LAMOTHE Jean-Baptiste

Par Justinien Raymond

Né le 27 novembre 1852 à Geaune (Landes), mort le 15 janvier 1938 à Paris (XXe arr.) ; ébéniste, puis professeur d’école professionnelle ; militant socialiste ; syndicaliste et coopérateur.

Jean-Baptiste Lamothe naquit de parents pauvres, côtoyant la misère ; son père étant cantonnier aux appointements de 41 f 15 par mois, sa mère faisant quelques journées pour 0 f 50 par jour, ou 1 franc, avec ou sans nourriture. Il était le cadet de trois enfants dont l’aîné fut tué en 1870, et qui tous fréquentèrent l’école communale jusqu’à l’âge de douze ans : il en coûtait aux parents 18 f par an.

À la sortie de l’école, le jeune Jean-Baptiste fut placé domestique dans un château des environs. Il y demeura deux ans, puis fut mis en apprentissage chez un menuisier-ébéniste selon un contrat d’une durée de deux ans et demi et un versement de cent francs au patron. Il était nourri les jours de travail, mais sans rémunération, et touchait un pourboire de 0 f 50 par dimanche.

À l’expiration de ce contrat d’apprentissage, Jean-Baptiste Lamothe gagna le département du Gers au début de 1870. La guerre le surprit là. Le département était inféodé au bonapartisme. Les Granier de Cassagnac y régnaient en maîtres. La défaite de Sedan, la captivité de l’empereur jetèrent la consternation dans le pays et perturbèrent les affaires. Jean-Baptiste Lamothe regagna les Landes et, après les événements de la Commune, quitta le pays pour accomplir son tour de France. Quelques mois à Mont-de-Marsan, à Arcachon et il débarqua à Bordeaux pour un assez long séjour. Il y adhéra à la Société de secours mutuels, l’Union du Tour de France, qui rayonnait partout. Au bout de quelques mois, il en fut le secrétaire et remplit ces fonctions, ou celles de trésorier, de ville en ville.

En 1875, il arriva à Paris. Il ne devait plus quitter la capitale. Il entra dans l’ameublement, faubourg Saint-Antoine, et fit transférer de Bordeaux son affiliation au syndicat du meuble sculpté. L’adhésion donnée à Bordeaux au syndicat lui avait permis de suivre le cours de dessin donné rue Porte-Dijeaux. À Paris, il alla au cours de dessin du soir donné à l’école communale de la rue Godefroy-Cavaignac, dirigée par les Frères des Écoles chrétiennes. Malgré l’éducation religieuse qu’il avait reçue, Lamothe regimba contre l’obligation de la prière avant et après les exercices. Alors, avec quelques camarades et en accord avec le syndicat, il poussa à l’organisation, passage Thierré, d’un enseignement du dessin qui fut à l’origine de l’École professionnelle ouvrière de l’ameublement. En 1879, Jean-Baptiste Lamothe cessa de fréquenter le cours de dessin pour assurer le secrétariat de la section syndicale du Meuble sculpté, dont il était investi au moment des grèves de 1880 et de 1881 et du lock-out de 1881.

À maintes reprises, il fut honoré de la confiance des syndiqués de l’ameublement : il fut délégué à l’exposition d’Amsterdam (1883), au congrès des Trade-Unions à Londres (1885) et, l’année suivante, aux expositions anglaises de Londres, Liverpool, Edimbourg, Sheffield, Folkestone. Il fit partie de la commission d’administration de la Bourse du Travail, rue Jean-Jacques Rousseau. En 1884, les syndicats de l’ébénisterie et des menuisiers en fauteuil posèrent sa candidature au conseil des prud’hommes et fut élu contre le candidat de la sculpture. Cette candidature fut le résultat d’une lutte de tendances dans les syndicats. À la fin de son mandat, l’union s’étant reconstituée, Lamothe céda sa place à Chausse.

Cette activité corporative se doubla d’une vie de militant socialiste. En 1880, Lamothe adhéra aux Egaux du XIe arr., groupe de jeunes affilié à la FTSF. En 1881, il soutint la candidature d’Allemane, retour du bagne, aux élections municipales dans le quartier Sainte-Marguerite (XIe arr.). En 1884, dans le même quartier (il habitait alors 60 rue des Boulets (Paris, XIIe arr.), Lamothe lui-même porta les couleurs du Parti et obtint 995 voix sur 6 649 inscrits et 4 899 votants. Pendant plusieurs années, il appartint au Comité national possibiliste et fut d’ailleurs délégué aux congrès de Paris, 1883, de Charleville, 1887, et de Châtellerault (1890) qui vit la scission de la FTSF. Lamothe suivit alors Allemane au POSR. Il lui resta fidèle jusqu’à l’unité et avec lui participa dans la rue aux luttes dreyfusardes comme il avait lutté avant la scission contre le boulangisme. En 1905, il entra dans la SFIO et resta avec elle dans la minorité lors de la scission de Tours (décembre 1920).

