VERDE Henri

Par Eric Panthou

Né le 17 juillet 1902 à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), mort le 21 septembre 1986 ; ouvrier Michelin puis permanent syndical en tant que secrétaire du Syndicat unique des Produits chimiques de Clermont-Ferrand de 1936 à 1966 ; membre du PCF ; interné politique puis déporté sous l’Occupation ; organisateur des départs des Volontaires de l’Espagne républicaine.

Fils naturel d’Anne Faverot, une journalière de 28 ans, Henri Faverot, régulièrement orthographié Henry, fut légitimé par son père Jean Verde en août 1921.
Pendant près de trois décennies, ce militant communiste dirigea en tant que permanent le Syndicat unique des produits chimiques de Clermont-Ferrand, le plus puissant syndicat implanté dans la capitale du caoutchouc. Malgré la longévité de son mandat et l’importance de l’organisation qu’il dirigea, Henri Verde est une figure peu connue du mouvement ouvrier clermontois.
Il commença à travailler en 1916 comme apprenti serrurier chez Tardy et prit sa carte à la CGT dès 1917 tout en participant à sa première grève. Après avoir adhéré aux Jeunesses socialistes en 1920, il suivit la majorité nationale (mais minorité départementale) après le congrès de Tours et adhèra au PCF dès sa création la même année. Son engagement lui valut d’être licencié à plusieurs reprises entre 1917 et 1921, date de son départ (8 septembre 1921) au service militaire. Il fut réformé pour paludisme et bronchite contractée en service commandé dans le Maroc en guerre (certificat individuelle d’évacuation suite à séance du 28 décembre 1921 de la commission d’évacuation du Maroc occidental, archives Verde).
A son retour du régiment, il fut embauché chez Michelin comme chaudronnier. Les journées de mai 1920 furent les premières grandes journées d’action auxquelles le jeune ouvrier-serrurier participa. Devant les portes de la manufacture, les heurts avec les forces de l’ordre furent violents. Le 8 mai, un ouvrier succomba à ses blessures. Des manifestants furent condamnés à des peines allant de 1 à 8 mois de prison. Pour longtemps le mouvement syndical disparut chez Michelin et la dissolution du syndicat CGT se déroula en 1921 dans l’indifférence tandis que Michelin mettait en place une Garde Civique. Il fut particulièrement marqué par cette grève.

A partir de 1921, Verde retourna à une vie plus calme qu’il qualifie de “période d’éducation”. Marié à Marie Andanson, puis père de famille de trois enfants, il travailla pour subvenir aux besoins de son foyer. Il employa la majeure partie de ses loisirs à lire.

Il participa quelques années plus tard à la création de cellules d’entreprises chez Michelin, l’activité étant clandestine. Il estimait que l’organisation rassemblait environ 25 membres quand l’usine compta 18000 travailleurs vers 1928. Deux ans plus tôt, Henri Verde participa à la création clandestine du syndicat des produits chimiques, englobant les salariés Michelin. Ce syndicat était affilié à la CGTU. Des rencontres avaient lieu dans les cafés et des pseudonymes étaient utilisés pour se protéger de la Garde civique. La section fut dissoute en 1930 suite au licenciement de la plupart de ses membres découverts par la direction, suite à dénonciation d’un de ses membres. Verde qui avait échappé au renvoi, reconstitua le syndicat en 1934 aux côtés de Robert Marchadier et Jean Hénot. Le 23 juillet 1935. Avec Marchadier et Jean Hénot. Verde reconnaît dans ses écrits qu’il n’y a que 3 syndiqués début 1934, puis 25 en fin d’année et 250 fin 1935.

Le PCF créa fin 1925 un hebdomadaire pour la région Auvergne, le Cri du peuple, qui va consacrer une part importante de ses colonnes à dénoncer les conditions de travail chez Michelin, mettre en cause le système Michelin et la répression s’exerçant sur les militants. Bien que le parti ne disposait que de quelques militants au sein de l’entreprise, la part donnée à Michelin dans l’organe régional traduit bien l’importance qu’accordait la direction à cette question. Les conférences régionales du parti attestent aussi de l’importance de l’intervention chez Michelin, les représentants de la direction nationale rendant compte de façon régulière de l’implantation et de l’action du Parti dans l’usine.

