GUILLAIN Alix

Par Bernard Dandois

Née le 8 octobre 1876 à Bruxelles, morte le 19 mars 1951 à Paris ; militante du PCF ; compagne du philosophe Bernard Groethuysen.

« Ce qui frappait dans son beau visage, qui le rendait inoubliable, c’est une certaine lumière étonnante du regard, à la fois douce et aiguë, en face de quoi le mensonge et la lâcheté ne pouvaient connaître que la déroute, une certaine manière qui exprimait une générosité capable des plus purs silences, une passion tranquille » (Léon Moussinac*, in Lettres françaises du 22 mars 1951).

Lorsque Alix Guillain naquit à Bruxelles le 8 octobre 1876, ses parents étaient encore domiciliés en France, à Boulogne-sur-Mer, la ville natale de son père, Gaston Guillain qui était agent commercial ; sa mère, Mary Ann Thompson, était née à Enfield en Angleterre. D’origine sociale bourgeoise et aisée, elle vécut son enfance imprégnée des idées de Darwin et d’Élisée Reclus.

Aucune trace n’a été retrouvée d’études qu’elle aurait poursuivies à l’Université libre de Bruxelles où à l’Université nouvelle fondée en 1894 dans la capitale belge par Élisée Reclus et ses amis anarchistes et socialistes ; peut-être fut-elle envoyée par sa famille en Grande-Bretagne, en France ou en Allemagne ; en tout cas, elle devint interprète : c’est cette profession qui figure sur ses pièces d’identité. Sa connaissance approfondie de l’allemand l’amena à traduire les œuvres du philosophe Georg Simmel, puis à participer à l’édition des œuvres de Wilhelm Dilthey, en même temps que Bernard Groethuysen, qu’elle avait sans doute rencontré à Paris peu après 1904. Alix Guillain n’épousa pas Bernard Groethuysen (1880-1946) et, fidèle à ses idées, elle refusa, tout comme son compagnon, les héritages familiaux. Dès l’année 1904, Groeyhuysen résida régulièrement à Paris, où il avait été envoyé par l’Académie des sciences de Berlin pour y rechercher des documents sur Leibniz ; il entra en contact avec les milieux de la NRF, dont il fut jusqu’en 1940 un collaborateur précieux.

Prisonnier allemand durant la guerre de 1914-1918 (au camp de Châteauroux), il ne fut libéré qu’au début de 1919. En 1932, il quitta définitivement l’Allemagne pour protester contre les persécutions nazies envers ses collègues d’origine juive ; il s’installa à Paris, travailla chez Gallimard et acquit la nationalité française en 1937.

Durant la Première Guerre mondiale, Alix Guillain participa au courant internationaliste : elle appartint au comité révolutionnaire internationaliste de la 9e section de Paris et, au congrès de Tours, elle signa la résolution d’adhésion à la IIIe Internationale. En 1921, elle fit paraître la première traduction des Lettres de la prison de Rosa Luxemburg. Au début des années 1920, elle collaborait à la revue Clarté et participa activement à la rédaction des éditoriaux anonymes et à la rubrique « Les Intérêts et la Sottise » ; elle collabora aussi à la rubrique internationale de l’Humanité qu’elle quitta en 1924 pour devenir rédactrice au journal L’Internationale. Dès la fondation de l’Institut Marx-Engels à Moscou, Lounatcharski sollicita sa collaboration et elle en devint une correspondante. En 1929, elle participa à la campagne du PC pour les élections municipales, aux côtés de Georges Marrane*.

Le couple Groethuysen-Guillain fréquenta régulièrement la famille de l’industriel luxembourgeois Émile Mayrisch (magnat de l’ARBED, représentant du capitalisme social, partisan de l’entente franco-allemande, philanthrope et mécène) ; ils séjournaient souvent au château de Colpach, propriété des Mayrisch au Luxembourg ainsi que dans leur propriété de Bormes-les-Mimosas en France : c’est à Colpach qu’Alix Guillain alla pour « travailler dans le calme à la traduction de l’Anthropologie philosophique de Groethuysen (lettre à Jean Ballard du 3 mars 1949). Autre preuve de ces liens étroits : en 1922, Andrée Mayrisch (fille d’Émile, qui épousera Pierre Viénot, ministre sous le Front populaire) écrivait à sa mère qu’elle avait l’intention de s’installer à Paris chez Alix Guillain pour y étudier les théories socialistes (cf. Colpach, éd. des « Amis de Colpach », Luxembourg, 1978, p. 249). En 1923-1924, Alix Guillain collaborait fréquemment au journal communiste l’Ouvrière.

