LAGELÉE Jean [LAGELÉE Jean, dit parfois Léon]

Par Madeleine Rebérioux (version DBMOF), Olivier Verdier (version 2018).

Né le 15 février 1894 à Épinac-les-Mines (Saône-et-Loire), mort le 28 novembre 1928 à Saint-Germain-du-Bois en Saône-et-Loire ; mineur ; militant syndicaliste CGT et socialiste de Haute-Saône. 

Jean Lagelée naquit dans une famille ouvrière et put, grâce à sa mère, continuer à s’instruire jusqu’à l’âge de seize ans. Il travailla ensuite quelque temps dans une maison de commerce de Dijon avant de revenir se fixer à Epinac où la mine l’embaucha pour un travail de bureau. Dès l’âge de dix-sept ans, il militait : c’était, disait-on, « le plus jeune militant de France ». Exceptionnellement doué, toujours sur la brèche, remarquable orateur, syndicaliste et socialiste-révolutionnaire, il seconda Jean Marie au syndicat des mineurs d’Epinac, adhéra à la fin de 1911 au groupe de la « Jeunesse syndicaliste », puis, en 1912, à la SFIO. Il devint alors, pour un an, secrétaire du groupe socialiste d’Epinac. En 1913-1914, il fut de ceux que la perspective d’un rapprochement parlementaire entre socialistes et radicaux jeta dans une grande colère. Avec Théo Bretin qui exerçait une grande influence à Epinac où il avait en 1899 fondé le groupe socialiste, il collabora alors à La Lutte de classes, le journal des époux Cambier (A. et Gabrielle), et entra pour quelques semaines, en mars 1914, à l’éphémère Parti ouvrier d’Allemane. Les choses s’arrangèrent cependant et l’incident, ouvert par le dépôt contre lui d’une motion de contrôle émanant d’une section de la Seine, fut clos à la fin d’avril. Lagelée avait d’ailleurs, pour des raisons personnelles, quitté Epinac pour aller travailler à Chagny. 

Incorporé le 7 septembre 1914 dans les rangs du 109e régiment d’infanterie à Chaumont, il fut blessé le 16 juin 1915 par des éclats de grenades lors des combats autour de Notre-Dame-de-Lorette. Cette blessure lui interdit quasiment l’usage de la main droite. Classé au service auxiliaire par la commission de réforme de Nevers le 15 février 1917, il est mis en sursis à la mine de Ronchamp (Haute-Saône) au mois de mai. Maintenu au service auxiliaire mais reconnu inapte définitif par la commission de réforme de Belfort le 9 octobre 1917, il fut proposé pour une réforme définitive par la commission de Dijon du 27 juin 1919 qui constate, en plus des blessures, qu’il était atteint de tuberculose pulmonaire, laquelle allait finalement entraîner sa mort, survenue le 23 novembre 1928 à Saint-Germain-du-Bois (Saône-et-Loire).

Ses capacités militantes s’y firent à nouveau remarquer : il reconstitua le syndicat des mineurs et, le 8 septembre 1918, il devenait secrétaire de l’union départementale des syndicats de Haute-Saône. En juin 1920, le syndicat des mineurs de Ronchamp l’envoya au congrès de Saint-Étienne de la Fédération CGT des travailleurs du sous-sol. Il en fut de même à Angers en septembre 1922 et à Paris en septembre 1923. 

Bien que n’ayant pas créé la fédération SFIO de la Haute-Saône, reconstituée en 1919 dans le département par Paul Petitot, Henri Tykoczinsky et Albert Jacquey, il en fut un militant exceptionnel et de grande valeur.
Il en devint secrétaire fédéral le 5 octobre 1919 et le siégea au secrétariat fédéral jusqu’à quelques mois de sa mort, en mars 1928. Il était devenu pendant la guerre majoritaire et il le resta lorsque ses nouveaux amis perdirent la majorité dans le Parti. Au congrès de Tours, toute la fédération de la Haute-Saône se prononça contre l’adhésion à la Troisième Internationale. 
Dévoué à l’extrême, il créa personnellement en mars et novembre 1925 les sections SFIO de Passavant et Fresse. Se déplaçant en bicyclette par tous les temps, sur des routes le plus souvent défoncées, au mépris de la maladie qui allait l’emporter, il anima des conférences, tant politiques que syndicales, rédigea de nombreux articles, tout en faisant « tourner » à Ronchamp un petit portefeuille d’assurances.