D’abord clandestine, l’action syndicale intervint au grand jour à partir de 1935. Verde devient secrétaire du bureau et porte des revendications sur les questions d’hygiène, de sécurité, ainsi que sur les salaires. Il agit aussi contre les licenciements.
Il œuvra à la réunification du Syndicat Unitaire des produits chimiques avec le syndicat rattaché à la CGT. Celui-ci n’était pas un syndicat de branche mais de métiers. Il ne regroupait que des métallurgistes, pas des caoutchoutiers. Le 23 juillet 1935. Avec Marchadier et Jean Hénot, Henri Verde en tant que représentants du Syndicat Unitaire des Produits chimiques, concluèrent avec le Syndicat Confédéré (CGT) des Métaux un protocole d’accord définissant les modalités de l’action commune. Puis, dès le mois d’octobre 1935, la fusion des deux syndicats fut réalisée au profit des militants de l’ex CGTU et sur les bases d’un syndicat de branches, rassemblant tous les corps de métiers. C’est en février 1936 que Verde fut nommé secrétaire du Syndicat des Produits chimiques. Quelques jours après son élection, le militant fut déplacé par la direction Michelin de l’usine de Cataroux à l’usine des Carmes. Son salaire fut abaissé de 90 centimes de l’heure. Le 24 février, il fut licencié au motif de « manque de travail », la direction parlant aussi de compression de personnel en rapport avec la situation économique.

Quelque centaines d’ouvriers, notamment de son atelier, déclenchèrent alors, sous l’impulsion de Robert Marchadier en particulier, une grève de solidarité, la première dans l’usine depuis 1920. La grève fut déclenchée avec comme revendication la réintégration de Verde, le respect du droit syndical, des mesures en faveur de l’hygiène et de la sécurité. Si Pierre Michelin répondit favorablement à certaines revendications, et dit reconnaître le syndicat, il refusa la réintégration de Henri Verde et de Robert Marchadier … et licencia quelques jours plus tard la moitié des membres du bureau du syndicat !

A l’issue de la grève chez Michelin en juin 1936, avec une direction effrayée par l’afflux de milliers d’ouvriers vers la CGT, les manifestations quotidiennes et l’occupation de ses usines durant 14 jours, les 72 licenciés à l’issue de la grève de février sont repris, à deux exceptions : Verde et Marchadier. Selon Verde, “Monsieur Michelin aurait déclaré qu’il fermerait plutôt l’usine que de nous réintégrer”.
Verde fut fin 1936 à la tête d’un syndicat passé en un an de 200 adhérents à plus de 10000, avec comme principales sections celles des usines Michelin, Bergougnan et Torrilhon. C’est l’apogée du syndicalisme dans ce secteur. La quasi unanimité des salariés ont alors adhéré à la CGT durant ces mois d’effervescence marqués par les occupations d’usines et les acquis importants arrachés à l’issue de ces grèves auprès d’un patronat considéré comme très dur.

En quelques mois, Verde et les quelques militants à l’origine du syndicat Michelin voient se réaliser ce pour quoi ils luttaient en vain depuis des années : la grève massive, la solidarité ouvrière, l’émergence d’une conscience de classe et l’octroi de nombreux acquis.
Verde apposa sa signature à l’accord intervenu chez Michelin en juin, après deux semaines de grève. Les salariés ont obtenu notamment des augmentations de salaires de 20%. Il participe ensuite à l’élaboration de la convention collective des produits chimiques qui constituait un acquis considérable pour les salariés. Jusqu’à la guerre, il fut particulièrement actif au sein de la commission de conciliation et d’arbitrage mise en place par le gouvernement Blum pour parer un nouvel essor des grèves. Il lutta alors pour un rattrapage du pouvoir d’achat, l’augmentation des prix ayant gommé les avantages arrachés en juin 1936.

Verde agit dès l’automne 1936 de façon clandestine pour organiser le départ d’ouvriers de la région pour les Brigades Internationales. Alors que selon un rapport de police de février 1937, une centaine d’hommes seraient partis du Puy-de-Dôme pour l’Espagne, Henri Verde, dans un texte à caractère historique rédigé des décennies plus tard, écrit que “près de 50 ouvriers du Puy-de-Dôme sont partis. Une dizaine d’entre eux ont disparu”. Nos recherches ont permis d’en identifier 42 jusqu’à présent.

