DABIT Eugène

Par Pierre Bardel

Né le 21 septembre 1898 à Mers-les-Bains (Somme), mort le 21 août 1936 à Sébastopol (Crimée). Peintre, écrivain, journaliste, membre de l’AEAR de novembre 1932 à sa mort.

Bien que les circonstances l’aient fait naître loin de la capitale, Eugène Dabit n’en est pas moins un enfant de Paris, de ce Paris populaire dont il a si bien évoqué la vie, dit les joies, les épreuves, et les espérances, dans les petits essais autobiographiques des Faubourgs de Paris (1932). Son grand-père maternel, le Père Guyot, dont le souvenir est évoqué dans ce livre, avait été Communard et déporté avec Jules Joffrin. Son père était cocher-livreur, sa mère fut successivement ouvrière, concierge, femme de ménage. Dabit vécut avec eux dans le XVIIIe arr. où il fréquenta l’école maternelle de la Goutte d’Or, puis l’école de la rue Championnet. Élève moyen, doué en musique et en dessin, il passa, en 1912, dans des conditions convenables son Certificat d’études primaires ; sa mère aurait voulu qu’il fût instituteur, mais il préféra, avec l’accord de son père, entrer en apprentissage « dans un atelier de serrurerie où l’on faisait la journée de dix heures ». Après la mobilisation de son patron en août 1914, il travailla quelques semaines chez un cousin ferronnier d’art, puis au métro Nord-Sud. Il s’adonnait alors avec passion au dessin et à la lecture.

En 1916, il devança l’appel afin de choisir son arme. Appelé en décembre, il fut instruit à Poitiers dans un régiment d’artillerie, puis, au second semestre de 1917, rejoignit dans la zone des armées un groupe en formation qui prit position, à l’automne, dans le secteur du Chemin des Dames. Là, Dabit fut successivement téléphoniste, puis cartographe. Il connut les horreurs de la guerre et, pendant ses permissions, à l’arrière, dans une « maison » pour soldats tenue par un de ses oncles à S., la misère morale des combattants. Après l’armistice, il participa à l’occupation de la Rhénanie, avant d’être démobilisé le 18 décembre 1919.

