasion, il participa même à une opération de bombardement des navires britanniques. Après la dissolution de son unité et un bref passage par Bizerte, il retourna en région parisienne et retrouva sa famille. Refusant de reprendre son travail au service des Allemands, il fut contacté par Gérard Espéret, ancien responsable jociste et syndicaliste normand devenu permanent de la métallurgie parisienne CFTC, qu’il connaissait depuis plusieurs années. Le Secrétariat général à la Jeunesse de Vichy ayant décidé de créer des « Ateliers de Jeunesse » pour occuper et former les jeunes chômeurs en milieu urbain, l’abbé Guérin et les responsables de la JOC incitaient leurs militants à s’engager dans cette action, en liaison avec des responsables d’autres mouvements de jeunesse, comme le pasteur Jean Jousselin. Gérard Espéret, encouragé par ce dernier et épaulé par Raymond Lebescond, prit ainsi en mains la direction d’une école à Saint-Germain-en-Laye (Seine-et-Oise, Yvelines), chargée de former les formateurs de ces Ateliers, les cadres des centres sociaux et des maisons des jeunes. Ce fut, à partir de mai 1941, la première véritable expérience en matière de formation pour Raymond Lebescond, déjà familier des méthodes jocistes, en même temps qu’un délicat exercice d’équilibre pour lui et ses camarades. Entre des cours hétérodoxes, fortement teintés de personnalisme chrétien, une aide discrète apportée aux prisonniers évadés et aux juifs, et la nécessité de ne pas aller trop loin dans le cadre d’une institution officielle et soumise à la surveillance des autorités françaises et allemandes, cette politique de la présence fut pour eux difficile à vivre, face à des pressions de plus en plus fortes. La crainte de se voir remplacés par une équipe pro-nazie fut, selon leur témoignage, la principale raison qui les empêcha de démissionner jusqu’à la Libération. À l’automne 1944, Raymond Lebescond suivit Gérard Espéret pour rejoindre l’Université populaire de Marly-le-Roi, fondée en 1942 par le dominicain Albert Bouche et participa, sous leur direction, à la création en février 1945 de l’Institut de culture ouvrière (ICO), institut de formation pour militants ouvriers placé sous le patronage commun de la JOC, de la JOCF, de la CFTC et du Mouvement populaire des familles (MPF). Il y mit à profit l’expérience accumulée durant les années de guerre, développa, à côté des cours classiques, des jeux de rôles et autres méthodes actives.

En avril 1947, il répondit une nouvelle fois à l’appel de Gérard Espéret, et quitta l’ICO pour rejoindre le service confédéral de formation de la CFTC, que celui-ci avait repris en main quelques mois plus tôt. Devenu secrétaire permanent et directeur adjoint du service, il découvrit un milieu confédéral qu’il n’avait pas eu l’occasion de connaître jusqu’alors. Les deux hommes s’appuyèrent sur les outils créés avant la guerre, l’Institut confédéral d’études et de formation syndicale et les Écoles normales ouvrières, qu’ils systématisèrent dans toutes les régions, et mirent l’accent sur les sessions de permanents. Dès 1947, ils lancèrent une nouvelle « revue du militant », Formation. Pour que la CFTC ait sa propre « école » nationale, Raymond Lebescond travailla, en collaboration avec le trésorier confédéral Jean Alidères, à l’acquisition et à la remise en état du château de Bierville, ancienne propriété de Marc Sangnier. Il s’attacha parallèlement à la décentralisation de la formation, à l’échelle régionale et locale, et plus tardivement, fédérale.

Gérard Espéret étant de plus en plus occupé par les problèmes d’Outre-mer, Raymond Lebescond lui succéda à la tête du service formation dès 1950, et il prit en 1952 la direction officielle de l’Institut confédéral de formation. Cette nomination lui ouvrit les portes du bureau confédéral, en tant que secrétaire général adjoint, sous l’autorité du secrétaire général qui le nommait, et, selon les statuts, sans droit de vote au sein de l’organe exécutif de la CFTC. La fonction « technique » qui était la sienne, sous le contrôle des « politiques » de la commission confédérale de formation, le fit se tenir à l’écart des affrontements de tendance entre minoritaires et majoritaires. Les sessions offraient un espace de dialogue, voire un lieu d’élaboration d’un « langage commun » (Michel Branciard), favorisant indirectement un rapprochement politique. En même temps, elles représentaient un enjeu stratégique fondamental, les partisans les plus durs du syndicalisme chrétien traditionnel dénonçant des pratiques de « déformation » (Jacques Tessier) menés par les hommes de Reconstruction et l’abandon à partir de 1954 des cours portant sur la doctrine sociale de l’Église. En complément à la formation donnée par la CFTC elle-même, Raymond Lebescond développa une collaboration avec les Instituts du travail à partir de 1956. Parallèlement, en lien avec le secteur juridique confédéral, il joua un rôle important dans la préparation de la loi de 1957 sur le congé-formation.