Durant les années 1930, Alix Guillain et Bernard Groethuysen côtoyèrent régulièrement les milieux littéraires gravitant autour de la NRF ; ils fréquentaient assidûment André Gide* et André Malraux* au moment de leur engagement politique et ils étaient amis intimes.

C’est d’ailleurs à Alix Guillain que fut attribuée, à tort, l’adhésion de Gide au communisme ; Roger Martin du Gard rapporta fidèlement à André Gide* les propos tenus par Ramon Fernandez en septembre 1932 à la décade de Pontigny : « Gide est tout simplement manœuvré depuis quelque temps par une militante sectaire et bien connue qui, sans nul doute, a reçu du Parti mission d’« avoir » Gide. On comprend du reste l’importance que peut avoir sa conversion pour la Cause ! » (lettre de Roger Martin du Gard à André Gide* du 4 septembre 1932).

De même, c’est au compagnon d’Alix Guillain que Jean Lacouture attribue l’engagement politique d’André Malraux* : « Ce Socrate aux allures de Diogène joua pendant quinze ans un rôle essentiel dans la vie intellectuelle d’André Malraux* [...] Sans Groethuysen, peut-on imaginer tout à fait son engagement révolutionnaire de 1934 à 1939, sa discrétion sur les procès de Moscou et le pacte de 1939, son attachement persistant à l’URSS jusqu’à la fin de la guerre ? » (cf. Jean Lacouture, Malraux, une vie dans le siècle, Paris, 1976, p. 145).

André Berne-Joffroy, qui la connut au début de 1943, la décrit ainsi : « Alix Guillain était une femme supérieure, mais par-dessus tout une noble figure, une sorte de sainte laïque... Par sa nature de révoltée, elle avait tout ce qu’il faut pour faire une trotskiste. C’est le calme et la subtilité de Groethuysen qui ont retenu Alix dans l’orthodoxie » (cf. Situation de Groethuysen, in Médiations, n° 2, 1961, p. 12). De fait, Alix Guillain était violemment opposée aux trotskistes ; son opinion était que « tous ces mouvements séparatistes ne peuvent que nuire à la cause communiste » (Cahiers de la Petite Dame, vol. II, p. 246).

Elle désapprouva André Gide* chaque fois qu’il émit des critiques envers l’URSS : en 1935, à propos de son attitude dans l’affaire Victor-Serge où il décida de demander par écrit des explications à l’ambassadeur soviétique, ou lors de la publication de son Retour de l’URSS en 1936.

C’est elle que Roger Martin du Gard sollicita en 1933 pour obtenir des renseignements à propos de cas d’objecteurs de conscience, pour son dernier volume des Thibault (lettres à André Gide* en 1933).

Enfin, Alix Guillain semble avoir été une amie proche de l’écrivain Anna Seghers, qui avait vécu en exil à Paris dans les années 30. En témoigne le ton d’une lettre qu’Anna Seghers lui envoie de Berlin quelques mois après son retour en Allemagne, le 16 décembre 1947. Après s’être comparée elle-même à une martienne débarquée à Berlin, Anna lui dit :"S’il te plaît, chère Alix, s’il te plaît, chère martienne au grand coeur, avant de t’en aller, envoie à mes enfants un pneu pour leur dire qu’ils peuvent venir encore une fois se blottir dans ton giron." [Lettre publiée dans le recueil : Anna Seghers : /Hier im Volk der kalten Herzen. Briefwechsel 1947/[Ici, dans ce peuple aux coeurs froids.
Correspondance 1947], Berlin : Aufbau Taschenbuch Verlag, 2000/./Lettre n° 134, pp. 191-195.]


Alix Guillain resta toute sa vie membre du PCF et admiratrice de l’URSS ; en juillet 1950, elle résidait chez une amie en Belgique et assista à l’agitation liée à l’affaire royale. Un mois plus tard, elle écrivait à une autre amie : « Hélas, le règne de la raison que prédisait Voltaire ne semble pas encore être venu, et s’il n’y avait pas l’URSS, ce serait à désespérer. »

Quelques mois plus tard, elle succomba à une courte maladie à l’Hôpital de la Pitié à Paris, elle fut incinérée au colombarium du Père-Lachaise ; en juin 1981, ses cendres furent transportées au cimetière Notre-Dame à Luxembourg-Limpartsberg auprès de la tombe de Bernard Groethuysen. Étaient présents à ce dernier hommage : André Berne-Joffroy, Dominique Desanti et Mischka Lvoff.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article114485, notice GUILLAIN Alix par Bernard Dandois, version mise en ligne le 24 novembre 2010, dernière modification le 6 décembre 2019.

