JOBERT Aristide [JOBERT Léopold, Aristide], dit Trebo

Par Justinien Raymond et Madeleine Rebérioux, compléments de Jean-Charles Guillaume

Né le 23 mars 1869 à Paroy-en-Othe (Yonne), mort le 20 avril 1942 à Issy-les-Moulineaux (Seine) ; employé au Gaz de Paris ; militant socialiste ; député.

Aristide Jobert est né dans un petit village de la forêt d’Othe. Si son acte de naissance cite comme témoins un tonnelier et un menuisier, il ne précise pas ce que faisaient ses parents. Mais il a évoqué lui-même un peu plus tard leur dure vie d’ouvriers agricoles à peine égayée par la possession d’une petite vigne que devait bientôt détruire le phylloxéra. Il fit les « études qu’on fait à la campagne quand on fréquente l’école publique » et, l’école finie, vint travailler à Sens. Il rêvait alors d’être typographe : « Il me semblait, écrira-t-il le 27 décembre 1913, qu’en composant les lettres et les phrases, l’ouvrier typographe meuble encore son cerveau de ces connaissances dont l’homme a tant besoin dans la vie » (Travailleur socialiste de l’Yonne). Il entra comme apprenti à la cléricale imprimerie Duchemin et c’est dans les ateliers de Sens qu’il connut les camarades, comme François Duporc, qui devaient plus tard constituer le premier noyau du groupe socialiste. Il suivait en même temps le soir les cours d’adulte à l’école de la rue Thénard où ils étaient professés par l’ancien maître de sa mère, M. Malluile, et il étudiait la musique à la société « L’Harmonie ».

On ne sait pas exactement quand il quitta Sens. Il n’avait apparemment pas pleinement réussi dans son métier de typographe ; il fut chassé de l’imprimerie Duchemin pour avoir, nous dit-il, exprimé trop vivement ses sentiments anticléricaux traditionnels dans sa famille. Mais s’il a pu affirmer, hésitant d’ailleurs sur la date, avoir adhéré au POSR en 1892 (Travailleur socialiste de l’Yonne, n° cit.) ou en 1894 (congrès de Toulouse de la SFIO, 1908) — en tout cas, après son service militaire — rien ne nous assure formellement qu’il habitait encore Sens à l’époque. Ce qui est certain, c’est qu’après son départ, il vécut quelque temps à Auxerre où, en avril 1895, il dirigeait la Fanfare ouvrière, puis il retourna au travail de la terre : domestique de ferme, en particulier à Courgenay (Yonne), il connut l’effroyable état de pauvreté et de dépendance qui était alors la règle pour les salariés agricoles de ces régions ; il travailla aussi avec les bûcherons et, dès 1893, au moment où, dans le centre de la France, s’éveillait un peu partout la conscience de classe des « gens des bois », il tenta de syndiquer, sans grand succès, ceux qui travaillaient dans la forêt d’Othe. En 1894, dans le Mandat impératif, publié à Auxerre, il publiait, sous le pseudonyme de Trebo, une série d’articles intitulés « Les bûcherons de la forêt d’Othe » où il appelait à les organiser. Il leur consacrera à nouveau, dix ans plus tard, en avril, puis en novembre 1905, quelques articles dans le Travailleur socialiste de l’Yonne, dans le cadre d’une passionnante et émouvante série d’études, nourries de son expérience personnelle, sur la dure vie des différentes couches paysannes dans l’Yonne.

Il y a donc un Jobert paysan, à la « démarche lourde », à la « bonne grosse tête rougeaude », avec sa « barbiche rouge flamboyante » et son « teint vermillonné » (Victor Méric) ; un Jobert aux gestes gauches et à l’élocution difficile, à qui Jean Jaurès pourra dire lorsqu’il le verra à la première réunion du groupe parlementaire socialiste, après les élections d’avril 1914 : « Ah ! Jobert, combien j’ai été heureux de votre élection ; c’est bien le paysan qui a battu le châtelain » (Jobert, Souvenirs d’un ex-parlementaire). Sa transplantation dans la capitale dut être dure. Il se décida à partir lorsque le phylloxéra eut complètement détruit le lopin de vigne paternel et trouva à la Compagnie parisienne du gaz un travail durable et pas trop sédentaire : il contrôlait à domicile les compteurs et passait sa vie dans les rues et dans les escaliers.

