LENOIR Raoul, Léopold, dit Léoni

Par M.-A. Renauld.

Né le 27 novembre 1872 à la Chaussée-Tirancourt (Somme), mort à Sarcelles (Val-d’Oise) le 9 juin 1963 ; ouvrier mouleur ; secrétaire de la Fédération des métaux ; délégué en 1919 à la 1re conférence de l’OIT à Washington ; membre de la commission administrative de la CGT, puis secrétaire administratif de la CGT de 1920 à 1936.

Ses premières années lui ont laissé un souvenir assez rude ; ils étaient quatre enfants. Il a peu fréquenté l’école et s’est hâté, en dissimulant son jeune âge, de prendre embauche dans une fonderie d’Amiens. Dès lors, il n’a cessé de chercher à se perfectionner dans son métier, assistant aux cours du soir, apprenant le dessin, puis trimardant pour connaître d’autres manières de faire ; on peut encore voir dans sa maison de Sarcelles un lion de bronze fondu par lui, et il montrait avec fierté les cicatrices résultant de ses brûlures d’apprenti.

Syndiqué à l’âge de quinze ans, il n’a plus cessé de militer. Il était délégué à Fourmies lors des grèves de 1891 ; arrêté, il fut retenu pendant une semaine en prison. Vers 1895, il épousa Jeanne Gabet ; ils eurent une fille, et un fils qui fut tué pendant la guerre.

En 1900, il participa au XIe congrès national corporatif — 5e de la CGT — tenu à la Bourse du Travail de Paris. En septembre 1901, au XIIe congrès, il représenta à Lyon la fédération des Mouleurs dont il devint, l’année suivante, le secrétaire. C’est à l’issue du congrès de Lyon que, le 26 novembre, Griffuelhes fut élu, sans concurrent, secrétaire confédéral. Par 52 voix contre 30 à Lenoir « candidat des éléments réformistes », dit Monatte (op. cit., p. 99), Pouget fut élu secrétaire adjoint. On retrouve Lenoir à Bourges en 1904, au XIVe congrès. En 1909, lors de son congrès de Marseille, la fédération des ouvriers des Métaux le nomma trésorier-secrétaire aux côtés de Merrheim, et c’est en cette qualité qu’il participa désormais aux congrès confédéraux : XVIIe à Toulouse en 1910, XVIIIe au Havre en 1912. De juin 1909 à septembre 1912, il fut secrétaire adjoint de la Fédération des Bourses du Travail.

Quelles sont alors les conceptions de Lenoir sur le rôle du syndicat ? Comme Merrheim, sans renier le syndicalisme révolutionnaire dans ses exigences de formation et de responsabilité personnelle de l’ouvrier, dans son antimilitarisme, dans son opposition à l’État, Lenoir souhaitait une action corporative, basée sur une étude solide des conditions économiques. Il s’informait avec soin sur le mécanisme des salaires et des prix, dénonçait le sens fictif de certains avantages comme les primes que les travailleurs acceptent par ignorance sans en comprendre le vrai caractère.

Ce travail de documentation, ces préoccupations concrètes, professionnelles lui paraissaient plus efficaces que la Révolution qui décourage le militant : il ne faut pas, dit-il, toujours montrer notre syndicalisme « comme un lieu constant de sacrifices et d’abnégation douloureuse » (Union des Métaux, février 1913).

Ces idées étaient loin d’être partagées par tous les métallurgistes dont certains attaquaient le secrétariat, mais il est permis de penser que Lenoir a contribué, aux côtés de Merrheim, à renforcer l’orientation prise alors par le bureau confédéral vers une action économique positive et une organisation méthodique.

Dans le désarroi du mois d’août 1914, la première position de Lenoir fut, ici encore, étroitement liée à celle de Merrheim, c’est l’opposition à l’union sacrée : « Cette guerre n’est pas notre guerre... J’ai dit « non » avant la guerre ; j’ai dit « non » le jour des obsèques de Jaurès et c’est toujours « non » que je pense depuis » (lettre à Merrheim du 9 janvier 1917, lue par ce dernier au congrès confédéral de Paris en 1918).

Reprochant à Jouhaux sa politique personnelle, craignant de voir la CGT perdre son indépendance dans l’État, il se montra plus intransigeant encore que Merrheim. D’abord très isolés, Merrheim et Lenoir s’unirent à Monatte, Rosmer, Dumoulin, et à plusieurs rédacteurs de la Vie ouvrière, pour former la « minorité ». Des contacts internationaux se nouèrent : Merrheim et Lenoir insistèrent pour envoyer une réponse aux militants des autres pays ; le comité confédéral se prononça contre : Merrheim et Lenoir s’inclinèrent devant les résultats du vote et essayèrent de retenir Monatte, en vain d’ailleurs, pour continuer la lutte de l’intérieur, mais ils firent une mise au point sévère et formulèrent de nombreuses réserves sur l’attitude du secrétaire confédéral (décembre 1914).