Dès janvier 1937 la police l’identifia comme principal recruteur dans la région de Clermont-Ferrand. D’autre part, avec Roger Coulon, il était responsable du Comité d’aide aux combattants espagnols et à leurs familles dès 1937, Comité organisé sous l’égide du Comité départemental du Front populaire. Verde déploya une importante activité pour contribuer à la solidarité avec ces combattants, que ce soit dans la CGT, le Comité ou au PCF, et à travers les nombreux communiqués qu’il a remis à la presse. Il écrivit par exemple au Président du Conseil, le 25 octobre 1937, au nom des 11000 membres du Syndicat des Produits Chimiques de Clermont-Ferrand pour lui faire part de leur indignation devant les reculs successifs du Gouvernement laissant égorger le peuple des Asturies, demandant que cesse “la sinistre comédie de non intervention qui nous ravale au rang des nations fascistes”. La collecte d’argent fut une des tâches principales de Verde, dans un premier temps, pour aider les Combattants rapatriés, puis plus tard pour aider les républicains espagnols et leurs familles réfugiés dans le Puy-de-Dôme. Le Comité dut notamment subvenir en décembre 1938 aux besoins de 10 Volontaires rapatriés d’Espagne et qui ont été refoulés de Paris à Clermont-Ferrand à leur arrivée, par les autorités gouvernementales. Le Comité fut obligé de s’endetter pour en particulier payer les restaurateurs qui hébergent et nourrissent ces Volontaires. Il œuvra dans les années 1950 à la création d’une Amicale départementale des anciens volontaires de l’Espagne républicaine dont il devient le président.

Fin 1938, le syndicat des produits chimiques de Clermont-Ferrand annonça 12000 adhérents. Selon un rapport interne, rédigé par Henry Verde, la section CGTU n’aurait compté que huit membres à sa création en 1930 (Verde secrétaire et Marchadier et Hénot comme membres du bureau) et même trois début 1934. La section ouvrière Michelin était passé de 25 adhérents fin 1934 à 250 un an plus tard. Juin 1936 amène un changement radical avec 5500 adhésions. On atteint 7600 syndiqués à la section ouvrière mi 1937, auxquels s’ajoutent les 604 adhérents du syndicat CGT des employés, de la maîtrise et des employés. C’est dire si Verde, Hénot et Marchadier peuvent se considérer comme des militants particuliers puisqu’ils étaient seuls à vouloir s’organiser pour combattre Michelin quelques années auparavant. Cela n’a pu que renforcer leur sentiment d’être des leaders incontestés de la CGT.

Ses responsabilités ne l’empêchaient pas d’être un militant actif puisqu’en tant que meilleur vendeur de l’hebdomadaire syndical La Voix Ouvrière, il gagna un voyage en URSS en 1937, dont il rapporta un long témoignage écrit : « Ce que j’ai vu en URSS ».

En 1939, le syndicat Michelin et le syndicat des produits chimiques furent dissous après que ses responsables aient refusé de dénoncer le pacte germano-soviétique. Verde fut donc exclu de la CGT et interdit d’accès à la Maison du Peuple même s’il n’était pas présent à Clermont au moment même de la dissolution. Lors de la commission exécutive de l’UD CGT en novembre 1939, il fut fait état de déclarations de Verde selon lesquelles « Brivet et Pascal étaient des pourvoyeurs de prison et que ces Messieurs dirigeant l’UD méritaient 12 balles dans la peau. » Verde a gardé une grande rancœur après guerre à l’égard des conditions de la dissolution de la CGT Michelin et des Produits chimiques et la façon dont les biens du syndicat ont été récupérés par le syndicat fantôme créé par la direction ex-confédéré.
À titre personnel, Henri Verde, secrétaire de la Section des Produits chimiques, se prononça contre le pacte dans les débats au sein du Syndicat et du Parti tout en refusant d’indiquer son désaveu officiellement. Verde a critiqué ouvertement le Pacte Germano-soviétique en buvant un verre à Gaillard dans un bar devant Georges Albaret et d’autres militants, en décembre, alors qu’Albaret était en permission (témoignage d’Albaret à Mangeon en 1997).
Une perquisition de la police chez lui, cité Michelin de la Plaine aboutit à ce que 200 livres et brochures de sa bibliothèque personnelle soient confisqués… jamais restitués.