Candidat aux élections législatives du 16 novembre 1919 (avec comme profession déclarée « ouvrier mineur ») en deuxième position de la liste SFIO (derrière Louis Bos, métallurgiste et secrétaire de la section socialiste d’Héricourt), il réunit sur son nom 5285 voix. Malgré l’échec, il ne changea pas de stratégie et compta montrer la force montante de son parti en posant sa candidature à l’élection au conseil général dans le canton de Champagney du 14 décembre 1919. Hormis trois candidats de fortune (Jules Vendrely, 23 voix, Clovis Grosdemange, 18 voix et Ernest Peroz, 1 voix), Jean Lagalée se montra concurrent sérieux pour le maire de Plancher-les-Mines, Charles Mathey, qui fut élu par 1 315 voix contre 1 141. Ce résultat encourageant poussa évidemment Jean Lagalée à poursuivre son combat.

Son implication dans la vie locale lui valut le 30 novembre 1919 d’être élu conseiller municipal de Ronchamp avec le plus grand nombre de voix. Il se dit alors « publiciste » et le 7 décembre, il devint premier édile de la commune. Il n’attendit pas longtemps pour créer le syndicat des métallurgistes et le syndicat du textile de Ronchamp-Champagney-Lure. Il comprit en effet rapidement la nécessité d’une union des forces syndicales d’obédience socialiste. Ainsi naît l’Union des Syndicats de la Haute-Saône dont il fut secrétaire. Elle compta 8 syndicats pour 2400 membres. Il fut désigné comme délégué aux congrès CGT de 1920, 1922 et 1923. Au mois d’avril 1922, il participa à la création de l’Union Interdépartementale des Syndicats CGT (Haute-Saône, et Territoire-de-Belfort) et occupa le poste de secrétaire adjoint dans la nouvelle commission administrative. Il fut reconduit dans cette fonction à l’occasion du premier congrès de l’Union Interdépartementale le 18 mars 1923.

Le 2 mars 1920, il fut élu membre du conseil d’administration de l’imprimerie coopérative ouvrière La Semeuse, à Belfort, qui imprimait Germinal, ce qui démontre également son activisme dans le Territoire-de-Belfort et ses bonnes relations avec les dirigeants socialistes de ce secteur. Il aiguisa sa plume dans les colonnes du Travailleur de l’Est (dont il était directeur depuis mars 1923), de Germinal (directeur depuis le mois d’octobre 1925) et de La Tribune de l’Est (directeur politique dès le premier numéro sorti le 16 octobre 1926).

Lors du congrès fédéral de la SFIO tenu à Vesoul le 3 septembre 1922, il fut élu secrétaire à la propagande (la fédération compte 300 cotisants). Il était secrétaire de la section de Ronchamp du parti et le resta jusqu’en 1928. À Gray, le 28 octobre 1923, le congrès le nomma secrétaire adjoint et délégué à la propagande. Le congrès extraordinaire de Vesoul le 25 mai 1924 l’élut secrétaire fédéral à la place d’Albert Jacquey. Il fut reconduit dans ses nouvelles fonctions le 3 janvier 1926. Lors du congrès fédéral du 18 décembre 1927, il demanda que lui soit désigné un successeur. Malade, il ne peut plus assumer la charge de secrétaire fédéral. Le congrès s’inclina et vota à l’unanimité pour Charles Cotin.

Le 22 juin 1921, il assista à Lure au 4e congrès de l’Union des Syndicats qui vit l’adoption par 14 mandats contre 3, d’une résolution se prononçant nettement contre l’adhésion à Moscou de la CGT. Il fut élu membre de la commission administrative, désigné pour représenter l’Union des Syndicats au congrès de Lille. Il comprit que l’existence sérieuse du parti ne tenait qu’à un fil. Il fallut donc participer à la vie politique du département. Et si, en outre, les partis de gauche respectaient certains principes socialistes, alors le rapprochement fut plus que souhaitable pour un homme opposé au projet communiste .

Le 29 mai 1922, au deuxième tour de l’élection au conseil d’arrondissement pour le canton de Champagney, opposé à un candidat de l’UNR, Louis André, il emporta facilement la décision par 1644 voix contre 921. Un indice ne trompait pas, c’est ce qu’en pense L’Union Démocratique, journal quasi officiel des radicaux-socialistes. En ballottage favorable Jean Lagelée peut alors compter sur les radicaux-socialistes : « nous croyons savoir qu’à Champagney, nos amis républicains qui ont soutenu la candidature de Marcel Labbaye entendent observer la discipline républicaine, et reporteront leurs suffrages sur le nom de M. Lagelée, maire de Ronchamp, socialiste, républicain laïque, et qui a réprouvé très formellement les théories bolchevistes. » (numéro du 17 mai 1922).