Lenoir fut mobilisé le 8 décembre ; tenu au courant par Merrheim, il le soutint avec fermeté, mais son éloignement l’empêcha de prendre part à l’organisation de la rencontre de Zimmerwald (septembre 1915). Affecté à la fin de 1915 dans une usine du Havre, il revint définitivement à Paris en 1916. Inquiet de voir Merrheim plus soucieux de politique que de syndicalisme, il se rapprocha de Jouhaux et joua désormais le rôle de médiateur entre les deux hommes.

Lenoir était encore minoritaire quand il se rendit à Clermont pour la conférence syndicale de décembre 1917 et quand il participa à la rédaction de la motion d’unanimité ; mais la Révolution russe avait créé maintenant un autre clivage au sein du mouvement ouvrier. Si Lenoir tint à préciser au congrès de Paris en 1918 ce qu’il avait réprouvé dans l’action confédérale depuis 1914, il se prononça en définitive pour le programme actuel de Jouhaux et contribua à consolider sa position. Dans la nouvelle minorité on ne trouve plus Lenoir.

En cette année 1918, la fédération des métaux et le comité confédéral durent faire face à une situation des plus graves : le mécontentement des ouvriers des usines de munitions et d’armement ne cessait de croître et se manifestait par des mouvements de grève dans la région parisienne. Le congrès des minoritaires de Saint-Étienne vota la grève générale. Le gouvernement réagit avec vigueur et cinquante et un militants arrêtés devaient comparaître devant le conseil de guerre de Clermont-Ferrand. Les négociations avec Clemenceau furent menées par Lenoir, obligé de manœuvrer entre les accusations des grévistes qui le traitaient de « jusqu’au-boutiste » et le président du Conseil dont il s’agissait d’apaiser la rigueur. En d’autres occasions similaires, Lenoir fit partie des délégations de la CGT dans les entrevues avec Clemenceau.

Dans les mois périlleux que vécut alors la CGT, Lenoir se rallia totalement au programme confédéral : Conseil économique du Travail, contrôle ouvrier, participation à l’organisation internationale du Travail. En octobre 1919, il fut désigné par le ministère du Travail comme « délégué technique ouvrier » pour représenter la France à la conférence internationale du travail qui allait s’ouvrir à Washington. Lenoir décrivit avec enthousiasme les étapes de son voyage, Pittsburgh, Cincinnati, Detroit, et prit des notes sur les conditions de travail et les salaires des ouvriers des États-Unis.

En 1920, il fut réélu membre de la commission administrative de la CGT et il fit partie du comité directeur de l’Atelier ; dès 1921, il collabora activement à la rédaction du Peuple sous le pseudonyme de Leoni.

Le Ve congrès national de la fédération des ouvriers des Métaux, tenu à Lille du 20 au 23 juillet 1921, permit à Lenoir d’expliquer ses positions (voir en particulier pp. 213-233 du compte rendu). Il n’avait pas confiance dans les partis politiques : « Il faut que ce soit dans le travail lui-même que le travailleur s’élève, se grandisse, qu’il ait accès à tout ce qui est acquis politiquement ». « Je dis qu’un parti politique n’a pas le droit de s’occuper de questions de travail : il ne travaille pas » (p. 233). « Notre révolution à nous, elle s’appuie sur l’état d’évolution de notre pays qui en est la base propre » (p. 219). « Si vous le faites tomber [Jouhaux], je resterai avec lui » (p. 170).

Dans ces conditions, l’attitude de Lenoir au dramatique congrès confédéral de Lille qui succéda immédiatement à celui des Métaux fut sans équivoque. Au comité confédéral du 19 septembre qui exclut les minoritaires, Lenoir fut réélu membre de la commission administrative.

Lenoir déploya alors une grande activité : secrétaire adjoint de la CA de la CGT en 1923, il fut réélu en 1925, 1929, 1933. Il se documentait avec précision, écrivait dans les revues syndicales, mettait tout en œuvre pour réaliser le programme de la CGT : assurances sociales, allocations familiales, congés payés, limitation de la durée du travail, contrôle ouvrier, action au conseil économique. Il mit en place et administra les créations confédérales, la caisse « Le Travail », où les militants s’initiaient aux techniques administratives ; après le vote de la loi de 1930, il devint président de la fédération des Assurances sociales.