Mobilisé en 1939, affecté à une compagnie de travailleurs, il dit avoir refusé que sa réforme et son âge puissent l’empêcher de faire son devoir et il se porta volontaire pour partir à la 10ème Batterie Anti-Chars, 7ème Division Nord-Africaine. Là, il combattit dans la Somme et sa compagnie subit de lourdes pertes. Il fut démobilisé le 17 juillet 1940.
Il fut contacté dès le lendemain de son retour à Clermont-Ferrand par le dirigeant communiste Roger Roucaute, alias Firmin, pour réorganiser la CGT illégale à Clermont-Ferrand, principalement dans les grandes usines Michelin et Bergougnan. Dans un autre document, Verde déclara que Roucaute le contacta pour qu’il mette en place “les premiers éléments de la Résistance en s’appuyant sur les militants qui étaient composés de Communistes, syndicalistes, socialistes et plus tard sans parti avec un seul idéal l’organisation de l’action contre les Boches et les suppôts de Vichy ou autres Ligue collaborationniste. Où devais-je commencer sinon parmi les salariés des usines Michelin, Bergougnan en particulier où j’étais très connu comme militant actif. Et c’est pour cette raison que j’ai mis dans mon dossier simplement : reconstitution de syndicale illégal, reconstitution non pour “poser” des revendications mais pour créer des groupes qui sont devenus plus tard des maquisards armés au Mont-Mouchet ou ailleurs. [ ] Voilà mon travail de résistant de la 1ère heure. Comme prévue, mon action ne pouvait se traduire que par mon arrestation, mais il fallait que je reste à Clermont et mette en place une organisation capable de réveiller les Français traumatisés par la trahison et la défaire.”
Roger Roucaute certifia sur l’honneur que Verde aurait mis sur pieds les premiers groupes de résistance dans le courant de l’automne 1940 à Clermont-Ferrand. Roucaute affirma qu’il aurait chargé Verde de recruter des volontaires afin de constituer des groupes armées et de rassembler les nombreuses armes qui avaient été abandonnées lors de la retraite de juin 1940, ce qu’il fit. En outre, toujours selon Roucaute, il rédigea et diffusa des tracts patriotiques appelant à la résistance à Vichy et à l’Allemagne hitlérienne Si Henri Verde a très sûrement été un des premiers chargés de réorganiser la CGT voire le Parti, la quête d’armes et la rédaction de tracts anti-hitlérien paraît largement exagérée. Les documents diffusés sont tournés contre Pétain et non les Allemands.

Il déclara que ce travail clandestin fut difficile au milieu de la propagande, des dénonciations. Il fut arrêté le 4 novembre 1940 à Clermont-Ferrand à la suite de collages d’affiches et d’une distribution massive de tracts contre le gouvernement de Vichy et l’occupant nazi. Même si aucun élément ne prouvait sa participation, il fut accusé d’avoir réorganisé illégalement le syndicat CGT de la chimie. Il subit un arrêté d’internement administratif en date du 4 novembre ordonnant son transfert au centre de séjour surveillé de Mons près d’Arlanc (Puy-de-Dôme) puis au camp de Saint-Sulpice-la-Pointe (Tarn). Il fit partie du groupe du Front national qui s’est mis en place dans le camp et qui fut très actif. Il participa le 2 avril 1941 au soulèvement de 1200 internés contre la déportation d’une centaine d’entre eux vers les camps du sud-algérien.
Verde fit partie des 35 meneurs identifiés, enchaînés et mis 128 jours au secret absolu dans une prison désaffectée à Castres. A son retour, il lui fut proposé de signer un serment d’allégeance à Pétain s’il voulait être libéré, ce qui n’aurait pas manqué d’avoir un grand écho à Clermont-Ferrand et parmi les milliers d’ouvriers des produits chimiques. Il refusa.

Début 1943, suite à la demande du préfet si la libération de Verde pourrait être envisagée, le chef du service régional de police de sûreté à Clermont répondit : « Militant communiste actif ayant eu une grosse influence dans les milieux ouvriers de Clermont, notamment en 1936 ; sa libération ne semble pas devoir être envisagée sans danger, car elle risquerait d’inciter certains ouvriers communistes à reprendre l’action, Verde représentant à leurs yeux un chef ». Selon le témoignage de Georges Alexandre, codétenu avec lui, Verde essaya de s’évader le 29 mai 1944, en vain.
Il fut ensuite envoyé au camp Nexon puis de Saint-Paul d’Eyjeaux en Haute-Vienne. Là, il organisa un groupe de résistants formant une section FTP prête à agir en cas de débarquement. En mai 1944, la résistance intérieure parvint à bloquer le départ de jeunes pour les chantiers sur le mur de l’Atlantique.