On ne sait quand il entra au Grand-Orient, ni quand il adhéra à la Chevalerie du Travail française dont il devait être au début du siècle le dernier Grand Maître. En tout cas, son vigoureux allemanisme le prédisposait à cette seconde option et n’était pas en contradiction avec la première. Il avait hérité de sa jeunesse un sens de classe aigu, même si on peut le juger primitif, un antimilitarisme et un anticléricalisme ardents, un antiparlementarisme proche de celui de Gustave Hervé. Mais, antiparlementaire, Jobert n’était pas « antivotard » : s’il ne croyait pas à l’efficacité du bulletin de vote pour rénover la société, il pensait que les campagnes électorales constituaient une période d’action et d’agitation privilégiée dont les socialistes auraient eu bien tort de ne pas profiter. Encore fallait-il crier la vérité, ne pas chercher à être élu, s’en prendre avec vigueur « aux gavés, aux autres décorés, aux assassins chamarrés du peuple » (réponse de Jobert au questionnaire du Parti avant les élections législatives de 1906 — Travailleur socialiste de l’Yonne, 9 septembre 1905).

Inscrit à la 13e section de la Seine de la SFIO au moment de l’unité, il militait également au sein du groupe des originaires de l’Yonne et sa fédération d’origine gardait assez confiance en lui pour le désigner, lors du congrès d’unité qui se tint à Auxerre le 18 juin 1905, comme son délégué suppléant au Conseil national. De 1905 à 1914, il combina ces trois zones d’activité, sans renoncer d’ailleurs au syndicalisme. En 1906 par exemple, il tenta de présenter avec quelques camarades une liste syndicaliste révolutionnaire à la Compagnie du gaz et il fut candidat unifié dans la circonscription de Joigny où il obtint un peu plus de 2 500 voix et se retira au second tour en faveur du radical. Intrépide lieutenant de Gustave Hervé, il renchérissait sur son maître tant dans le Travailleur socialiste de l’Yonne qu’à la Guerre sociale à laquelle il collabora à partir d’août 1907, et le poussait, par-delà les habiletés manœuvrières dont Hervé n’était pas exempt, à dresser le vrai parti de la révolution face à la SFIO parlementarisée qui, disait-il, trahissait sa mission. Guesdistes et Jauressistes lui paraissaient également réformistes. Il tonnait contre eux aussi bien dans les réunions publiques que dans les congrès fédéraux de l’Yonne ou de la Seine, tel celui qui se tint à Saint-Denis en septembre 1908, prélude au congrès national de Toulouse où Jobert fut délégué en octobre.

Il ne se contenta pas d’être délégué, il y prit la parole longuement pour défendre la motion de la 13e section de la Seine et la ligne politique des insurrectionnels, en l’absence de Gustave Hervé emprisonné. Ce n’était pas facile. Plusieurs sections avaient proposé des motions d’exclusion à l’égard de Jobert et de ses amis. Il se réclama ardemment de la tradition allemaniste, sans parvenir d’ailleurs à regrouper autour de lui l’ensemble des allemanistes, mais il sut mettre habilement en évidence le gain de 200 adhérents réalisé par la 13e section en deux ans et il se rallia finalement, comme la quasi-unanimité du congrès, à la motion Jaurès. L’émoi fut grand à la Guerre sociale. Jobert « se ressaisit » rapidement (l’expression est de G. Hervé) et, le 21 octobre 1908, dans un article intitulé « Impressions de congrès », il déclara qu’il n’aurait pas voté la motion d’unanimité s’il n’avait pas dû quitter le congrès pour son travail. « La bataille de Toulouse est perdue, mais la lutte continue », concluait-il.

