LE CORRE Darius, Joseph, Germain

Par Guillaume Bourgeois, René Lemarquis

Né le 30 septembre 1903 à Rouen (Seine-Inférieure), mort le 29 septembre 1996 à Herblay (Val d’Oise) ; militant syndicaliste enseignant ; membre du PCF ; député élu en 1936 avant de rompre pendant la « drôle de guerre » ; après un passage dans différents courants socialistes d’opposition, rejoint le Parti socialiste SFIO en 1952.

Darius Le Corre eut une carrière politique aussi tumultueuse que le fut parallèlement sa carrière professionnelle. Son père, originaire d’une famille de petits fermiers du Finistère, fut matelot des douanes pendant 25 ans puis, retraité, employé par une usine à gaz de Rouen comme encaisseur. Syndiqué à la Fédération autonome des douanes, il était lecteur assidu de l’Humanité et du Prolétaire normand. Sa mère, issue d’une famille de paysans pauvres de Haute-Vienne, était cuisinière, concierge-femme de ménage avant qu’ils ne deviennent propriétaire d’une maison grâce à leurs économies. Après l’école primaire, Darius Le Corre fit ses études à l’École primaire supérieure de Rouen de 1916 à 1921 puis entra, après une année de préparation, à l’École normale d’instituteurs de Rouen d’où il sortit, titulaire du Brevet supérieur, en 1924. Jusqu’à l’âge de seize ans, il fréquenta un patronage catholique, quoique non croyant et non pratiquant, sous la pression du propriétaire de la maison où sa mère était concierge. Son premier poste d’instituteur fut à Pavilly en 1924. Le 10 avril 1928, à Limoges, il épousa Jeanne Vicaire, née le 10 septembre 1901 à Saint-Junien (Haute-Vienne), directrice d’école primaire à Oissel et ils avaient eu une fille en 1927. Le père de sa femme était un gendarme en retraite, employé en 1933 comme garçon de courses au siège du Cartel de l’acier à Paris où travaillait également son fils Paul, adhérent de la Ligue des droits de l’Homme. Le Corre avait comme cousin Henri Vergnolle, militant socialiste qu’il jugeait « très mou et arriviste » dans son autobiographie de 1933. À son retour du régiment, il fut nommé instituteur à Darnetal en octobre 1926, à Bolbec en octobre 1928, à Oissel en octobre 1929 et en enfin muté d’office à Saint-Vigot-d’Ymonville le 1er octobre 1931.

De 1926 à 1929, Darius Le Corre fut proche du parti socialiste au siège duquel son cousin Henri Vergnolle l’avait amené pour acquérir une série de brochures dont il affirmait plus tard qu’elles n’étaient que « bavardages nébuleux » alors qu’il « avait besoin de certitudes ». Abonné au Populaire, il écrivit dans l’été 1927 deux articles pour le Populaire du Centre, l’un sur les services publics qui n’étaient pas neutres et qu’il fallait nationaliser, l’autre sur l’enseignement technique qui fut censuré par le journal car il attaquait le Directeur de cet enseignement. Il fit campagne à Bolbec en 1928 pour les Assurances sociales au nom de l’UD-CGT de Seine-Inférieure. Il militait alors au Syndicat national des instituteurs. Influencé par deux ouvriers communistes (un cheminot et un électricien) et surtout par les militants de la Fédération unitaire de l’enseignement en particulier Albert Costentin, il critiqua en Assemblée générale les dirigeants réformistes de son syndicat. Recommandé par Albert et Émile Costentin, il quitta le SNI en 1929 pour adhérer à la FUE et donna également son adhésion au Parti communiste en novembre de cette année. Pendant les vacances, il avait découvert Lénine (L’État et la RévolutionL’Impérialisme stade suprême…). « Après avoir traversé une crise de l’esprit au cours de laquelle, j’ai dû réviser toutes les notions qui m’avaient été enseignées, j’ai … compris où était la vérité ». Il se brouilla par la suite avec Émile Costentin à propos de l’exclusion de Trouillard et Odette Brière.

Ce fut le début d’une succession d’affaires dont il fut l’acteur ou la victime. Présent partout, remarquable orateur et agitateur, Le Corre fut bientôt inquiété par l’Inspection académique. Le fait qu’on ait découvert des exemplaires du journal syndicaliste unitaire dont il était le gérant, le Jeune travailleur, à l’intérieur de l’École normale de Rouen, ses interventions aux portes des usines Kulhmann, son rôle de dirigeant du PC dans l’agglomération rouennaise, tout cela concourut à le faire muter le 1er octobre 1931 à Saint-Vigot-d’Ymonville, commune rurale proche du Havre. Lors d’une action contre la répartition des heures de service par les directeurs d’école, il fut attaqué par « les réformistes ». Une association des chefs de famille d’Oissel menaça d’une grève scolaire pour obtenir son déplacement.

Membre du comité de rayon du Havre, délégué au comité régional, il fut chargé du travail paysan dans la région havraise (Le Havre-Lillebonne-Fécamp). Il était par ailleurs secrétaire corporatif à la FUE, actif au SRI (Secours rouge international), au Comité de lutte contre la guerre et aux Amis de l’Union soviétique où il se lia à René Cance en voie d’adhérer au PC Il fut attaqué en particulier par les pupistes Engler et Maurice Gautier.