Il fut déporté le 30 juillet 1944 dans le convoi qui reçut le nom de “train de la mort” dont le terminus fut Buchenwald le 6 août. Il fut blessé lors du bombardement anglais du camp le 24 août. Le 25 septembre, il partit pour un “transport” nouveau à Swieberge-Languestien, une usine à creuser dans une montagne du massif du Hartz. Les conditions de travail et d’hygiène étaient épouvantables. Verde fit partie du Comité directeur du Front national. Il a réussi, de par les fonctions qu’il occupait depuis janvier 1945, à soustraire un grand nombre de détenus fatigués, du travail obligatoire. Son esprit de camaraderie, sa générosité à l’égard des autres déportés à qui il procura des aliments qu’il avait pu glaner, ont été attestés.
Devant l’avancée des alliés, le camp est évacué le 9 avril et Verde en profita pour se sauver avec quelques camarades vers Olbenviederstek. Il fut repris presque immédiatement par des vieux soldats réservistes qui ne le brutalisèrent pas et le conduisirent dans un village où il se fit passer pour un travailleurs français volontaire. Il repartit donc sur la route avec quelques camarades et tomba le 13 avril sur les blindés américains. Il rejoignit un camp d’aviation à Merbourg et le 8 mai fut rapatrié en avion à Bruxelles. Il rentra finalement à Clermont-Ferrand le 13 mai 1945, 5 ans après en être parti entre les gendarmes français revolvers au poing.

Verde a écrit plusieurs articles sur sa déportation. Un, fit polémique car, selon son détracteur, il donnait une vision très positive des prisonniers russes et polonais alors que ceux là étaient hostiles aux Français (Lettre d’Albert Bannes, déporté de Buchenwald, au directeur de la revue Entre nous, non daté, archives Verde).
Verde dit avoir été déçu à son retour en France car il espérait une France “débarrassée du capitalisme”. Mais, constate-t-il, cela n’avait pas été possible “compte tenu des conditions dans lesquelles s’est terminée la guerre dont les principaux responsables furent ceux qui signèrent les accords de Munich”.

Sa famille a beaucoup pâti de sa situation. Peu après qu’il ait été mobilisé, sa femme, Marguerite, fut embauchée à l’Atelier de Chargement de Clermont-Ferrand, fin novembre 1939. Mais avant même le retour de Verde et son arrestation, son épouse fut licenciée le 10 février 1940 ; seul un acte de reniement à l’égard de son mari ou le divorce pouvant la faire réembaucher. Il lui fut ensuite impossible de retrouver du travail à Clermont-Ferrand sous l’Occupation, au motif que son mari était un militant communiste. Elle vit aussi ses demandes d’allocations refusées. En avril 1941, profitant de l’internement de Verde et de l’absence de son épouse, la direction Michelin fit jeter dehors tous les meubles et le linge de la maison qu’ils louaient au sein d’une cité construite par la Société. Tout fut volé ou abîmé.

Sa fille et son fils, âgés alors respectivement de 13 et 15 ans, furent livrés à l’abandon. Ce dernier fut plus tard arrêté par les Allemands et retourné pour se mettre à leur service. Les Allemands firent pression sur son père et cela l’aurait beaucoup perturbé. Son fils, alors âgé de 21 ans, fut condamné à mort par contumace par la Cour de Justice le 17 mai 1945. Mais il ne fut pas exécuté ; il fit l’objet d’une amnistie (article 6 de la loi du 6 août 1953 modifiée par celle du 31 juillet 1959) (Cour de Justice séant à Clermont-ferrand, n°267, 17 mai 1945, arrêt par Contumace, affaire Jean verde).

Contrairement à une rumeur, Henri Verde n’était pas membre du jury ayant voté la mort, il n’a pas refusé de quitter son mandat de juré au motif qu’il estimait que la personne à juger n’était plus son fils.
Lors des grèves de la fin 1947, en tant que responsable du syndicat de la chimie à la tête de ces conflits dénoncés comme politiques, Verde fut nommément mis en cause comme “père de milicien” par la presse socialiste. Verde affirme qu’il n’a jamais eu de nouvelles de son fils depuis la fin de la guerre.

Henri Verde reçut le titre de déporté politique par le Ministère des Anciens combattants en novembre 1953, mais non celui de résistant, malgré un certificat d’appartenance à la Résistance intérieure Française délivrée en septembre 1949. Il n’eut jamais gain de cause en dépit de ses nombreuses démarches au cours des années comme l’attestent ses archives. Seule la période du 17 juillet au 1er novembre 1940 fut reconnue comme période de combattant volontaire de la Résistance, tardivement, en 1960. On rejeta son recours au motif qu’il ne pouvait affirmer avoir été arrêté en 1940 pour distributions de tracts au nom du Front National puisque cette formation n’existait pas encore. Ce sont donc des motifs politiques qui ont justifié cette arrestation lui répond-t-on. D’ailleurs, le ministère estima en 1962 que c’est à tort que Verde avait reçu le titre de Combattant volontaire de la résistance pour l’année 1940 mais décida de laisser les choses en l’état, “par mesure de bienveillance, s’agissant d’un ancien déporté”. Mais en 1969, le Ministère des armées revint sur sa décision et estima que le fait d’avoir attribué à tort ce certificat exigeait une révision de la décision en commission. On dénia notamment le fait qu’il y ait eu en 1940 des organisations de résistance dans le Puy-de-Dôme. Verde va alors se défendre en disant qu’à titre individuel il avait accompli des actes entrant dans le cadre de la définition légale de l’acte de résistance, suivant les conseil du service juridique de la FNDIRP.

