FRANÇOIS Louis [FRANÇOIS Léon, Louis]

Par Jean-Jacques Doré

Né le 5 avril 1867 au Havre (Seine-Inférieure,Seine-Maritime), mort le 26 juillet 1939 au Havre ; successivement inscrit maritime, employé des entrepôts, docker, gérant de coopérative enfin commis sur le port du Havre ; secrétaire du syndicat CGT des Docks et entrepôts du Havre de 1907 à 1914, secrétaire du syndicat des Dockers de 1916 à 1921, secrétaire de l’Union locale de 1916 à 1919, délégué fédéral permanent de la subdivision des ports de la Manche de 1917 à 1921, éminence grise de la vie syndicale sur le port du Havre jusqu’en 1937 ; conseiller municipal socialiste de 1919 à 1939.

Fils d’un marin, Louis François navigua longtemps, comme mousse, il racontait qu’alors "on lui jetait de la nourriture dont un pourceau n’aurait pas voulu", pour finir quartier-maître.

Il se fixa ensuite dans sa ville natale où il travailla dans les entrepôts du port. Militant syndical depuis 1890, il dirigea le secrétariat du syndicat CGT des Docks et entrepôts de 1907 à 1914 et siégea à la commission administrative de l’Union locale à partir de 1911.

Devenu docker pendant la guerre, il prit en 1916 la direction d’un syndicat moribond qui ne comptait plus que 80 membres et reconstitua l’Union locale avec un noyau de militants expérimentés comme Jules Leroux et d’affectés spéciaux des chemins de fer et de la métallurgie comme Charles Lechapelain. Secrétaire des deux organisations, "il jouissait d’une influence énorme sur les dockers" (jugement du commissaire spécial du 30 août 1919), qui dépassait les limites du port normand lorsqu’il fut nommé délégué fédéral permanent de la subdivision des ports de la Manche ; il dirigea avec succès plusieurs grèves dont celles de Dunkerque et du Havre.

Secrétaire général permanent de l’Union des syndicats du Havre et de la région en 1917 et 1918, il fut réélu en mai, appointé à 600 frs par mois, à l’issue du Xe congrès ; il était assisté de Georges Desbouis des PTT secrétaire adjoint, de Henri Duchâteau du Bâtiment, trésorier permanent et de Henri Lambert des Cheminots, trésorier adjoint.

En octobre 1919, il démissionna du secrétariat de l’UL pour se consacrer au syndicat des Dockers (qui comptait plus de 2 000 membres début 1920), à ses responsabilités fédérales et à son mandat municipal (élu conseiller socialiste en 1919). Délégué minoritaire au congrès de la CGT à Lyon, il vota contre le rapport moral, mais restait en fait très hésitant ; il déclarait le 24 septembre : "je conserve ma confiance à Jouhaux et Dumoulin, mais Monmousseau est un jeune minoritaire qui promet ; la révolution est inévitable mais elle ne se fera pas comme en Russie, ni pillages, ni destructions, ni croisement de bras".

Le 1er janvier 1920, il fut le principal artisan de la création d’un puissant syndicat des Ouvriers du port du Havre qui, outre les Dockers, regroupait en son sein les Charbonniers, les Camionneurs, les Commis auxiliaires, les Voiliers, les Employés de magasins et les Grutiers, répartis en 7 sections syndicales. Au mois de mai, il dirigea la grande grève avec Montagne (des Marins), Fouré (des Cheminots), Alliet (du Bâtiment) et (Quesnel (des Métaux) ; mais le 12, il fut arrêté par la police qui fit irruption dans la chambre où il s’ébattait en la galante compagnie de deux jeunes femmes. Il fut incarcéré sur le champ à la prison du Havre avec Alliet, Montagne et Fouré. La nouvelle aussitôt connue, un cortège de grévistes se forma pour tenter de le délivrer et de violentes bagarres avec la police éclatèrent devant la porte des geôles.