« Incapable de reprendre son existence d’autrefois » et « se refusant à subir certaines lois », il résolut alors d’apprendre la peinture : grâce à l’aide matérielle de ses parents, il put fréquenter assidûment l’atelier de Biloul à Montmartre ; il en devint le massier en 1932 et se mit en devoir de vivre de son travail : il fit de la décoration avec son ami Christian Caillard, exposa, vendit quelques toiles. Cependant la vie matérielle du couple qu’il formait avec une jeune artiste, Béatrice Appia, (il l’avait épousée le 8 juillet 1924) était assurée de façon précaire : ce fut pour lui une raison de tenter sa chance dans un autre domaine, celui de la littérature. Il était du reste convaincu que la peinture ne lui permettrait jamais de toucher que des initiés, et non de dire à un vaste public ce que, de plus en plus, il avait à cœur de dire : sa solidarité avec le peuple des humbles, où il était né et dont il se sentait si proche. Ce peuple, il avait justement entrepris de le peindre dans un livre que lui avaient inspiré les locataires du petit hôtel populaire que ses parents tenaient depuis 1923 au 102 du Quai de Jemmapes, au bord du canal Saint-Martin : L’Hôtel du Nord. C’est la première version de ce livre que Dabit, à la fin d’octobre 1927, soumit à André Gide qui avait déjà lu de lui, en 1926, des « souvenirs de guerre ». Après avoir lu L’Hôtel du Nord, Gide résolut de demander à son ami Roger Martin du Gard de donner à Dabit la formation d’écrivain qui lui manquait. C’est ainsi que Dabit, en 1928 et 1929, fit son véritable apprentissage littéraire, en récrivant entièrement, sous la direction de l’auteur des Thibault, d’abord son Hôtel du Nord, puis son « livre de guerre ». Quand celui-ci parut en 1930, le succès de L’Hôtel du Nord, publié en décembre 1929 par Robert Denoël, faisait de Dabit un écrivain déjà célèbre. Il était, depuis mars 1930, associé par contrat à la NRF, qui devait dès lors publier tous ses livres. La vogue du « populisme », dont le premier manifeste date d’août 1929, l’avait aussitôt fait considérer par la critique comme un romancier typiquement représentatif de ce mouvement. Le premier prix populiste étant venu de surcroît couronner, en 1931, L’Hôtel du Nord, Dabit ne devait plus jamais cesser d’être catalogué « populiste ». En fait, il n’eut jamais beaucoup de sympathie pour cette « école ». Dès la fin de 1930, répondant à une question de Frédéric Lefèvre il s’affirmait différent des populistes : alors qu’il s’agissait pour ceux-ci de prôner un « travail littéraire » [...] « auquel manqu(ait) l’état de grâce que donnent l’amour et une compréhension véritable », il disait écrire et sentir « en fonction de sa classe » ; il était mû par « le désir de [la] servir », d’« en dire la force future et la beauté ». Dabit se sentait alors très proche d’Henry Poulaille et de son groupe d’écrivains prolétariens. Il devait assez vite s’éloigner d’eux : après avoir sympathisé avec les jeunes intellectuels, dont Nizan, qui projetaient de fonder la revue Crise, il adhéra, en novembre 1932, à l’AEAR (Association des écrivains et artistes révolutionnaires). Il y milita activement durant tout l’hiver 1932-1933, se consacrant notamment à une enquête sur les hospices de vieillards de la région parisienne. Un livre, intitulé La Fédération des Vieux, devait en rendre compte, mais Dabit ne trouva jamais le temps de l’écrire. Aussi bien avait-il pris, dès le printemps de 1933, ses distances à l’égard des groupes militants de l’AEAR. Mais il resta toujours membre de l’association, joignit en février 1934, son appel à la grève générale du 12 à ceux de Malraux, Signac et Vaillant-Couturier, dans la Feuille Rouge n° 6 « contre le fascisme », collabora assez régulièrement à Commune à partir de la fin de 1934, participa au Congrès international des écrivains pour la défense de la Culture en juin 1935, fit enfin, en 1936, des conférences sur la peinture et la littérature dans les Maisons de la Culture, à Paris et en province. Quand il mourut, en août 1936 (de la scarlatine ou du typhus exanthématique ?) dans un hôpital de Sébastopol, au cours du voyage en URSS où il accompagnait André Gide, avec Guilloux, Herbart, Last et Shiffrin, Dabit, unanimement regretté, le fut particulièrement par la presse de gauche où on le présenta comme « l’un des jeunes écrivains qui avaient embrassé la cause de la révolution avec le plus d’ardeur et de fidélité ». Il n’avait d’ailleurs pas cessé de se considérer lui-même comme un écrivain engagé, moins par une activité militante, pour laquelle il se sentait peu fait, que par son œuvre littéraire : il écrivit un jour à Roger Martin du Gard, qu’il ne cessa jamais de considérer, ainsi qu’André Gide, comme un maître, qu’il lui était impossible d’écrire des œuvres autres que « révolutionnaires ». Sans doute était-ce trop dire. Cependant Villa Oasis ou Les Faux Bourgeois (1932), Faubourgs de Paris (1933), Un Mort tout neuf et L’Ile (1934) La Zone verte (1935) et Train de Vies (1936) sont tous des livres destinés à « dénoncer un monde faux et cruel » et à « le transformer ». Dabit était bien fondé à affirmer peu avant sa mort, dans la préface de Train de Vies, que tel était pour lui le rôle de la littérature, cette « arme efficace et pure ». Trois de ses ouvrages ont encore été publiés après sa mort, par les soins de sa veuve et de Roger Martin du Gard : Les Maîtres de la Peinture espagnole (1937), Le Mal de Vivre, court roman autobiographique, et le Journal intime (1939). Une pièce intitulée Au Pont tournant, œuvre, peu réussie, d’inspiration nettement « prolétarienne », que Dabit avait écrite en 1932 et tenté en vain de faire jouer, en particulier par la section théâtrale de l’AEAR, a été publiée en 1946.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article107869, notice DABIT Eugène par Pierre Bardel, version mise en ligne le 24 novembre 2010, dernière modification le 4 juillet 2020.