En 1954, il était responsable de la FNDIRP du département et fut plus tard secrétaire de l’Amicale de Buchenwald-Dora et commandos du Puy-de-Dôme (en 1969). En 1951, il fut inculpé pour fausses attestations en faveur de résistants appartenant au MLN tandis que lui était au FN, et ce pour des faits survenus en 1943 alors que Verde était emprisonné. Ceci se finit par un non lieu après enquête de la DST en 1953.

Il avait reprit immédiatement ses activités syndicales après quelques semaines de repos lors de son retour de déportation. Signe des temps nouveaux, la CGT salua la venue de de Gaulle aux usines Michelin en juin 1945 et la direction Michelin autorisa Verde, licencié en 1936, à organiser une réunion de présentation des organisations syndicales à l’école des apprentis.

Quelques jours plus tôt, fin mai 1945, une demande de réintégration chez Michelin, en même temps que Robert Marchadier fut envoyée par Verde.. Bien que cette demande survienne quelques jours après le retour triomphal de Marchadier, au faite de sa gloire comme héros de la classe ouvrière et symbole de la répression de Vichy et des Allemands, Michelin refusa de réintégrer ceux qui depuis février 1936 avaient été les symboles de la répression patronale.
Dès 1946, il retrouva ses mandats de membre de la commission exécutive de l’Union départementale CGT du Puy-de-dôme et de secrétaire du Syndicat des Produits chimiques. L’organisation resta un bastion des communistes puisque 90% des 8250 adhérents sont répertoriés en mars 1946 comme appartenant à la tendance dirigée par les militants du PCF.

Verde retrouva son statut de permanent CGT et siège à la Fédération Nationale des industries chimiques CGT. Ainsi, il fut en 1948 un des acteurs du mouvement revendicatif des ouvriers de l’entreprise Bergougnan qui, travaillant dans des conditions très difficiles, réclament une augmentation de salaire. Des heurts violents opposent alors ouvriers et CRS.

Il fut confronté à la scission de 1948 qui affaiblit nettement la CGT. C’est particulièrement le cas dans l’encadrement Michelin au profit de FO.
Il ne fut pas le principal animateur des nombreuses grèves qui de début 1947 à 1950 vont toucher les principales usines du caoutchouc de Clermont-Ferrand, Michelin et Bergougnan. De violents incidents ont lieu avec les forces de l’ordre en juin 1948 pour s’opposer à l’évacuation des usines Bergougnan. Marchadier poussa à l’affrontement et à la poursuite de la grève chez Michelin après la reprise chez Bergougnan le 23 juin. Le travail ne reprit que le 2 juillet chez Michelin. Verde estima plus tard que “la suite des événements a prouvé que la victoire aurait été complète si le travail avait repris lorsque les travailleurs Bergougnan sont rentrés”, après avoir obtenu l’évacuation des CRS de la ville.

Le 10 octobre 1952, une assemblée des cadres de l’UD, en présence de Léon Mauvais, réunit entre 300 et 400 présents alors que ordinairement c’est quelques dizaines, preuve de l’importance attachée à la venue de Mauvais. Robert Marchadier présenta la situation quasi tragique de l’UD : faible activité, baisse des adhérents, dettes. Chacun fut invité à s’exprimer. Verde “critiqua l’attitude des camarades du service entretien Michelin qui s’étaient prononcés contre la hiérarchie”. Il fut soutenu par Mauvais qui estima qu’en ce moment il fallait se rapprocher des cadres.
En mars 1953, lors du congrès de l’UD CGT du Puy-de-Dôme, il fut mis nommément en cause par Olga Tournade, dirigeante nationale de la CGT et par ailleurs membre du Comité central du PCF, venue de Paris. Verde et Solange Chalus, la secrétaire de la section Michelin, intervinrent le 1er jour pour montrer comment on pourrait redresser la situation en cours, marquée par l’effondrement des effectifs syndicaux, en changeant les méthodes syndicales et en poussant les “syndicats scissionnistes”, c’est-à-dire FO, à l’unité par des propositions acceptables. Olga Tournade demanda alors “une autocritique complète”. Une commission d’examen des candidatures, qui n’existait pas dans les précédents congrès, fut alors constituée pour éliminer les candidats ayant montré une forme de résistance à la ligne sectaire de la direction. Verde et Chalus figurèrent le lendemain parmi les 5 candidats non élus.