Dans les années soixante, il fut à la tête d’un secteur considérablement renforcé, doté de moyens importants, et chapeautant un système complexe et décentralisé de formations données à différents niveaux, et parfois difficiles à coordonner. Cette difficulté s’accrut en 1962 lorsque le secteur organisation, dirigé par le chimiste Jean-Marie Kieken, prit en charge la formation des permanents. Cette rivalité entre secteurs se doubla d’une opposition pédagogique entre les chimistes, qui entendaient importer des techniques d’animation issues de la psychosociologie, et les hommes de Lebescond. Les premiers critiquaient la « sclérose » d’une approche traditionnelle et hiérarchique de la transmission du savoir, alors que les seconds dénonçaient, au nom de principes humanistes hérités de la JOC, des risques de « manipulation » sous le masque d’une « formation à la liberté ». Mai 1968, qui entraîna de multiples remises en cause en même temps qu’un afflux de nouveaux militants à former, contribua à accentuer le malaise du secteur.

Raymond Lebescond, en plus de son activité interne, fut conduit à s’intéresser de plus en plus à la formation permanente. Il siégeait en particulier au Conseil national de la promotion sociale, institué par la loi de décembre 1966. Au lendemain du congrès confédéral de 1970, il abandonna la direction du secteur formation au profit de René Decaillon, pour ne plus s’occuper que de la formation permanente, question dont l’importance ne fit que croître avec les négociations préparatoires à l’accord interprofessionnel de juillet 1970, puis la mise en œuvre de la loi de juillet 1971. D’abord rattaché au secrétariat général, ce domaine fut intégré en 1971 dans un secteur « main d’œuvre-formation permanente » sous l’autorité de Michel Rolant, puis, en 1973, au sein du secteur économique, également dirigé par ce dernier. Raymond Lebescond y poursuivit son travail en tant que responsable de ce sous-secteur, jusqu’à son départ à la retraite le 31 décembre 1976. Dans ses dernières années, il présida l’Union départementale interprofessionnelle des retraités de l’Essonne, impulsa le développement d’unions locales de retraités, s’attacha aux relations avec la presse locale. Il n’abandonna ses activités syndicales que lorsque la maladie qui devait l’emporter l’y obligea. Ce militant discret, pédagogue et organisateur, peu connu à l’extérieur de l’organisation, éloigné des grands affrontements idéologiques, joua pourtant un rôle considérable en encadrant, développant et orientant la formation de milliers de syndicalistes CFTC, puis CFDT.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article107738, notice LEBESCOND Raymond, Edmond, Jacques par Frank Georgi, version mise en ligne le 12 novembre 2010, dernière modification le 6 septembre 2011.

Par Frank Georgi

ŒUVRE : La promotion culturelle des jeunes des milieux populaires, Lyon, Chronique sociale de France, 1961.

SOURCES : Arch. conf. CFDT : dossier personnel ; interview par Louisette Battais et Pierre Autexier, 27 avril 1987 ; notice « Lebescond Raymond » par Louisette Battais ; Archives du secrétariat confédéral, séries 4H-7H, dossiers sur la formation confédérale et revue Formation. — Michel Branciard, Secrétariat confédéral 1953-1980, BRAEC-CFDT, 1980. — Michel Branciard, Histoire de la CFDT. 70 ans d’action syndicale, La Découverte, 1990. — Michel Branciard, L’espoir souvent, les hommes toujours. 60 ans de l’histoire de la CFTC-CFDT au ministère de la Défense 1923-1983, ARES-BRAEC CFDT, 1993. — Roger Beaunez et alii, Jocistes dans la tourment, Éd. du Témoignage chrétien/Éd. Ouvrières, 1989. — Mathias Gardet, « Le réseau des Écoles de cadres de la jeunesse à l’épreuve de la ligne de démarcation (1940-1944) », in Françoise Tétard et alii, Cadres de jeunesse et d’éducation populaire : 1918-1971, La Documentation française, 2010, p. 85-96. — Frank Georgi, L’invention de la CFDT 1957-1970, Éd. L’Atelier/CNRS, 1995. — Hugues Lenoir, Jean-Louis Marais (dir.), Syndicalisme et formation, L’Harmattan, 1999. — Guy Brucy, Françoise Laot, Emmanuel de Lescure (dir.), Mouvement ouvrier et formation. Genèses, de la fin du XIXe siècle à l’après Seconde guerre mondiale, L’Harmattan, 2009. — Nathalie Ethuin, Yasmine Siblot, Karel Yon (dir.), dossier : « Les frontières de la formation syndicale », Le Mouvement social, 235, avril-juin 2011. — Guy Brucy, Histoire de la Fédération de la Chimie CFDT de 1938 à nos jours, Syros, 1997. — Entretien de Gérard Espéret avec Frank Georgi, 19 juillet 1991. — Notice « Raymond Lebescond » dans Claude Pennetier, Nathalie Viet-Depaule, Itinéraires orlysiens, Les Éditions de l’Atelier, 1994. — État civil.

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