Encore candidat « socialiste révolutionnaire », parrainé par la fédération de l’Yonne, à Sens, le 7 mars 1909, après l’élection au Sénat du député maire Lucien Cornet, il recueillit 2 151 voix et fut battu par Javal. Le sous-préfet avait à cette occasion demandé son inscription sur le Carnet B (Arch. Dép. III M 1 / 303). Toute l’année, ainsi qu’en 1910, il se consacra à l’organisation à Paris des petits groupes révolutionnaires recrutés en partie chez les socialistes, en partie chez les anarchistes qui s’activaient autour de la Guerre sociale et de son « Service de sûreté révolutionnaire ». Les Chevaliers du Travail des chantiers parisiens — ils étaient à l’époque quelque trois cents s’il faut en croire ce que dira Jobert à Mayéras dix-huit ans plus tard (Dépêche de Toulouse, 30 janvier 1929) — y participaient activement. À vrai dire, Jobert était pris dans un réseau de fidélités en partie contradictoires où il se débattait malaisément. C’est ainsi qu’ayant promis aux « camarades du Sénonais » d’être à nouveau leur porte-parole aux élections législatives de 1910, il fut sans doute semoncé par Hervé et ses amis et annonça dans la Guerre sociale (22 décembre 1909) ses « adieux à la popote électorale » ; il n’alla même pas s’expliquer au congrès fédéral et se retira sous sa tente, facilitant ainsi la campagne abstentionniste d’une partie de la direction fédérale de l’Yonne, qui aboutit à rassembler à Sens plus de 3 300 bulletins blancs ou nuls. La confiance de Jobert dans Hervé commença-t-elle à fléchir à cette occasion ? Il dira plus tard à Mayéras que la crainte de voir Hervé mettre la main sur la Chevalerie du Travail l’incita en cette année 1910 à dissoudre autoritairement l’Ordre, d’ailleurs agonisant.

Il avait cessé de payer ses cotisations au Parti en mars 1910 et, au moment des élections législatives, il fit campagne dans le XIIIe arr. de Paris pour deux candidats « antiparlementaires », Ricordeau et Julian, syndicalistes révolutionnaires du bâtiment. Ce furent deux « SFIO parlementaires qui furent élus » (Jobert, Travailleur socialiste de l’Yonne, 25 mars 1911). Il gardait pourtant au socialisme « une sorte de vénération » et, en 1911, il fut heureux d’être appelé à nouveau en Puisaye pour y faire des conférences collectivistes auprès des paysans. Ainsi « ressuscité », il reprit sa carte (en 1912 ou 1914 ?) et recommença, en tout cas, à collaborer au Travailleur au mois de novembre 1912. Il restait profondément « anti-patriote » plus sans aucun doute que G. Hervé, en train de « rajuster son tir », mais la fédération imposait maintenant à ses candidats une plus grande discipline.

Désigné le 2 novembre 1913 par un congrès fédéral comme candidat dans l’arrondissement de Sens pour les élections législatives d’avril 1914, il organisa pendant tout l’hiver, et dans des conditions difficiles, la prospection systématique des campagnes en y tenant des réunions tous les samedis et tous les dimanches dès que son travail parisien lui en laissait le loisir. Son adversaire Javal, chez qui il avait jadis, à quatorze ans, servi comme berger, était un radical de droite, très fortuné, mais peu aimé. La campagne électorale de Jobert se déroula sous le signe du Bloc auquel la fédération, à l’appel d’Hervé, s’était ralliée, et que, malgré ses critiques explicites, le candidat avait finalement accepté : « défense efficace de l’école laïque, impôt sur les fortunes avec dégrèvement sérieux de la terre ; suppression du Sénat, retour au service de deux ans avec orientation de l’armée vers le système des milices nationales ; réduction progressive des dépenses militaires, rapprochement franco-allemand avec règlement de la question d’Alsace-Lorraine » (Arch. Ass. Nat.). Il arriva en tête au premier tour, avec 4 800 voix ; la fédération décida de le maintenir au second et il fut élu avec 6 684 voix.

Voilà donc au Parlement l’ennemi du Parlement. Il siégea aux commissions des Boissons, des Comptes définitifs et économies, des Pensions civiles et militaires, mais fut évincé par Compère-Morel, s’il faut l’en croire, de la commission de l’Agriculture. Il se méfiait si fort encore de la majorité des élus socialistes, qu’il déposa une proposition de résolution en faveur du vote personnel (16 juin 1914) et, avec son ami Jean Bon, réclama une clef pour le pupitre où il déposait ses bulletins de façon que le « boîtier » du groupe ne pût en disposer à sa guise. Gustave Hervé, son ancien mentor, n’avait guère de considération pour lui quand il écrivit dans La Victoire : « M. Jobert réclame l’amnistie ; la Chambre rit comme on rit toujours lorsque M. Jobert parle. »

La guerre venue, Jobert réussit à « faire la nique à la censure » : « Voici ce que nous avions imaginé : dire chaque jour à la tribune de la Chambre ce que nous savions et ce que nous aurions voulu que le pays sache. […] Nous pouvions ainsi arriver à faire paraître au Journal officiel – le seul journal où la censure n’avait pas droit de regard – nos interventions. » (Aristide Jobert, « La nique à la censure », Souvenirs d’un ex-parlementaire (1914-1918), Paris, Editions Eugène Figuière, 1933, p.85). Eugène Figuière, son éditeur, le défendit ainsi : « Sur le front, nous attendions avec impatience le Journal officiel – on sait qu’il était très lu dans les tranchées […]. Les interventions d’Aristide Jobert, toujours débarrassées de l’enveloppement parlementaire usuel, étaient très goûtées » [« Préface », Aristide Jobert, Souvenirs, p.9].