En 1921, il adhéra à la nouvelle section de Champagney de la Ligue des Droits de l’Homme présidée par Édouard Taiclet et allait vite devenir la cheville ouvrière du mouvement. À l’issue du congrès départemental du 13 mai 1923 qui vit son élection comme président, il déposa les statuts de la fédération renaissante. Or, la Ligue des Droits de l’Homme fut une association qui vit entrer en son sein un nombre très important de jeunes radicaux désireux se former en politique et lutter pour une cause chère à leur parti, par exemple A. Liautey, futur député radical-socialiste de la Haute-Saône. Le rapprochement paraît donc naturel entre des socialistes en mal de responsabilités politiques et des radicaux qui ont accolé à leur nom, à la création de leur parti, le qualificatif « socialiste ».

Les élections législatives du 11 mai 1924 furent pour celui qui y prête un tant soit peu attention, une formidable étude de cas sur les soubresauts de la politique de l’époque. Rappelons d’abord que ces élections furent un échec cuisant pour les radicaux en Haute-Saône. Ceux-ci étaient partis divisés en deux listes antagonistes. Jean Lagelée était au cœur de ces événements (son article de Germinal du 19 janvier 1924 intitulé « vers l’unité. Déclaration » en témoigne). Les radicaux-socialistes ont fermement l’intention de présenter une liste de type cartel comme le demande le parti, c’est-à-dire une alliance très portée à gauche avec les socialistes. Si la fédération SFIO du département accepta ce principe, il en alla tout autrement des radicaux . Parmi eux, deux tendances reflètent bien deux conceptions du radicalisme, l’un plus tourné vers le centre, les petits patrons et les gros fermiers et l’autre, de fibre plus sociale porte donc plus à gauche, suivie par des employés, certains ouvriers, et nombre de petits agriculteurs. La première l’emporta et précipita la crise du parti en le scindant en deux, ce qui fut à l’origine de deux listes, l’une, purement radicale, officielle dans le département (et donc ne suivant pas à la lettre le parti mais ayant l’assentiment de la majorité des radicaux), l’autre, d’union des gauches, comptant parmi les candidats Jean Lagelée. Sur 58 772 votants (58 089 exprimés), la liste du cartel des gauches recueillit en moyenne 11 514 voix, loin derrière la liste d’union républicaine (18 574) et celle du Bloc national (26880). Jean Lagalée recueillit 11 669 voix. Mais cette mise en lumière avait au moins le mérite d’atteindre le but qu’il s’était fixé, mettre au-devant de la scène son parti.

Naturellement candidat lors du renouvellement cantonal du 19 juillet 1925, il se présenta contre le conservateur Henri Laurent. S’opposa à lui également le radical Eugène Marsot. Jean Lagelée devança nettement ses concurrents mais cela ne suffisait pas pour s’assurer directement de la victoire. Lors du deuxième tour, 148 personnes supplémentaires avaient porté leur suffrage sur les candidats. H. Laurent obtint 103 voix de plus (987). Elles provenaient certainement d’électeurs désireux de faire pièce à un socialiste. La suite est plus instructive puisque le candidat radical-socialiste perdit 368 voix (442) alors que J. Lagelée en récupèrait 323 (1543). On voit ici clairement le désir populaire à gauche d’alliance de type cartel. Cette belle victoire symbole d’alliance à gauche se poursuivit au sein du conseil général car si Henri Marsot (radical modéré) fut élu président sans difficulté (deuxième session de 1926), Léon Demogé, A. Liautey et surtout Jean Lagelée tous tenants de l’alliance à gauche, sont élus secrétaires.

Au congrès de la fédération SFIO tenu à Vesoul le 3 janvier 1926, la question porta sur la participation ministérielle. Par 84 mandats contre 14, elle fut condamnée. Jean Lagelée, qui a milité dans ce sens pouvait être satisfait, mais la majorité du groupe de Lure, Ch. Cotin en tête, y était favorable. Jean Lagelée, réélu secrétaire de la fédération, représenta la Haute-Saône comme délégué titulaire au congrès national, assisté de Ch. Cotin comme suppléant. Il occupa le poste de membre de la Commission Administrative Permanente (CAP) de la SFIO (son organe de décisions). Il intervint notamment au congrès de Clermont les 23/24/25 et 26 mars 1926.