Lamothe fut un adepte fervent de la coopération et la servit de 1879 à sa mort. Il adhéra à « La Moissonneuse », limitée d’abord à une modeste boutique du passage Charles-Dallery, puis à une seconde, passage de la Main-d’Or, avant de prospérer dans tout le XIe arr. Tour à tour, les adhérents assuraient le soir le service dans une boutique. Bientôt cette expérience pâtit de la malhonnêteté de quelques responsables. Lamothe aida la FTSF à promouvoir en 1885 une coopérative, « La Sociale », dont une partie des bénéfices devait soutenir le journal Le Prolétariat. Deux boutiques furent ouvertes rue de l’Orillon, XIe arr., et rue de Cotte, XIIe arr. Lamothe faisait partie du conseil de la nouvelle société avec Lavy et Brousse, entre autres. L’assemblée générale de « la Moissonneuse » mit les socialistes en demeure de quitter l’une ou l’autre des coopératives. Lamothe resta à « La Sociale » jusqu’à sa disparition en 1891. Il adhéra alors à la « Société de Picpus » (au conseil d’administration de laquelle figurait l’ancien membre de la Commune Raoul Urbain). Son action syndicale et politique lui ayant fermé la porte de nombreux ateliers, Lamothe concourut à l’emploi de professeur technique aux Écoles de la Ville de Paris. Il y fut brillamment reçu deuxième sur 54 candidats et fixa alors son domicile dans le XXe arr. où il adhéra aussitôt à « La Bellevilloise » (1892). Cette grande coopérative qui avait rompu en 1890 ses relations avec l’Union coopérative et qui n’appartenait plus à aucun groupement central, était une véritable pépinière de militants : Hamelin, Guillemin, Peckstadt, etc., que l’arrivée de Lamothe allait encore enrichir. Pour lui, la pratique syndicale et la pratique coopérative constituent les éléments fondamentaux de la transformation sociale, comme le pensent aussi, entre autres, un Henri Ponard dans son Jura et un J.-B. Clément dans ses Ardennes. À partir de 1898, il mena en son sein, en compagnie d’adhérents résolus, la lutte contre les malversations, les « pots-de-vin ». En 1900, ces opposants se groupèrent autour d’Héliès dans le Cercle des coopérateurs et, en 1901, ils prirent en main la direction de « la Bellevilloise » qui prospéra. En 1902, Lamothe entra au conseil d’administration et fut nommé secrétaire moyennant 25 f par mois. Il le sera à plusieurs reprises, chaque mandat ne pouvant excéder dix-huit mois. Il assura aussi le secrétariat de la Pharmacie coopérative fondée en 1906. En 1911, il fut nommé au conseil d’administration du Magasin de Gros des coopératives. En 1919, retraité, il devint administrateur-délégué de « la Bellevilloise ». Il eut alors à faire face aux démêlés que la scission survenue dans le Parti socialiste en 1920 répercuta dans toutes les organisations ouvrières. En décembre 1923, la majorité du conseil passa à la tendance révolutionnaire et Lamothe dut abandonner ses fonctions d’administrateur. Pendant quatre ans, il fut alors chargé des services de la Mutualité à l’Union des coopérateurs de Paris. Toujours assidu aux réunions de la « Commission de propagande » et à celles du « Cercle des coopérateurs » de l’UDC, il fut jusqu’en 1936 membre du comité général de cette Société. Fin 1917, Lamothe était entré au Conseil central du mouvement coopératif, s’y trouvant constamment réélu jusqu’en 1935, date de la réorganisation générale des organismes centraux du mouvement.

Jean-Baptiste Lamothe représente le type de ces pionniers du mouvement ouvrier du XIXe siècle, actifs et désintéressés, pleins de foi dans le socialisme, le syndicalisme et la coopération qu’ils considéraient comme trois formes d’action inséparables.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article115654, notice LAMOTHE Jean-Baptiste par Justinien Raymond, version mise en ligne le 24 novembre 2010, dernière modification le 24 novembre 2010.

Par Justinien Raymond

SOURCES : Hubert-Rouger, Les Fédérations socialistes III, op. cit., p. 162. — Bulletin de l’Union des coopérateurs de Paris, novembre 1935. — Le Coopérateur de France, 23 mars 1929, 6 novembre 1937, 22 janvier 1938. — Quelques notes de la vie d’un militant dans les trois formes d’action, rédigées par Lamothe lui-même en 1927 et remises par la suite à M. Jean Gaumont, historien de la coopération, avec quelques lettres et écrits de la vie de militant de Lamothe. — Michel Offerlé, Les socialistes et Paris, 1881-1900. Des communards aux conseillers municipaux, thèse de doctorat d’État en science politique, Paris I, 1979.

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