Jobert se rangea avec l’unanimité du groupe socialiste dans l’Union sacrée. Il conseilla, « la mort dans l’âme », à un jeune soldat, fils d’un bon camarade socialiste et socialiste lui-même, antimilitariste comme tout lecteur du Pioupiou de l’Yonne, de se rendre à l’appel et vota les crédits de guerre « sachant que le peuple est derrière lui ». Ou encore : Il s’agit de « sauver la République, pour que la horde de Barbares que le kaiser d’Allemagne va lancer sur notre pays ne puisse avoir raison de nos libertés, de nos conquêtes, de notre civilisation. […] Il ne faut pas que les sauvages viennent ravager nos récoltes, violer nos femmes, éventrer nos enfants. […] Sus aux Barbares, aux sauvages, sauvons notre pays, sauvons nos libertés, sauvons la civilisation. »

Le 19 mai 1915, avec quinze collègues, il s’opposa à la Chambre aux quarante-cinq élus favorables à l’entrée d’Albert Thomas au gouvernement.

Il représenta la Fédération de l’Yonne au Congrès national les 25- 27 décembre 1915 à Paris, où il vota avec François Duporc, Gustave Hervé et Zéphyrin Camélinat la motion Renaudel, majoritaire, opposée à la motion Longuet-Mayéras-Laval et à la motion Zimmerwald.

Le 7 janvier 1916, se produisit chez Guilliet un incident : « Un certain nombre d’ouvriers, mécontents de la manière de faire de l’un des contrôleurs militaires qui opèrent la réception du matériel et exercent la surveillance des ateliers, lui manifestent leur antipathie par des cris hostiles » Après que Charles Mary Guerder eut qualifié l’usine Guilliet de nid d’"embusqués" dans un article du 22 janvier 1916 du journal L’Yonne, Jobert, membre de la Commission de l’armée et membre de la Commission chargée du contrôle des établissements fabriquant le matériel de guerre, fut chargé avec Lucien Cornet, sénateur, de faire une enquête sur l’incident. Il interpella le gouvernement à la Chambre le 25 février : « Plusieurs ouvriers nous affirmaient l’autre jour qu’[…] un bon tiers d’entre eux étaient de simples "embusqués", métallurgistes seulement depuis qu’ils ont été mobilisés comme tels. » Albert Thomas, chargé par Alexandre Millerand de l’organisation de la production du matériel de guerre, réfuta une partie de ces affirmations, mais jugea l’affaire grave, releva le contrôleur de la main-d’œuvre de ses fonctions et replaça l’ouvrier sanctionné à tort dans une autre usine.

Le 21 août, Jobert organisa à Auxerre avec Adrien Tissu, de l’Union locale des syndicats, une réunion pour « exposer la situation et la nécessité d’obtenir la victoire ». D’un côté, il fustigea quelques officiers du front qui « devraient être renvoyés à l’intérieur », traita Millerand, ministre de la Guerre du gouvernement Viviani du 26 août 1914 au 29 octobre 1915, de « représentant de la réaction » pour avoir nommer des aumôniers militaires sur le front et dans les hôpitaux, et Briand, président du Conseil (du 29 octobre 1915 au 17 mars 1917), de « sinistre gredin ou crétin ». De l’autre, il reconnut que des officiers de haute valeur étaient sur le front, rappela qu’il avait voté les crédits de guerre, répéta que l’agression était directement venue d’Allemagne, blâma l’attitude « des socialistes allemands qui avaient soutenu leur Kaiser », se déclara prêt à se rendre « sur le front pour remonter le moral à ses camarades socialistes », fit surtout l’éloge d’Albert Thomas, organisateur de la production d’armements et du travail ouvrier en temps de guerre, « un de ses amis, mais qui n’a pas voix au chapitre à la Chambre ». L’assistance peu nombreuse - 50 hommes et 3 femmes, très loin des 600 personnes du 31 juillet 1914 – est sans doute repartie convaincue des bienfaits de la politique d’Union sacrée mise en œuvre par les « majoritaires » du parti depuis août 1914.

