DOUCET Charles, Georges

Par Roger Pierre

Né le 18 mars 1895 à Troyes (Aube), mort accidentellement à Valence le 8 décembre 1938 ; ouvrier bonnetier, puis employé. Militant syndicaliste et communiste à Paris, dans l’Aube, la Haute-Vienne, les Alpes-Maritimes, la Charente, la Somme, la Drôme et l’Ardèche.

Fils d’un conseiller municipal radical-socialiste de Troyes, Charles Doucet était issu d’une famille de sept enfants et acheva sa scolarité à douze ans sans certificat d’étude. Ouvrier bonnetier à Troyes avant la mobilisation, blessé grièvement en 1915, mutilé de guerre à la main gauche, il se trouva momentanément inapte à reprendre son premier métier. Employé à Paris, il y adhéra en 1918 au Parti socialiste, diffusa La Vague, et milita, dès leur fondation, à l’ARAC, dont il fut membre du Comité central, puis au Parti communiste, après avoir fait partie, pendant six mois en 1919, de la Ligue des droits de l’Homme. Il reprit par la suite à Troyes son travail à l’usine et fut à plusieurs reprises congédié pour son action syndicale. En janvier 1922, il contribua à l’affiliation à l’Union départementale unitaire de l’Aube du syndicat du Textile de Troyes, dont il était le secrétaire depuis 1921, et où les questions de personnes et de tendances entraînaient alors beaucoup de divisions et de polémiques. À l’assemblée générale extraordinaire du 14 juin 1922, il fit une critique serrée du manque d’activité de l’organisation, et fut le 26 juillet suivant élu, à l’unanimité, secrétaire du syndicat en remplacement de Dhautel, devenu secrétaire de l’Union départementale unitaire. Peu après, à la suite d’un mouvement général de protestation contre le renvoi injustifié d’un ouvrier de la maison Bellot, où il travaillait, il fut à son tour licencié.

Nommé délégué régional de la CGTU le 15 novembre 1922, et chargé de la propagande syndicale dans l’Aube, il représenta le syndicat du Textile au congrès de Bourges en 1923 ; mais, le 27 décembre de cette même année, il demandait à ses camarades de ne pas lui renouveler son mandat : « Après dix-huit mois de fonction où j’ai mené avec la plus grande combativité possible les destinées du syndicat, vous me permettez de reprendre ma place au travail afin de gagner un peu ma vie. »

Il se rendit alors à Limoges (Haute-Vienne) où il organisa les syndicats unitaires (6e région unitaire : Charente, Charente-Inférieure, Haute-Vienne, Corrèze, Cantal, Aveyron, Lot, Dordogne) jusqu’en juillet 1924, puis fut en 1924 et 1925 secrétaire de l’Union départementale unitaire des Alpes-Maritimes et de l’Union locale de Nice. Il travaillait alors comme marchand de chaussettes sur les marchés. Il vint soutenir à Valence (Drôme) la grève des employés de banque. « Il a la parole abondante et toute la fougue de la jeunesse », écrit Le Journal de Valence du 4 septembre 1925. Envoyé ensuite par la CGTU à Angoulême, il y organisa en 1926 et 1927 la 14e Région unitaire et en assura le secrétariat qu’il dut abandonner pour des raisons de santé. Le 24 juillet 1927, le IIe congrès régional adressa « à l’irréprochable et actif militant qu’est ce camarade ses regrets de le voir quitter un poste qu’il occupait avec tant de compétence et de dévouement ».

Pendant toute cette période, Charles Doucet milita aussi au Parti communiste et, aux élections législatives de 1928, fut candidat en Charente dans l’arrondissement d’Angoulême. Il recueillit 1 622 voix au premier tour et 322 au second tour, sur 2 000 votants. Depuis 1922, il collaborait à La Vie Ouvrière, par de nombreux communiqués et articles où il se montrait particulièrement préoccupé par les problèmes de l’unité (11 septembre 1925 : « Vers l’unité syndicale quand même » — 3 juin 1927 : « L’Unité n’est plus impossible », etc.)

