LONGUET Robert-Jean, Gustave

Par Georges Oved

Né le 9 décembre 1901 à Paris (XIVe arr.), mort le 19 mars 1987 à Paris. Fils de Jean Longuet ; avocat et journaliste, membre du Parti socialiste.

Avant la Seconde Guerre mondiale, Robert-Jean Longuet consacra l’essentiel de son activité militante au combat contre le colonialisme, spécialement contre la politique française au Maroc.

Rédacteur au Quotidien en 1924-1926, Robert-Jean Longuet était secrétaire de rédaction de la Nouvelle revue socialiste en 1926. Pendant l’hiver 1926-1927, il effectua un long voyage au Maroc au cours duquel il rencontra notamment Yves Farge* avec lequel il noua une solide amitié. En 1931, il fut conduit à assurer, avec son père, la défense d’Ahmed Djebli, responsable bourgeois de Rabat, âgé de soixante-sept ans, coupable, selon les autorités du Protectorat, d’activités subversives. Il se rendit à Rabat, apprit que son client venait d’être condamné à deux ans de prison, se convainquit rapidement du caractère inconsistant des accusations portées contre lui et entama une campagne de presse dans le Populaire. Il obtint après quatorze mois de lutte une ordonnance de non-lieu en faveur de son client. Mais sa campagne avait vivement impressionné les Jeunes Marocains autour desquels s’organisait depuis la fin de la guerre du Rif un authentique mouvement nationaliste. Trois d’entre eux, Mohamed Hassan Ouazzani, Ahmed Balafrej et Omar Abdeljallil vinrent le trouver pour lui demander de s’installer au Maroc où la répression était sévère et les avocats indépendants peu nombreux. Robert-Jean Longuet déclina cette proposition. Il souhaitait cependant suivre de plus près les affaires marocaines et il proposa, après en avoir discuté avec son père et Yves Farge*, de créer une publication consacrée aux problèmes nord-africains et plus spécialement au Maroc et au mouvement des Jeunes Marocains. Ainsi naquit Maghreb, revue mensuelle, qui parut régulièrement de juillet 1932 jusqu’en avril 1934, puis avec quelques interruptions jusqu’en octobre 1935. Son comité de rédaction comprenait des parlementaires de gauche : Étienne Antonelli*, Gaston Bergery, François-Albert, Jean Longuet*, Georges Monnet*, Pierre Renaudel* et Sixte-Quenin*, et quatre personnalités espagnoles libérales : Ortega y Gasset, Melchior Marial, Fernando de Los Rios et Argila. Les Jeunes Marocains garantissaient environ un millier d’abonnements et assuraient, sous la direction de Robert-Jean Longue, la moitié de la rédaction de la revue.

Robert-Jean Longuet entendait en premier lieu démystifier le Protectorat français. Maghreb dénonça les horreurs de la guerre et de la misère dont souffraient les masses marocaines, l’exploitation capitaliste dont elles étaient victimes, les insuffisances criantes du système d’enseignement, la mauvaise organisation de la justice et l’étendue de la répression. D’autre part, la revue rappelait les caractéristiques du régime du Protectorat, soulignait que le traité de 1912 avait maintenu l’intégrité de l’Empire chérifien et le principe de la souveraineté du Sultan. La tutelle française devait donc être considérée comme provisoire et il convenait de mettre fin au régime d’administration directe et de tourner le dos à la politique inaugurée par le "Dahir Berbère", qui visait la "désislamisation" et la "francisation" d’une partie de la population marocaine. Il s’agissait de préparer l’émancipation du Maroc en s’appuyant sur ses meilleurs éléments : les Jeunes Marocains. Maghreb constituait ainsi une plate-forme exceptionnelle pour le mouvement nationaliste. Il permettait à ses jeunes dirigeants de s’exprimer et de se faire connaître. Leurs idées étaient loin de correspondre sur tous les points aux préoccupations et aux exigences du jeune militant français. Mais Robert-Jean Longuet estimait que la gauche devait considérer comme secondaire ce qui la séparait des nationalistes et appuyer leurs luttes en faveur de l’élargissement des libertés publiques et du progrès social, qui s’inscrivaient dans la perspective de l’indépendance de leur pays.

La campagne de Robert-Jean Longuet provoqua dans les milieux de droite une vive hostilité. Au Maroc, les autorités du Protectorat organisèrent en sous-main des manifestations de protestation. L’entreprise du jeune socialiste ne rencontra pas pour autant les concours qu’il espérait des partis et des organisations de gauche. Le Parti communiste, polarisé par les combats de la "pacification", réclamait l’indépendance immédiate du Maroc, se méfiait a priori de toute plate-forme "réformiste" et n’accordait guère d’attention, au cours de la période 1930-1933, au mouvement nationaliste : il ignora Maghreb ou le tint en suspicion. Dans son propre parti, Robert-Jean Longuet se heurta à d’autres difficultés : beaucoup de socialistes étaient acquis aux thèses assimilationnistes en matière coloniale et étaient peu préparés à accepter la polémique anti-impérialiste développée par Maghreb. Robert-Jean Longuet essaya d’utiliser la commission coloniale, reconstituée à son initiative et qui, pour un temps, se réunit chez lui. Parmi ses membres, seul Daniel Guérin* (qui manifesta dès 1930 sa sympathie pour les Jeunes Marocains) l’appuya avec vigueur. Le Populaire n’accepta qu’avec difficulté ses articles. Le groupe parlementaire socialiste refusa d’interpeller le gouvernement sur la situation marocaine. En fait, les militants voyaient leurs réticences et leurs préjugés renforcés par l’attitude de leurs camarades du Protectorat. La Fédération socialiste du Maroc, pourtant fort composite, était unanime, en effet, à condamner Robert-Jean Longuet et les Jeunes Marocains. Elle tenait ces derniers pour de jeunes bourgeois ambitieux et fanatiques et elle jugeait scandaleux l’appui que leur apportait le directeur de Maghreb  : elle demanda à la direction nationale de sévir contre ce "mauvais socialiste" et Jean Le Nabec*, son délégué au congrès de la SFIO de 1933, le répéta à la tribune et seul alors, Jean Longuet* vint défendre l’action entreprise par son fils.