Par Bernard Dandois

ŒUVRE : « Lénine philosophe », in Bulletin communiste n° 7 du 15 février 1921, pp. 186-187. — Traductions : 1. Georges Simmel. Mélanges de philosophie relativiste. Paris, 1913. — 2. Maxime Gorki, Souvenirs sur Tolstoï in « NRF », 1920, pp. 862-922 (trad. de l’anglais). 3. Rosa Luxemburg. Lettres de la prison. Paris, Éd. de la Bibliothèque du Travail, 1er mars 1921 (Les Cahiers du Travail, 1re série, 1er cahier). 4. — Eugène Varga Deux systèmes : économie socialiste et économie capitaliste, Paris, Éditions sociales internationales, 1938. 5. Karl Marx, Le Capital (livre I). Paris, Éditions sociales internationales, 1939. 6. Textes suivants dans le recueil de Georges Plekhanov, L’Art et la vie sociale (présenté par Jean Fréville*). Paris, Éditions sociales, 1949 : De l’Art, La littérature dramatique en France au XVIIIe siècle du point de vue sociologique ; Maxime Gorki : Les Ennemis. 7. Bernard Groethuysen, Anthropologie philosophique, Paris, Gallimard, 1952 (Bibliothèque des idées), rééd. : 1980. Philosophie de la Révolution française (précédé de Montesquieu). Paris, Gallimard, 1956 (Bibliothèque des idées) ; rééd. partielle chez Gonthier, 1966 (Médiations), ainsi que divers articles de Groethuysen dans les revues françaises et allemandes : Cahiers des Saisons, Cahiers du sud, Deucalion, Europe, Lancelot, La Nef, Mercure de France, Revue de métaphysique et de morale et Sinn und Form. — Historique de l’édition du Livre 1er du Capital, août 1872-28 avril 1875, par Alix Guillain et Antoine Legendre, offerte par J. et Alice Kahn à André Marty* le 6 novembre 1949.

SOURCES : IISG (Amsterdam) IMEC (Caen) BLJD IRM (Paris) et AML (Bruxelles). — Renseignements fournis par l’Institut de Recherches marxistes à Paris, par Yvon Belaval. — Lettres d’André Berne-Joffroy, Nelly Marez-Darley, Jean-Toussaint Desanti, Jean Duvignaud, Gérhard Heller, Edgar Morin, Georges Navel et Francis Ponge. — Souvenirs de Maria Van Rysselberghe, la confidente d’André Gide* dans : Les Cahiers de la Petite Dame : 1918-1951 ; préface d’André Malraux*. Paris, Gallimard, 1973-1977 (Cahiers André Gide*, vol. 4, 5, 6 et 7). — André Berne-Joffroy, Situation de Groethuysen, in Médiations, n° 2, 1961, pp. 5-17. — André Gide* et Roger Martin du Gard, Correspondance : 1913-1951 (introduction par Jean Delay). Paris, Gallimard, 1968 (2 vol.). — Clara Malraux, Le Bruit de nos pas. Vol. IV : Voici que vient l’été. Paris, Grasset, 1973, pp. 60-62. — Léon Moussinac*, Alix Guillain, in Lettres françaises, n° du 22 mars 1951. — Georges Navel, Sable et limon, Paris, Gallimard, 1952 (lettres à Bernard Groethuysen et Alix Guillain : 1935 à 1945). — Jean Paulhan Mort de Groethuysen à Luxembourg, Montpellier, Fata Morgana, 1976 (d’abord paru dans le n° d’hommage de la NRF à Jean Paulhan : 1969, pp. 946-976). — Le Congrès de Tours. Compte rendu des débats. Paris, Éditions sociales, 1980. — Une douzaine de lettres conservées dans les archives Jean Ballard (directeur des Cahiers du sud) aux Archives de la Ville de Marseille. — Photos et lettres privées conservées chez André Berne, Joffroy et Nelly Marez-Darley. — Bernard Dandois, Bernard Groethuysen, le philosophe des refus (à paraître). — http://www.faz.net/aktuell/feuilleton/buecher/rezensionen/sachbuch/unter-bruecken-der-metaphysik-1105740.html. — Notes d’Hélène Roussel.
Edition corrigée du Livre I du Capital de Karl Marx en 1938 aux ESI puis en 1951 aux Editions sociales
Traduction des œuvres de Groethuysen Anthropologie philosophique Philosophie de la Révolution française Rousseau etc…
Bernard Dandois, Bernard Groethuysen & Alix Guillain, Lettres 1923-1949 à Jean Paulhan et Germaine Paulhan (édition établie, préfacée et annotée par Bernard Dandois), Éditions Claire Paulhan, 2017, p. 223-233.

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