Membre de la Commission exécutive de la CGTU, délégué par elle à Cologne, Berlin, Bruxelles, il fut l’un des six membres de sa délégation officielle aux fêtes du 10e anniversaire de la révolution d’Octobre et donna à La Vie Ouvrière (11 novembre 1927) ses impressions d’un séjour dans le centre textile d’Ivanovo, prenant avec les deux camarades qui l’accompagnaient l’engagement « d’être les plus ardents défenseurs de la Révolution russe et de faire comprendre aux masses travailleuses de notre pays l’intérêt qu’elles auraient à se débarrasser du capitalisme qui les exploite et les opprime ».

Il fit en 1929 et 1930 deux autres voyages d’études en URSS, se rendit dans la Somme où se déroulaient les grèves du Textile ; en 1929, secrétaire de la Fédération nationale des employés de commerce et de banque il anima la grève des employés de la Riviera à Nice.

Trois fois poursuivi et condamné au cours de ces diverses actions, il s’établit enfin au début de 1931 à Portes-lès-Valence et entreprit de suite d’organiser l’Union régionale Drôme-Ardèche des syndicats unitaires (jusqu’alors rattachés à la région de Grenoble).

Lorsqu’au 1er janvier 1931 Charles Doucet vint prendre le poste de secrétaire permanent et reconstituer la région unitaire Drôme-Ardèche dissoute en 1926, les syndicats rattachés à la 7e Région de Grenoble (Isère) se trouvaient dans une situation précaire : un solide noyau cheminot à Valence, Portes (Drôme) et Le Teil (Ardèche) constituait avec le syndicat de l’enseignement de l’Ardèche l’essentiel des effectifs, mais dans l’industrie privée n’existaient que de faibles bases à Romans, Valence et Crest (Drôme). Charles Doucet, inlassablement, parcourut les deux départements pour éclairer et stimuler les militants, parler aux travailleurs et soutenir leurs luttes, constituer de nouveaux syndicats, former des cadres. Il s’efforça d’organiser les chômeurs et s’attacha particulièrement à la défense des revendications des 25 000 ouvrières du textile, durement exploitées et en quasi-totalité inorganisées.

Apôtre de l’unité d’action, sur le plan syndical et dans la lutte contre le fascisme et la guerre, il prit des initiatives hardies comme celle (qui lui fut alors reprochée par le secrétariat de la CGTU) d’organiser à Valence le 22 septembre 1933, avec les dirigeants socialistes et confédérés Jules Moch*, Marcel Déat* et Louis Saillant* un grand meeting de masse contre le procès de Leipzig et le fascisme. L’accord réalisé grâce à ses efforts et à sa persévérance, le 7 août 1934, entre les deux Unions interdépartementales, fut peut-être le premier de ce genre ; par la suite, Charles Doucet joua avec Louis Saillant* un rôle important dans les travaux de la commission d’unité constituée le 26 septembre 1935 par les congrès de la CGT et de la CGTU.

Dans la nouvelle Union Drôme-Ardèche des syndicats, Charles Doucet fut d’abord adjoint à Saillant, secrétaire général, mais la majorité ex-confédérée supprima le 1er avril 1936 le second poste de permanent ; sans emploi ni ressources, Doucet fut appelé par Vaillant-Couturier à la rédaction de l’Humanité où il assura la rubrique du « Front Ouvrier ». Au cours des grèves de 1936, son absence fut durement ressentie dans la Drôme et l’Ardèche ; les militants ex-unitaires, devenus majoritaires, obtinrent le rétablissement du second permanent. Charles Doucet reprit ce poste le 1er janvier 1937, et quelques mois plus tard, il remplaça au secrétariat général Louis Saillant* appelé à Paris.

