LOTH Edmond

Par Jean-Charles Guillaume

Né le 26 décembre 1885 à Éteignières dans les Ardennes ; ouvrier mouleur, entré à l’usine Guilliet d’Auxerre (Yonne) le 31 octobre 1915 ; marié et père d’un enfant.

Edmond Loth fut avec Georges Delépine un des kienthaliens du groupe d’Auxerre, partisans d’une paix immédiate et sans indemnités ni annexions, également appelée « paix blanche », de la rupture de l’Union sacrée par la sortie des socialistes du gouvernement et de l’exclusion de Gustave Hervé. Il fut proche du longuettiste Charles Mary Guerder, partisan à la fois de la paix et du vote des crédits de guerre (du moins jusqu’au début de 1918), et un opposant au groupe de Sens animé par François Duporc et Luc Froment. Cf Delépine

Edmond Loth, domicilié avant la guerre domicilié à Revins (Ardennes), fit sans doute partie de ceux qui osèrent le 7 janvier 1916 remettre en cause les premiers la décision d’un contrôleur militaire, mais qui gardèrent un rôle effacé par crainte des représailles de l’autorité militaire. Il franchit un pas supplémentaire lors du mouvement des 8 et 9 juin 1917 en participant vraisemblablement à l’élection par les mobilisés de huit délégués, puis en acceptant de s’effacer sous la pression du contrôleur militaire. D’octobre 1917 à mars 1918, il mena dans l’ombre une propagande syndicaliste active, incita les mobilisés à s’inscrire massivement à la section socialiste et au syndicat et poussa les femmes à menacer de faire grève. Il noua des contacts avec Raymond Péricat (1873-1958), qui encourageait les organisations minoritaires, syndicats et Bourses du Travail, à adhérer au Comité de défense syndicaliste (CDS) qui hésitait entre l’action à l’intérieur et celle à l’extérieur de la CGT. Il prit part les 23-25 décembre 1917 à la Conférence nationale des Fédérations des Unions et Bourses du Travail à Clermont-Ferrand, où il s’était fait déléguer par un groupe de métallurgistes de l’usine Guilliet pour y représenter la Bourse du Travail d’Auxerre et ce, à titre de minoritaire, et où il se rendit en obtenant de l’officier chargé du contrôle de la main-d’œuvre militaire dans l’Yonne une permission de six jours pour aller voir, avait-il dit, une de ses sœurs malade à Saint-Etienne. Il entendit « constituer un bloc d’opposition au groupement de déviation syndicale majoritaire » et « œuvrer pour ramener et maintenir la CGT dans le droit chemin dans l’Internationale ». Il devint secrétaire du syndicat de la métallurgie d’Auxerre, présida en février 1918 la réunion du groupe socialiste (60 présents) et finit par se rallier à la convocation à un Congrès autonome des minoritaires à Saint-Etienne les 19-20 mai 1918 dont l’une des trois motions votée appellait à la grève générale.

Loth comprit alors que certains minoritaires (Merrheim, Dumoulin, Bourderon) s’étaient détachés du courant révolutionnaire par hostilité à la récente Révolution d’Octobre en Russie et par refus de la violence révolutionnaire. Il déplora le succès des majoritaires à la Conférence nationale des Fédérations des Unions et Bourses du Travail de Clermont-Ferrand des 23-25 décembre 1917 et l’entente tacite entre Merrheim et les Syndicats parisiens des Métaux et la majorité confédérale de Léon Jouhaux qui préfigurait l’accord au Congrès de la CGT de juillet 1918. Au début de 1918, avec l’aide de Delépine, il réussit en quelques jours à grouper, autour du Syndicat des Métallurgistes d’Auxerre, environ 150 adhérents nouveaux. Parmi eux, se trouvaient de nombreux mobilisés, mais aussi des "Auxerrois", à l’image de la délégation des ouvriers de l’usine Guilliet qui se réunit à la Bourse du Travail le 13 janvier 1918 (respectivement 17 et 7). Loth comptait davantage sur les "membres étrangers au département" – les mobilisés – que sur les "Auxerrois", même si son groupe kienthalien avait du mal à défendre par écrit ses idées. Il était bien décidé à répondre à G. Fageolet, secrétaire de l’Union départementale des Syndicats ouvriers de la Loire, qui avait appelé début décembre 1917 « tous les groupements ouvriers de la métallurgie, du Bâtiment et des usines de guerre [à] faire grève et [à] ne reprendre le travail que lorsque [Clovis Andrieu (1876-1936), secrétaire du syndicat des métaux de Firminy (Loire)], [aurait] repris sa place à l’atelier ».