Chalus intervint alors : “Voilà les vrais motifs de la dégringolade du nombre des adhérents : scission de 1948, grèves répétées de 1947 à 1949 pour des motifs souvent futiles, grèves quelquefois décidées sans le concours des ouvriers et avec promesse de l’appui des autres corporations, ce qui ne fut jamais fait, longue grève pour 63 francs en 1950 qui se termina presque par un échec. On me salit, après d’autres comme Hénot, ancien secrétaire sur qui on avait à l’époque fait retomber l’échec d’une grève décidée de l’extérieur. Je demande une commission d’enquête pour mon honneur de militant. La direction de l’UD n’a jamais accepté une discussion franche et ne m’a que porté des coups d’épingle dans le dos. On me considère comme un ennemi en faisant courir sur mon compte des bruits malhonnêtes.” Verde lui, ne dit rien...

Militant actif, il rédigea de nombreux articles dans la presse syndicale et politique locale. Ainsi, en 1956, il participa dans Le Patriote à la commémoration des vingt ans du Front populaire dans le Puy-de-Dôme. Il s’inscrivit ainsi dans la tradition cégétiste de perpétuer la mémoire du mouvement ouvrier. Il continua d’être une référence pour les nouvelles générations et fréquemment lors des congrès on le sollicita pour rappeler les moments forts du syndicalisme dans l’industrie chimique depuis les années 20.

Henri Verde a pris sa retraite syndicale après 36 années de militantisme pour la section des produits chimiques dont il fut le secrétaire de 1936 à 1966.
S’il n’était pas un orateur ou un leader charismatique comme Marchadier -qui resta son ami bien que ce dernier ait été écarté du PCF et de ses mandats syndicats dès le milieu des années 1950-, il fut un bon organisateur et un habile négociateur. Il assura avec rigueur la gestion administrative du syndicat pendant toutes ces années. C’était un militant très respecté, parfait connaisseur des forces et faiblesses du syndicat.

C’était aussi un homme d’appareil. Avant guerre, il mena la lutte contre le syndicat CGT Michelin des Techniciens, dirigé par le pivertiste Pierre Bernard. Plus tard, il fut fréquemment en conflit avec René Debat, le secrétaire du syndicat CGT Michelin, tandis qu’il entretenait des relations tendues avec la direction de l’UD.
C’était aussi un séducteur, un « homme à femmes » comme plusieurs témoins le décrivent.

Il participa à de nombreuses rencontres avec les responsables patronaux et fut de ceux ayant élaboré la première convention collective du caoutchouc en 1950. Il contresigna aussi les avenants Michelin aux conventions.

Jusqu’en 1966, il est possible de ne pas être salarié Michelin et appartenir à son Comité d’Entreprise. Henri Verde y siégea au nom de la CGT jusqu’à sa retraite.
Dans ses dernières années d’activité syndicale, il occupa des responsabilités aux prud’hommes et se consacra à la section Michelin, le syndicat des produits chimiques perdant progressivement sa raison d’être après les fermetures des usines Torrilhon, SEA. et surtout Bergougnan. L’existence du Syndicat des Produits chimiques impliquait que les différents syndicats des entreprises de la chimie localement devaient être des sections syndicales et non des syndicat. Cet état de fait, en partie dû sans doute à la volonté de Verde de garder la main sur cette structure et garder son poste de permanent, fut une des raisons des tensions récurrentes au sein du PCF dans les années 1950 à Clermont, et sans doute dans la CGT. Ainsi, dans le rapport fait par l’instructeur envoyé par le Comité Central du PCF, à l’occasion de la 10éme conférence du PCF du Puy-de-Dôme en 1956, Pierre Bot constate que “malgré les décisions de congrès nous n’avons toujours pas de syndicats d’entreprise dans les produits chimiques. » C’est à cette occasion que Robert Marchadier est écarté du Bureau fédéral, quelques mois après avoir été poussé à démissionner de son poste de secrétaire général de l’UD.

Depuis 1936 jusqu’à sa retraite en 1966, Henri Verde fut permanent de la CGT.
Après cette date, il resta à la disposition du syndicat pour les questions juridiques, de prévention et fut souvent sollicité pour évoquer l’histoire du syndicat.
Verde resta militant du PCF jusqu’à sa mort le 21 septembre 1986 à Clermont-Ferrand. Il s’était marié dans cette ville en janvier 1923 avec Marie Audason.
Il ne semble pas avoir eu de responsabilités particulières au sein du Parti communiste, hormis lors des recrutements pour les Brigades internationales. Il fut néanmoins membre du Bureau régional du Puy-de-Dôme dans les années avant guerre.