Robert-Jean Longuet poursuivit cependant ses efforts. Il présenta les Jeunes Marocains, dans les milieux de gauche, à des cercles de plus en plus larges. La progression du courant unitaire et le libre jeu des actions anti-impérialistes facilitaient les contacts. Léo Wanner* (Léonie Berger), pivot de la communisante Ligue contre l’impérialisme, se rapprocha de Robert-Jean Longuet qui, de son côté, avait adhéré au comité Amsterdam-Pleyel. Ils effectuèrent ensemble des voyages en Afrique du Nord, organisèrent en commun des meetings où les jeunes nationalistes marocains, tunisiens, algériens prirent la parole aux côtés des représentants des Partis communiste et socialiste, des syndicats et de la Ligue des droits de l’Homme. Les uns et les autres se retrouvèrent dans de nouveaux comités, le "Front de défense des peuples arabes" et la "Fédération des peuples colonisés". Les Jeunes Marocains, qui avaient formé un "Comité d’action marocaine", présentèrent, fin 1934, au gouvernement français un "Plan de réformes", sous les auspices d’un comité de patronage dont les Longuet, père et fils, constituaient la cheville ouvrière. Au Maroc, l’attitude des partis de gauche se modifia. Ils manifestèrent un intérêt plus grand aux problèmes spécifiquement marocains, devinrent plus compréhensifs et bientôt amicaux à l’égard du mouvement nationaliste et de Robert-Jean Longuet. A la fin de 1935, la bataille que celui-ci avait menée était gagnée : la gauche française, des communistes aux radicaux, voyait dans les Jeunes Marocains des partenaires dans les luttes politiques qui préparaient le Front populaire.

Robert-Jean Longuet était membre de l’association juridique internationale, patronnée par Campinchi, Moro-Giafferi et Jean Longuet*, qui se proposait d’intervenir en faveur de toutes les victimes de l’oppression et du fascisme. Il fut envoyé par cette organisation en 1934 en Algérie où il collabora avec Me Hajje à la défense des Algériens de l’Étoile Nord-Africaine, inculpés à la suite des massacres de Constantine ; en 1935, en Bulgarie comme avocat d’étudiants communistes poursuivis par le gouvernement ; en 1936 à Vienne (procès Sailer) et à Hambourg où il s’efforça, sans succès, d’amener en France la compagne allemande de Carlos Luis Prestes, livrée par Vargas aux nazis. Il se rendit la même année à Genève, avec Léo Wanner*, secrétaire du "Comité international pour la défense du peuple éthiopien et de la paix", pour rencontrer le Négus. C’est avec elle encore, lorsque la guerre d’Espagne éclata, qu’il se rendit au Maroc pour examiner, en relation avec les Jeunes Marocains, la possibilité d’organiser dans la zone espagnole une révolte contre les franquistes. Il fut nommé secrétaire du Comité pour la république espagnole ; il effectua à ce titre six voyages à Londres pendant l’hiver 1936-1937 ; il fut sur le front basque en 1936, eut des entretiens avec Companys à Barcelone en 1938. Par ailleurs, il fut chargé avec Paul Vienney* d’une enquête sur les massacres de Metlaoui, dans le sud-tunisien, en 1937 et il fut invité la même année par le gouvernement provisoire syrien. A la veille de la guerre, Robert-Jean Longuet, qui n’avait pas repris sa carte du Parti socialiste SFIO, partit pour les États-Unis.

Il y passa cinq ans, exerçant divers métiers : professeur de civilisation française à Rutgers university, ouvrier agricole... Après la guerre, il plaida moins et fut avant tout journaliste comme correspondant à Washington de Ce soir, puis rédacteur au journal Libération de d’Astier de la Vigerie. Il travailla ensuite en Afrique, au Maroc notamment, et voyagea beaucoup en Europe de l’Est. Le guerre d’Algérie le ramena au barreau : il défendit le FLN algérien et la Mosquée de Paris. En 1971, il écrivit un ouvrage sur la Tchécoslovaquie, préfacé par Jeannette Vermeersch*, qui ne fut publié qu’en 1978.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article118857, notice LONGUET Robert-Jean, Gustave par Georges Oved, version mise en ligne le 24 novembre 2010, dernière modification le 26 mars 2021.

Par Georges Oved

ŒUVRE : La profession d’avocat (1932). — Colonialisme et civilisation, 1934. — La Question coloniale, 1936. — Karl Marx, mon grand-père, Stock, 1977. — Au cœur de l’Europe, le "printemps" ou "l’automne" de Prague, Coopérative ouvrière de presse et d’éditions, Luxembourg, 1978.

SOURCES : Entretiens avec Robert-Jean Longuet. — Revues et journaux cités. — G. Oved, La Gauche française et le nationalisme marocain, 1905-1955, L’Harmattan, 1984, 2 tomes. — Le Monde, 24 mars 1987.

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