Loth organisa le 13 janvier 1918 une réunion à la Bourse du Travail, au cours de laquelle les femmes, particulièrement engagées, s’opposèrent à une partie des ouvriers en désaccord avec cette radicalisation. Il proposa alors d’organiser le 20 janvier 1918 deux réunions consécutives : une réunion corporative des ouvriers Guilliet, au théâtre municipal ; une réunion privée des militants des différentes sections socialistes de l’Yonne, à la salle Soufflot, avec comme ordre du jour : « Examen de la politique générale du parti et de la situation internationale », en précisant par une annotation : « Des camarades appartenant aux différentes tendances prendront la parole ». Sous la pression du préfet, il dut, en tant que militaire, s’engager par écrit à ne laisser traiter dans cette réunion que des questions corporatives ou d’intérêt professionnel, comme les conditions de travail, de salaire et d’hygiène, et à ne pas laisser prendre à la réunion le caractère contradictoire, à chercher des moyens propres à augmenter les salaires de tous les ouvriers et ouvrières de l’usine et à éviter la grève. Il renonça donc à la réunion politique et se contenta d’une réunion corporative au cours de laquelle un délégué syndical exposa les revendications du personnel de l’usine devant 600 personnes. Il présenta les revendications dont la principale était l’augmentation de 25 centimes de l’heure, incita à respecter la procédure de l’arbitrage obligatoire et proposa de ne déclarer la grève qu’après l’épuisement de tous les moyens de conciliation.

Le 21 mars, Loth réunit 800 ouvriers de l’usine car les avantages donnés par le nouveau tarif du nouveau bordereau de salaire accepté par le Ministre de l’Armement étaient insuffisants. Les ouvriers étaient bien décidés à faire grève s’ils n’obtenaient pas satisfaction. Mais la situation militaire sur le front bouleversa les plans minutieusement élaborés. Trois jours plus tard, le recul sur tout le front de plus de 50 kilomètres des Français et des Britanniques après le lancement par les Allemands de l’opération Michael sur la Somme (21 mars-7 avril) interrompit le mouvement. Début mai, Loth apprit le lancement de la grève des bras croisés le 13 mai chez Renault à l’origine de la plus grande grève de la guerre des métallos parisiens. Il profita de l’accalmie sur le front pour adresser par écrit au maire des demandes portant sur la délivrance d’un supplément de pain, l’organisation d’une boucherie municipale, l’établissement d‘une garderie d’enfants et l’institution d’une carte de tabac. Il réussit le 23 mai à faire manifester pendant une heure 100 à 400 ouvriers de l’usine devant l’Hôtel-de-Ville.

Le 8 août, alors que les Alliés lancaient la grande offensive victorieuse, Loth présenta une demande tendant à obtenir une indemnité supplémentaire de cherté de vie de 20 centimes par heure. Le 16 août, les ouvriers firent, comme leurs camarades de chez Renault trois mois auparavant, la grève des bras croisés. Tous les ouvriers, y compris les mobilisés (830 ouvriers), quittèrent alors l’usine. Le lendemain, ils gagnèrent leurs ateliers mais laissèrent les machines arrêtées. Le contrôleur de la main-d’œuvre militaire brisa la grève le 20 août en "relevant" Edmond Loth et les cinq autres meneurs, ainsi que 15 ouvriers du service auxiliaire des classes plus jeunes de 1917 à 1913 en application de la loi Mourier (10 août 1917) et en laissant entendre que, le lendemain, il en "relèverait" vingt-cinq. Edmond Loth quitta le 25 août Auxerre pour Castres, salué par une quarantaine de camarades venus lui serrer la main et crier « Vive la sociale ! ».

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article118942, notice LOTH Edmond par Jean-Charles Guillaume, version mise en ligne le 24 novembre 2010, dernière modification le 1er décembre 2014.

Par Jean-Charles Guillaume

SOURCES : Registres du personnel, Fonds Guilliet, ADY 48 J Lettres ou rapports du commissaire spécial au préfet de l’Yonne, échanges entre le Directeur de la Sûreté générale (Ministère de l’Intérieur) et le préfet de l’Yonne, échanges entre l’Union locale des syndicats et la Fédération des Ouvriers des Métaux et similaires de France (3M1/358 et /3M1/352) ; Le Travailleur socialiste de l’Yonne, L’Yonne, Le Bourguignon, notamment lors des mouvements sociaux.

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