C’était un défenseur inconditionnel de l’URSS. Pourtant, lorsqu’il fallut se prononcer face au pacte germano-soviétique, il semble qu’à titre personnel, Henri Verde, dans les débats au sein du Syndicat et du PCF, se soit prononcé contre, tout en refusant d’indiquer son désaveu officiellement. Cette position expliquerait peut-être le fait qu’il ne soit jamais devenu un dirigeant politique de premier plan dans le département après-guerre malgré sa fidélité au Parti et à son idéologie. Après guerre, ce soutien de Verde se caractérise notamment par la justification de l’intervention soviétique à Budapest en 1956 ou à Prague en 1968.

La fille d’Henri Verde déposa ses archives auprès de la CGT Michelin au début des années 2000. Elles constituent une source indispensable pour l’histoire de la CGT Michelin entre 1936 et 1940 mais aussi pour l’histoire du syndicat des produits chimiques et des luttes qu’il mena de 1945 aux années 1950. Elles renferment par ailleurs un lot de plusieurs dizaines de photos sur les grèves et manifestations de 1936 d’un très grand intérêt, ainsi que celles de 1948 et un dossier sur les recrutements dans les Brigades internationales dans le Puy-de-Dôme.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article107849, notice VERDE Henri par Eric Panthou, version mise en ligne le 18 avril 2017, dernière modification le 17 novembre 2021.

Par Eric Panthou

SOURCES : Archives : Dossier Henri Verde, archives du Kominterm, cote 4952704001, demandé en 2006 par Claude Pennetier, mais jamais obtenu. — Archives Henri Verde (CGT Michelin, Clermont-Ferrand).- Extrait acte de naissance d’Henri Faverot.— Arch. dép. du Puy-de-Dôme, 1296W63 Le commissaire chef du service régional de police de sûreté à Clermont au préfet du Puy-de-Dôme, le 2 février 1943. — Arch. dép. du Puy-de-Dôme, 1296W75. Le Commissaire Buffet à l’inspecteur de police criminelle à Vichy, 5 novembre 1940. — Arch. dép. du Puy-de-Dôme, le commissaire divisionnaire de police spéciale au préfet du Puy-de-Dôme, 20 janvier 1937. — Arch. dép. du Puy-de-Dôme, 900 W 91, dossier internement d’Henri Verde. —Archives Henri Verde, CGT Michelin : Syndicat des produits chimiques Clermont-Ferrand. Déportés et internés politiques rentrés, circa 1946 . — Archives UD CGT 63 : Lettre d’Ed. Finck, secrétaire de la fédération nationale de la Chimie à Henri Verde, le 26 mai 1945. — État-civil Clermont-Ferrand.
Bibliographie : Pascale Quincy-Lefebvre, Notice sur Henri Verde, pour le Dictionnaire biographique Mouvement ouvrier, Mouvement social ; Pascal Quincy-Lefebvre, “Le système social Michelin de 1945 à 1973 où l’épuisement d’un modèle”, in André Gueslin (dir.), Les hommes du pneu. Les ouvriers Michelin à Clermont-Ferrand de 1940 à 1980, Paris, éd. de l’Atelier, 1999, p. 93-219 ; « La CGT a 80 ans : souvenirs d’un pionnier”, L’Action, 12 décembre 1975 ; Denis Estorgues, Le syndicalisme chez Michelin de 1930 à 1950, mémoire de maîtrise ; Henri Verde, Historique de l’organisation du syndicat, 1951, dactyl., 20 p. (Archives Henri Verde, classées et inventoriées par Eric Panthou, conservées au local du syndicat CGT Michelin de Clermont-Ferrand) ; Notice nécrologique sur Henri Verde, La Montagne, 23 septembre 1986 ; Le Mur d’Auvergne, 5 février 1946 ; La Vérité, (organe du Parti communiste internationaliste), n°302, du 30 octobre au 19 novembre 1952, n°312, du 3 au 16 avril 1953.
Témoignages : entretien avec Bernard Jacqueson, ancien secrétaire CGT Michelin dans les années 1960, les 28 octobre 2010, 10 septembre 2013 et 28 décembre 2016 ; témoignage de Bernard Campion, ancien secrétaire CGT Michelin, le 28 octobre 2010.

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