Communiste, Doucet fut aussi l’un des dirigeants de son Parti dans la Drôme et l’Ardèche ; membre du bureau régional, il fut candidat à diverses élections. Aux élections législatives de 1932, il n’obtint que 702 voix, sur 20 495 suffrages exprimés dans la circonscription de Valence, mais dans celle de Romans, en 1936, il en recueillit 3 362 (1 231 voix communistes en 1932). Journaliste de talent, il fut l’un des principaux collaborateurs des hebdomadaires régionaux, Le Travailleur alpin, puis La Voix populaire. Propagandiste parlant simplement aux ouvriers, il était particulièrement redouté de ses adversaires pour la précision de ses arguments, la fougue et le cran avec lesquels il leur portait la contradiction. Il payait de sa personne ; à la tête des manifestations contre les ligues factieuses, il reçut et rendit souvent des coups, comme à Privas, lors de la venue de Philippe Henriot, en juillet 1934. Pendant la grande grève des usines Lafarge de Cruas et Le Teil (Ardèche) en 1938, l’organe du PPF, L’Attaque, lança contre lui une violente campagne de calomnies, reprise par plusieurs quotidiens régionaux, ce qui provoqua un large mouvement de protestation ; le tribunal correctionnel de Valence fit justice de ces mensonges, rendit hommage à Doucet et condamna ses diffamateurs.

À Portes-lès-Valence où il demeurait, il fut, aux dires de ses camarades, « l’âme vivante » de la cellule, l’animateur des comités Amsterdam-Pleyel et de Front populaire, la tête de liste aux élections municipales, un militant des œuvres laïques ; Rose, sa compagne, recueillit une petite réfugiée espagnole et anima le groupe artistique des « Coquelicots portois » (Voir Cote Jean*).

Ce militant exemplaire, « sympathique, ardent, sensible, humain » (Louis Saillant*), n’avait que quarante-trois ans lorsque, se rendant avec son adjoint Marcel Defuides* dans l’Ardèche, pour y assurer des réunions syndicales, il fut le 24 octobre 1938 victime d’un accident d’automobile dont les circonstances restèrent inexpliquées ; il succomba quelques jours plus tard. Ses obsèques eurent lieu à Troyes (Aube), mais une foule évaluée par les journaux à 10 000 personnes accompagna son cercueil à la gare de Valence, rendant hommage, comme l’écrivit La Voix Populaire, à une vie qui avait « été tout entière au service du peuple ».

R. Abellio déclare l’avoir dépeint sous les traits de Renaud dans son premier roman : Heureux les Pacifiques (Ma dernière mémoire, II, Gallimard, 1975, p. 232).

Il était marié en troisièmes noces à Rose Faillenot, ouvrière d’usine, père d’un fils et d’une fille adoptive.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article110565, notice DOUCET Charles, Georges par Roger Pierre, version mise en ligne le 24 novembre 2010, dernière modification le 9 mai 2022.

Par Roger Pierre

ŒUVRE : Collaboration à de nombreux périodiques cités ci-dessus. Brochures : Pour la vie de nos syndicats. Pour des syndicats puissants. (Angoulême, 1928). — Aux Arch. Dép. Drôme : Ouvrière ! Assez de misère, assez d’exploitation ! (Valence, 1932). — À bas la misère ! Défendez-vous ! (Valence, s.d.). — Grandeur et décadence de la sériciculture et de la filature de soie (Valence, 1938).

SOURCES : Arch. Nat. F7/13090, F7/13096, F7/12972, Nice, le 1er avril 1926, F7/13104, F7/13721, F7/13730. — Arch. Dép. Charente, M 217. — Arch. Dép. Var, 3 Z 429. — Arch. Dép. Drôme, 10 M 23, M 89-90, 3 M, 13 M 238. — I.M.Th., bobine 98. — Registre des P. V. du Syndicat du Textile de Troyes. — La Voix ouvrière, 1922-1930. — Le Travailleur alpin, 1931-1936. — La Voix populaire, 1936-1938 (portrait, 5 septembre 1936). — La Volonté socialiste. — Le Petit Valentinois. — La Dépêche de l’Aube, 1920-1925. — Le Petit Troyen, décembre 1938. — L’Ouvrière, 1922-1923. — Allocution de Louis Saillant* lors du 50e anniversaire de l’Union des syndicats Drôme-Ardèche, 1963. — Témoignages et souvenirs recueillis dans la Drôme. — RGASPI, Moscou, 495 270 689 : questionnaire autobiographique de 1932.

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