Jobert fut délégué avec Roldes, Hervé, et Camélinat par le congrès fédéral de Sens du 22 octobre 1916 au Congrès national. Il approuva « la conduite suivie depuis le début de la guerre par le Parti, d’accord avec le groupe parlementaire » et s’opposa à la convocation du bureau socialiste international tant que la social-démocratie allemande resterait dominée par la majorité actuelle. Toutefois, peu de temps auparavant, il avait signé la longue circulaire adressée aux fédérations par la minorité qui se refusait « à laisser prolonger en guerre de conquête la guerre de défense nationale à laquelle [elle] participe ». (Les Fédérations socialistes III, p. 547). Le 11 décembre, il vota contre la poursuite de la collaboration ministérielle d’Albert Thomas après le retrait de Jules Guesde et de Marcel Sembat.

En 1917, mystérieusement, il changea de camp. Il compta parmi les quarante élus groupés autour de Compère-Morel qui condamnèrent publiquement l’adhésion du conseil national du 27 mai à l’appel des socialistes russes et scandinaves, pour une conférence à Stockholm. Après le 18 septembre, date d’avènement du cabinet Painlevé qui marqua la fin de la participation socialiste au gouvernement de défense nationale, il s’éloigna peu à peu du groupe parlementaire socialiste. Il prôna la guerre à outrance, puis une paix de châtiment au point de recevoir les compliments de l’Action française.

A la fin du printemps 1919, le parti socialiste commença à préparer les élections législatives de décembre et dut choisir les candidats pour les cinq circonscriptions du département. Les représentants de la vingtaine de groupes n’eurent aucun mal à désigner Félix Boullé, Camille Dufour et Marcel Pinon au congrès fédéral extraordinaire du 1er juin 1919 à Laroche. En revanche, ils ne parvinrent pas à se mettre d’accord sur le « cas » Jobert car, s’il était le premier député socialiste du département et jouissait de la prime du « sortant », il proposait de faire bloc les radicaux, ces « républicains sincères », « contre les républicains à faux-nez », ne se sentait pas lié aux décisions des Congrès internationaux et nationaux, s’opposait à la reprise des relations internationales et approuvait les traités de paix en discussion. Jobert, comme François Martin et Luc Froment, ne put d’ailleurs pas prendre la parole.

Un mois plus tard, l’atmosphère avait complètement changé. Le comité fédéral du 20 juillet à Migennes compléta la liste des candidats en désignant Aristide Jobert et Maxence Roldes. François Duporc et Charles Mary Guerder, deux adversaires, votèrent dans le même sens. Jobert l’indiscipliné pouvait espérer conserver son siège. Il déposa au congrès fédéral du 24 août une motion qui rendait l’Allemagne responsable de la guerre, condamnait en bloc la Social-démocratie qui s’était solidarisée avec les pangermanistes en votant les crédits de guerre et rejetait la dictature du prolétariat et le bolchévisme – au grand dam de Camille Dufour qui finit par accepter la candidature de Jobert grâce au sens de la synthèse de Maxence Roldes. Il put se réjouir de la ratification de sa candidature par 53 voix contre 10.

Après le congrès national des 11-14 septembre où circulèrent des rumeurs de scission, Jobert confirma qu’il ne suivrait pas les consignes du Congrès aux élus socialistes sous peine de se mettre eux-mêmes hors du Parti, à savoir de voter contre le budget et de repousser le traité de paix. Il rompit avec son parti, fit cavalier seul et choisit de faire équipe avec Charles Surugue sur la liste radicale soutenue par le journal L’Yonne. Il fut remplacé comme candidat socialiste par Maurice Serfaty, maire d’Egriselles-le-Bocage.

Sa liste, incomplète, eut 20 014 voix de moyenne sur 90 823 inscrits face aux 7 869 de la liste socialiste et aux 31 130 de la liste du Bloc qui enleva tous les sièges. Il obtint à Auxerre 36,4 % des voix contre 47,6% à la liste Milliaux du Bloc National et 12,2% à la liste Boullé socialiste.