Le rayon communiste havrais était en crise depuis le départ pour Rouen d’Henri Gautier et de Paul Lemarchand. Le Corre s’y imposa facilement et fut désigné pour être candidat aux élections législatives dans la 3e circonscription du Havre (943 voix sur 27 752 inscrits). Le discours qu’il prononça le 29 avril 1932 à l’occasion d’une réunion électorale lui valut d’être inculpé de provocation au meurtre dans un but de propagande anarchiste, jugé et condamné par défaut à 6 mois de prison le 27 mars 1933 (il fut amnistié par la loi du 13 juillet suivant). On l’attaquait de toutes parts : les organisations de droite mobilisaient les parents contre son enseignement, le conseil municipal exigeait depuis 1932 son déplacement et la justice s’abattit une nouvelle fois après qu’il eût organisé une vigoureuse manifestation au Havre à l’occasion de l’inauguration de la statue d’Archinard, conquérant du Soudan occidental. Nommé en octobre 1934 à Pierville, commune de Bacqueville-en-Caux, il fut au même moment candidat aux élections cantonales à Pont-Audemer contre le réactionnaire Duval, et sa campagne fut si remarquée qu’une manifestation fut organisée pour l’empêcher de pénétrer dans l’école le jour de la rentrée... Suspendu puis muté à Morsang-sur-Orge, dans la Seine-et-Oise, il fut immédiatement pris en chasse par la Solidarité française, groupe fascisant financé par le parfumeur Coty qui annonça bientôt dans sa presse « les Le Corre entendront sonner le glas des exécutions prochaines ».

Le 13 avril 1935, le jeune instituteur était poursuivi dans sa propre commune par un groupe de « chemises bleues » armé de manches de pioche. Le lendemain, une bataille opposait les comités de Front populaire locaux aux fascistes venus de Paris dans huit autocars.

Le Corre fut naturellement désigné pour représenter le PC aux élections législatives de 1936 dans sa circonscription (1re de Corbeil) : il obtint 4 438 voix, soit 27,9 % au premier tour et triompha facilement du radical indépendant Cassé au second (8 370 voix contre 7 500). Décidées à protéger enfin celui par qui le scandale arrivait, les autorités répandirent de la paille dans la classe attenante à celle de Le Corre pour y faire dormir les gardes mobiles désignés à cet effet.

Les Le Corre s’étaient installés en 1937 à Puteaux, rue des Damattes, puis revinrent dans les environs de Corbeil, à Essonnes, à l’été 1939. Alors survint la guerre. Le jeune député était en vacances à Châtel-Guyon et fut convoqué à Paris pour assister aux réunions du groupe communiste et au vote des crédits militaires. Il rejoignit ensuite le front et fut affecté au 1er régiment d’Infanterie coloniale. Permissionnaire à l’occasion de la réouverture des Chambres, il retrouva à Paris d’autres députés communistes : Benenson, Dewez, Monel, Langumier et Parsal d’une part, Grenier, Guyot, Mercier et Michels d’autre part. Il se leva avec les premiers tandis qu’on saluait l’armée française et que les seconds profitaient de l’occasion pour faire une démonstration antigouvernementale en restant assis. Il nous a dit à ce sujet : « Ce geste était une illustration de la nouvelle ligne défaitiste du PCF dans l’opinion publique. Ceux qui prenaient connaissance de l’attitude de ceux qui sont restés assis ont compris que les communistes n’étaient pas d’accord pour lutter contre le nazisme parce qu’il y avait eu la signature du pacte » (entretien avec Darius Le Corre, 13 novembre 1979).

Cet incident survenu en un instant décisif décida de son sort. Il rompit avec le PCF.

Le Corre fut fait prisonnier le 18 juin 1940 à Gironville-sous-les-Côtes (Meuse). Enfermé au camp d’Alexisdorf, il utilisa un réseau de complicités parmi lesquelles celle du peintre communiste Fougeron pour se faire établir des faux papiers de membre des services sanitaires et être libéré en février 1941.

Déchu de son mandat de député et révoqué de sa fonction d’enseignant (cette fois par Vichy), Le Corre fut courtier en grain et se contenta de donner une petite aide à la Résistance. Il soutint la liste du Parti communiste internationaliste (IVe Internationale) aux élections législatives de 1946 puis rallia le Mouvement socialiste européen en 1948. Il fonda ensuite le Mouvement communiste français indépendant, proche pour un temps du journal interne au PCF de tendance titiste, la Lutte.

Agressé le 11 mai 1951 à l’occasion d’une conférence de presse par un commando de membres du PCF, il fut gravement blessé au ventre et son local saccagé. Candidat en juin 1951 aux élections législatives au nom du MCFI, il rompit avec la Lutte au mois d’août et dénonça le manque de démocratie du régime yougoslave.

Le Corre rejoignit le Parti socialiste SFIO en 1952. Secrétaire de l’Union cantonale de Mantes-la-Jolie (Seine-et-Oise), il écrivait régulièrement dans le Populaire au cours des années cinquante et dans l’organe du SNES l’Université syndicaliste. Suppléant de la CAP en 1955, il devint titulaire à la direction de la SFIO en 1956. Membre du cabinet du ministre SFIO de la Fonction publique, Métayer, puis de celui des PTT, Le Corre prit sa retraite politique après l’expérience du Front travailliste dont il fut membre du Comité national.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article107768, notice LE CORRE Darius, Joseph, Germain par Guillaume Bourgeois, René Lemarquis, version mise en ligne le 13 novembre 2010, dernière modification le 15 juin 2020.

Par Guillaume Bourgeois, René Lemarquis

SOURCES : Arch. Nat. F7/13134. — Arch. Dép. Seine-et-Oise, 2 M 35, 36, 37, 38 ; 4 M 30 et 31 — Arch. Dép. Seine-Maritime, 4 MP 2636. — Arch. Jean Maitron, fiche Batal. — Entretien avec Darius Le Corre, 13 novembre 1979. — État civil de Rouen. — Archives du Komintern, RGASPI, Moscou, 495 270 469 (autobiographie de 11 pages du 12 octobre 1933). — Le Populaire, 23 septembre et 16 octobre 1934.

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
Version imprimable Signaler un complément