Par Pierre Bardel

ŒUVRE : Peinture : Dabit, n’ayant jamais cessé de peindre et de dessiner même après 1929, a laissé dans ce domaine une œuvre importante, malheureusement difficile à évaluer avec précision, car elle est actuellement dispersée dans de nombreuses collections particulières. Une seule toile de lui est, à notre connaissance, visible dans un musée : Concert champêtre, au musée François Desnoyers à Saint-Cyprien (Pyrénées Orientales).
Littérature : Outre ses principaux ouvrages, que nous citons ci-dessus avec leur date de parution (chez Denoël pour L’Hôtel du Nord, chez Gallimard pour tous les autres), un assez grand nombre de textes de Dabit ont été publiés de son vivant, quelques-uns après sa mort, dans des journaux et revues. Ce sont : 1° des contes et nouvelles, dont la plupart ont été recueillis dans Trains de Vies et à la suite du Mal de Vivre. 2° des « tableaux parisiens » (« À la foire aux puces », « Boulevard Mortier », « Magasins à prix unique », etc.) et des articles, très nombreux, de critique littéraire et de critique d’art (comptes rendus de livres et d’expositions). Pour ces textes, on se reportera, faute de toute édition en volume et même de tout inventaire bibliographique publié à ce jour, aux périodiques de l’époque, principalement à Nouvel Îge (1931), Europe (1932-1936), La Nouvelle Revue Française (1932-1936), Commune (1934-1936).

SOURCES : Cahiers du Bolchevisme, 1er octobre 1936 (compte rendu du Bureau politique, 27 août 1936). — F. Lefèvre, « Une heure avec Eugène Dabit, romancier », Les Nouvelles Littéraires, 27 décembre 1930 (entretien repris en tête de certaines éditions de L’Hôtel du Nord, Denoël et Steele, poste 1931). — E. Dabit, Témoignage, in Train de Vies, Gallimard, 1936, pp. 225-249. — A. Gide, « Eugène Dabit », La Nouvelle Revue Française, n° 277, 1er octobre 1936, pp. 581 à 590. — Charles Vildrac, « Eugène Dabit peintre », dans le catalogue de l’exposition de l’œuvre peintre de Dabit chez Bernheim jeune, du 18 novembre au 3 décembre 1937. — « Hommage à Eugène Dabit » (L. Deffoux, F. Lefèvre, L. Le Sidaner, Ch. Vildrac), Cahiers de Paris, n° spécial de septembre 1938. — Louis Le Sidaner, Eugène Dabit (NRC 1938). — Hommage à Eugène Dabit, ouvrage publié sous les auspices de l’Association Blumenthal, dont E. D. avait été lauréat en 1932 : articles de dix-sept artistes et écrivains, dont M. Arland, A. Chamson, G. Friedmann, A. Gide, J. Giono, J. Guéhenno, M. Jacob, M. Jouhandeau, A. Maurois, M. Vlaminck, Gallimard, juin 1939. — Eugène Dabit, Journal Intime, Gallimard, 1939. — Maurice Dubourg, Eugène Dabit et André Gide, avec dix-huit lettres inédites de Gide, Plaisir du Bibliophile, Maurice Pernette, Paris, 1953. — P. Bardel, « Un écrivain trop oublié : Eugène Dabit », Littératures (XIV) (Annales de la Fac. des Lettres de Toulouse, 1967). — G. P. Sozzi, « Per una letteratura proletaria : Eugène Dabit », Culture française, Bari, 1973.
Une édition de l’importante correspondance de Dabit avec Roger Martin du Gard est actuellement en préparation.

ICONOGRAPHIE : Nombreuses photographies de Dabit dans la presse hebdomadaire et quotidienne : après la parution de L’Hôtel du Nord (début de 1930), lors de l’attribution du Prix Populiste (mai 1931) et surtout après la mort de Dabit (août-septembre 1936).
Un même portrait photographique de Dabit figure dans le catalogue de l’exposition Bernheim et dans le numéro spécial des Cahiers de Paris. Deux autres portraits ont été publiés dans le livre de Le Sidaner et l’Hommage à Dabit. Deux autoportraits de Dabit (dessins) ont été reproduits par Paris-Presse (22 mai 1930) et Micromegas (10 octobre 1937).
Un film a été tiré de L’Hôtel du Nord par Henri Jeanson et Marcel Carné en 1938. Sur ce film Hôtel du Nord voir le numéro de Cinémonde du 25 août 1938 (Photos des parents de Dabit, de l’Hôtel du Nord, du canal Saint-Martin). Signalons deux autres reportages photographiques sur l’Hôtel du Nord : dans Les Nouvelles Littéraires en décembre 1931 (avec photo de l’écrivain), dans Point de Vue le 20 décembre 1945.

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