Qu’il se fût durablement éloigné des révolutionnaires antimilitaristes qui rejoignaient alors le Parti communiste en formation, on en trouve la preuve dans le fait qu’il adhéra au Parti socialiste français d’Aubriot (peut-être sur les traces de son ami Lauche, ancien allemaniste comme lui) qui rejoignit bientôt les « républicains socialistes » sur des bases « défensistes » et jusqu’au-boutistes. En fait, Jobert cherchait sa voie... ou un siège. En 1924, il conduira dans l’Yonne la liste du Parti socialiste français et rassemblera 14 285 voix. Il en aura moins encore en 1928. À la fin de 1928 et en 1929, il contribuera activement à la constitution du petit Parti travailliste français dit encore Fédération des Travailleurs intellectuels et manuels mais, lorsqu’il fut candidat à Sens, au nom de ce parti, il ne recueillit que 445 voix : les temps héroïques étaient loin et, lancé dans les marécages politiques qu’il avait tant dénoncés, Aristide Jobert s’y était profondément enlisé. Il mourut quelques années plus tard, laissant trois enfants nés de sa première femme et un fils, prénommé comme lui Léopold, Aristide, né d’un deuxième mariage que Jobert avait contracté le 4 août 1932.

ŒUVRE : Collaborations : Le Mandat impératif. — Le Travailleur socialiste de l’Yonne. — Le Pioupiou de l’Yonne. — La Guerre sociale.
Participation au Ve congrès national de la SFIO tenu à Toulouse, 15-18 octobre 1908, pp. 423-438.
Brochures : La Danse des milliards, Paris, 1908, 32 p. IFHS (4 A S. 37). Discours prononcé le 18 septembre 1917 à l’avènement du cabinet Painlevé, par le citoyen Jobert, député socialiste de l’Yonne, s.l.n.d. (Bibl. Nat. Le 90/1409). — Souvenirs d’un ex-parlementaire (1914-1919), Paris, Eugène Figuière, 1933, 288 p. (Auxerre, Bibl. Mun., Sx 502).

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article114635, notice JOBERT Aristide [JOBERT Léopold, Aristide], dit Trebo par Justinien Raymond et Madeleine Rebérioux, compléments de Jean-Charles Guillaume, version mise en ligne le 24 novembre 2010, dernière modification le 1er décembre 2014.

Par Justinien Raymond et Madeleine Rebérioux, compléments de Jean-Charles Guillaume

ŒUVRE : Collaborations : Le Mandat impératif. — Le Travailleur socialiste de l’Yonne. — Le Pioupiou de l’Yonne. — La Guerre sociale.
Participation au Ve congrès national de la SFIO tenu à Toulouse, 15-18 octobre 1908, pp. 423-438.
Brochures : La Danse des milliards, Paris, 1908, 32 p. IFHS (4 A S. 37). Discours prononcé le 18 septembre 1917 à l’avènement du cabinet Painlevé, par le citoyen Jobert, député socialiste de l’Yonne, s.l.n.d. (Bibl. Nat. Le 90/1409). — Souvenirs d’un ex-parlementaire (1914-1919), Paris, Eugène Figuière, 1933, 288 p. (Auxerre, Bibl. Mun., Sx 502).

SOURCES : Arch. Ass. Nat., dossier biographique. — Arch. Dép. Yonne, III, M 1/303. Rapports du commissaire de police d’Auxerre (ADY 3U1), Rapports du Commissaire spécial (ADY 3M1/358). — Le Travailleur socialiste de l’Yonne, notamment les numéros des 4-6 juin 1914, 16 novembre 1915, 12 avril 1916, 7 février 1917, 29 décembre 1917, 23 juillet 1919, 27 août 1919, 17 septembre 1919, L’Yonne, notamment les numéros du 26 janvier 1916, 28 février 1916, 4 juin 1919, 12 janvier 1920, Le Bourguignon du 4 juin 1919. — Hubert-Rouger, La France socialiste, p. 182 et Les Fédérations socialistes III, pp. 120-122, 458-465, 530-548. — Victor Méric, « Vieilles choses, vieilles légendes. Souvenirs d’un militant », Nouvelle Revue socialiste, 15 juillet-15 août 1926, pp. 593-596. — M. Dommanget, La Chevalerie du Travail française, Lausanne, Ed. Rencontre, 1967, pp. 543-547 et passim. — Articles biographiques : Travailleur socialiste de l’Yonne, 27 décembre 1913 ; L’Humanité, 19 juillet 1914 ; L’Eglantine, 31 juillet 1914.

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