Quand les pourparlers d’unification s’engagèrent le 9 octobre 1934 avec la CGTU, on donna la présidence de la délégation à Million de préférence à Lenoir considéré comme trop abrupt. Cependant, au cours des conversations décisives de juin-juillet 1935, c’est lui qui représenta le comité confédéral et signa le texte d’union. Puis il démissionna du bureau confédéral, ne croyant pas en la bonne foi des responsables de l’ancienne CGTU. Avec l’âge, l’hostilité de Lenoir à l’égard des communistes alla s’accentuant et s’exprima vigoureusement dans ses écrits et ses paroles.

En 1936, il laissa à Buisson la présidence de la fédération des Assurances sociales, mais il continua à s’occuper de la gestion des caisses. Il participa aux banquets de Syndicats et s’adonna à de nombreuses activités sociales, notamment à Sarcelles où il habitait, 5, rue du Bel-Air, dans une maison qu’il avait lui-même construite. Il dénonça le péril nazi et vit clairement dans l’intervention en Espagne un banc d’essai pour la force armée allemande (témoignage de G. Delamare).

En 1940, R. Lenoir crut devoir partir et se cacha pendant quelque temps à Amiens. En 1941, il adhéra au comité d’études économiques et syndicales (tendance Jouhaux).

Après la guerre, il anima la Fédération des vieux travailleurs, des économiquement faibles, des retraités civils. Après la scission de 1947, il continua à se consacrer à cette tâche dans le cadre de la CGT-FO et écrivit régulièrement dans Le Vieux Travailleur. Il avait présidé, en avril 1948, le premier congrès de la CGT-FO et il assista régulièrement aux congrès nationaux de la Confédération.

Quand L. Jouhaux reçut le prix Nobel de la Paix, c’est à Lenoir qu’il confia la répartition du don qu’il fit aux Vieux Travailleurs (1951). Personnellement très désintéressé, Lenoir gérait les caisses des organismes avec une exactitude scrupuleuse. Il ne devait abandonner ses activités militantes qu’à l’âge de 80 ans, mais il continuait à s’intéresser à tout ce qui concernait le travail, les travailleurs, les améliorations sociales ; il lisait beaucoup, ardent à s’instruire jusqu’à la fin de sa vie, comme les vieux anarcho-syndicalistes autodidactes ; on trouvait chez lui tous les classiques de la littérature française mais il demeurait aussi aux écoutes de l’actualité.

Ses amis, sa femme — veuf, il s’était remarié en 1960 — ont gardé de lui le souvenir d’un homme foncièrement honnête, sensible, d’un camarade solide ; coléreux, il affirmait ses convictions et exprimait son indignation dans des termes bourrus, ironiques, susceptibles de lui attirer des ennemis, mais il avait une grande patience pour aider les camarades moins doués intellectuellement que lui. Il détestait le conformisme, dédaignant toutes les distinctions honorifiques qui lui furent offertes. Hommage lui a été rendu en 1963 lors de ses obsèques, auxquelles ont assisté même ceux qui ne partageaient pas ses opinions, mais saluaient le syndicaliste.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article117833, notice LENOIR Raoul, Léopold, dit Léoni par M.-A. Renauld., version mise en ligne le 24 novembre 2010, dernière modification le 24 novembre 2010.

Par M.-A. Renauld.

ŒUVRE : Collaboration à la Révolution de Pouget*, quotidien, 1er février-28 mars 1909. — Articles dans l’Union des Métaux, dans Le Peuple de 1921 à 1936, dans L’Information ouvrière et sociale en 1918, dans L’Atelier dont il fit partie du comité de rédaction de mars 1920 à 1923. — Lenoir a collaboré à Résistance ouvrière puis à Force ouvrière après 1948 ; il y assurait régulièrement la rubrique « Nos Vieux » jusqu’en 1952 et épisodiquement ensuite.

SOURCES : Témoignage recueilli du vivant de Raoul Lenoir, témoignages de militants et d’amis et de Mme Lenoir. — Comptes rendus des congrès de la Fédération des Métaux et des congrès confédéraux. — Arch. PPo. Ba/1686, décembre 1932.— Annie Kriegel, Aux origines du communisme français, 1914-1920, op. cit. — Antoine Audit, Les fédérations confédérée et unitaire des Métaux, lieux d’émission d’analyses socio-économiques (1922-1935), Mémoire de Maîtrise, CRHMSS, 1986.

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