Jean Lagelée poursuivit son œuvre militante et politique en faveur de la doctrine socialiste. Lors de la deuxième session de 1926 du conseil général, il émit par exemple un vœu (en compagnie d’Émile Dormoy) sur la création d’un office national du blé. Cette idée était ardemment défendue par la SFIO pour stabiliser les prix des matières de première nécessité et sera réalisée en 1936-37. Ses bonnes relations lui permettaient de faire une large publicité pour les actions de son parti, y compris dans la presse radicale

À l’approche des élections législatives des 22 et 29 avril 1928, Jean Lagelée posa sa candidature devant le congrès socialiste le 20 novembre 1927, pour la circonscription de Lure. Concurrencé par Charles Cotin, il n’obtint que 34 suffrages, alors que le vieux militant luron recueillit 40 voix. Mais Jean Lagelée n’en prit pas ombrage et poursuivit son combat à gauche comme le prouve son terrible article contre « Le triste Lina ». Ancien rédacteur de L’Union Démocratique, ce dernier tenait les rênes d’un journal modéré dans la région de Gray qui défend Théodore Valensi. Germinal, organe officiel de la SFIO dans le département ne mâche pas ses mots contre ce journaliste et défend le journal radical L’Union Démocratique, très proche des socialistes. Sa candidature n’ayant pas été retenue à Lure, Jean Lagelée se présenta donc devant le congrès de Gray, qui le désigna le 22 janvier 1928. Dans cette circonscription, on ne comptait pas moins de six candidats, dont quatre à gauche. Leur but fut de gêner le plus possible Théodore Valensi que d’aucuns jugaient infidèle à la fois à la doctrine de la gauche et à la discipline républicaine. Un radical-socialiste (Jacquot) côtoyaient donc deux radicaux ou républicains indépendants (Faivre et Lartilley) et donc le socialiste Jean Lagelée. La fédération socialiste retira cependant sa candidature pour le second tour afin de faire échouer celle du candidat de droite.

Jean Lagelée ne profita que peu de temps de la victoire de 1928 à gauche, y compris pour les socialistes, puisque Ch. Cotin fut élu à Lure, car il mourut le 28 novembre 1928. Le plus bel hommage lui est finalement rendu par ses alliés radicaux dans les colonnes de L’Union Démocratique qui lui dédit un article panégyrique dans son numéro du premier décembre 1928 .

Le portrait qui figure sur le mur du bureau de poste de Ronchamp a été sculpté par Georges Iselin (1848/1952), statuaire dans la commune proche de Clairegoutte. Ce médaillon fut inauguré le 4 mai 1930 en présence de l’épouse et de la fille de Jean Lagelée, de Vincent Auriol, député de la Haute-Garonne, secrétaire du groupe parlementaire socialiste, L-O. Frossard, député de la Martinique et futur député de Ronchamp, René Rucklin, député de Montbéliard, Ch. Cotin, député de Lure, Théo Bretin, ancien député de la Saône-et-Loire, de Pierre Vigne, secrétaire de la fédération CGT sous-sol, Jourdain, délégué de la Ligue des Droits de l’Homme, Tissot, vénérable de la loge des Cœurs Unis de Vesoul et de plus de 1000 personnes.

Il ne fait guère de doutes que sa mort a privé la SFIO haut-saônoise d’un futur élu national.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article115379, notice LAGELÉE Jean [LAGELÉE Jean, dit parfois Léon] par Madeleine Rebérioux (version DBMOF), Olivier Verdier (version 2018)., version mise en ligne le 22 mars 2018, dernière modification le 22 mars 2018.

Par Madeleine Rebérioux (version DBMOF), Olivier Verdier (version 2018).

SOURCES : Grandhay Jean-Claude, Verdier Olivier, Elections et élus en Haute-Saône (1919-1945), Renouvellement ou permanence du personnel politique ?, SALSA, Vesoul, 2016. — Arch. Mun. Ronchamp. — Témoignages de Jean Marie (Saône-et-Loire) et Marcel Toillon (Haute-Saône) recueilis par Madeleine Rebérioux. — Le Socialiste de Saône-et-Loire. — La Lutte de classes.

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