Ses convictions avaient alors évoluées et progressivement, il se rapprochaient des thèses majoritaires si bien que, délégué au congrès d’Orléans, il s’abstint lors du vote sur le rapport moral alors qu’il avait un mandat impératif en faveur des minoritaires. Lors de l’assemblée générale des Dockers, le 20 octobre 1920, il reçut un blâme et entra en lutte ouverte avec les jeunes syndiqués membres du CSR (Comités syndicalistes révolutionnaires) du Havre, Le Gall, Sénécal et Gilles. Il fut pourtant réélu secrétaire général du syndicat des Ouvriers du port le 1er janvier 1921, mais le 4 mars, il présenta sa démission après le vote de l’assemblée générale en faveur de l’adhésion au CSR. Il revint pourtant sur sa décision le 14 lorsqu’un nouveau vote de l’assemblée à bulletins secrets repoussa l’adhésion et renouvela sa confiance à Louis François et à la CGT. Dans une adresse finale, Louis François qualifia ses adversaires de "gosses et d’énergumènes".
En mai 1921, il concrétisa un projet qui lui tenait à cœur et qu’il évoquait souvent, un restaurant coopératif pour les ouvriers du port auquel le syndicat abonda à hauteur de 14 800 frs. Pourtant les tensions persistaient, aussi Louis François choisit de ne pas se représenter lors des élections de décembre, d"autant que son poste de délégué fédéral permanent à la subdivision des ports de la Manche avait été supprimé lors du congrès de Bordeaux en septembre 1921, à cause d’une trésorerie déficitaire. Il restait pourtant un militant et le 10 mars 1922, au cours d’une réunion dramatique, il tenta sans succès d’empêcher l’adhésion des Ouvriers du port à la CGTU, les coups pleuvaient dans la salle et sur l’estrade, il faillit en venir aux mains avec Victor Engler, le secrétaire des Dockers unitaires de Rouen...un colosse de deux mètres !
Il se consacra alors à la création d’une coopérative de déchargement qui vit le jour en mai 1922 ; elle dut fermer ses portes en 1925, Louis François confiait qu’il aurait fallu un capital d’un million de frs pour qu’elle puisse lutter à armes égales avec les entreprises patronales. Elle le plaçait aussi en porte-à-faux avec le syndicat dont le secrétaire lui reprochait en septembre 1924 de "faire oeuvre de patron".

La même année, les Dockers quittaient la CGTU pour l’autonomie, sonnant le glas du grand syndicats des Ouvriers du port. Ils allaient encore faire appel à lui. Les employeurs du port du Havre avaient suscité et financé la formation d’un comité de défense des ouvriers du port en décembre 1923 pour contrer l’influence du syndicat avec un certain bonheur, il ne comptait plus qu’une soixantaine de membres qui lui confièrent la mission de résoudre le problème. François connaissait bien les dirigeants du comité, Carlier, Delaunay et Lesterlin ; il engagea avec eux des pourparlers qui aboutirent à un projet de fusion approuvé par les dockers le 16 avril 1926. Dès lors les adhésions affluèrent, 1 536 membres en 1929, près de 3 000 en 1933, d’autant que la carte syndicale était devenue obligatoire à l’embauche journalière.

Parallèlement, il poursuivait son action politique à la SFIO, conseiller municipal du Havre jusqu’en 1939, il fut candidat aux élections d’arrondissement en juin 1927 et se désista au second tour en faveur du communiste Émile Deschamps.

En 1928, il travailla à nouveau sur le port comme commis "omnibus" (pointeur au débarquement et au chargement des marchandises) et dirigea plusieurs grèves avec Jean Le Gall et Louis Lemoine dont deux furent victorieuses en mai 1928 et en janvier-février 1931. Jusqu’en 1936, il siégea à la commission administrative du syndicat autonome des Dockers ; son nom faisait toujours recette, 2 279 voix aux élections syndicales du 7 avril 1935. Le commissaire spécial écrivait à cette occasion : " il est à la tête de tous les mouvements revendicatifs depuis 1928 et ses conseils sont toujours très écoutés par les militants du Havre".

En 1937, il abandonne la vie militante, il avait alors 70 ans ; sa retraite fut de courte durée.

Louis François s"était marié au Havre le 10 mai 1899, puis remarié à Sanvic à côté du Havre, le 12 avril 1902 avec Marguerite Le Jamble, il mourut au Havre le 28 juillet 1939.


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Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article114125, notice FRANÇOIS Louis [FRANÇOIS Léon, Louis] par Jean-Jacques Doré, version mise en ligne le 17 mai 2020, dernière modification le 11 mai 2020.

Par Jean-Jacques Doré

SOURCES : Arch. Nat. F7/13619, années 1917-1919. — Arch. Dép. Seine-Maritime dockers du Havre 1919-1925, non classés, Sûreté générale, rapports mensuels des commissaires spéciaux, 4 MP 2872 Conflits du travail Dieppe et Le Havre 1917-1929, 10 MP 1408 Bureaux syndicaux 1918-1919, 4 MP 2800 les "1er" août, 1 MP 243 Renseignements sur suspects. — Le Réveil ouvrier. — La Vérité. — Mémoire de Maîtrise, J.-J. Doré. — Renseignements communiqués par Sylvie Barot, sous-archiviste du Havre, 19 juin 1984. —

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