MARCET Baptiste

Par Claude Latta

Né le 20 octobre 1883 au Puy (Haute-Loire), mort le 10 mai 1964 à Allègre (Haute-Loire) ; ouvrier maréchal-ferrant, fondateur et président de la Fédération nationale des mutilés du travail.

Baptiste Marcet lors d’un meeting au vélodrome d’hiver de Saint-Étienne, au début des années 1950 (Arch. Mun Saint-Étienne, 5 Fi, fonds Leponce).

Fils naturel de Marie Marcet, Baptiste Marcet fut confié à son oncle Victor Coudert, boulanger à Allègre (Haute-Loire) et à sa tante, sa mère ne pouvant l’élever. Il eut l’enfance d’un petit campagnard, fréquentant l’école primaire et, pendant les vacances, travaillant comme berger chez un fermier des environs.

Son oncle Victor Coudert, mort en 1909, qui fut maire de la commune de 1896 à 1900 exerça sur son neveu une influence considérable : à Allègre, il figurait parmi les rouges ; aux élections, il battit le baron Grellet de la Deyte, châtelain du pays. C’était un républicain radical qui avait le culte de la révolution de 1789 et éleva son neveu dans l’admiration des "grands ancêtres". Dreyfusard, il lui enseigna que les droits de l’Homme passent avant la raison d’État.

Lorsque Baptiste Marcet passa le Certificat d’études, il fut reçu premier du canton. Il fut ensuite quelque temps secrétaire de mairie et donnait aussi un coup de main aux ouvriers de la boulangerie.

Il fallait apprendre un métier : Baptiste Marcet aurait voulu devenir serrurier. Mais un de ses oncles, forgeron à Saint-Just-sur-Loire, près de Saint-Étienne, offrait de le prendre gratuitement en apprentissage. Il accepta. Petit, râblé et vigoureux, sa vive intelligence et sa volonté lui permirent d’assimiler très vite les subtilités du métier. A la fin de 1899, Baptiste Marcet était déjà un forgeron qualifié. Après quelques mois de travail à Saint-Rambert, il gagna Saint-Étienne. Il y retrouva un de ses camarades d’enfance, Borie, avec lequel il s’inscrivit au Parti socialiste.

En 1901, il partit pour Paris et s’embaucha chez un forgeron de la rue Damrémont, au pied de la butte Montmartre. Il vit Jean Jaurès dans une réunion que celui-ci tint dans le quartier et le tribun socialiste fut intéressé par le tableau que le jeune Marcet lui fit de la misère ouvrière dans la région stéphanoise. Membre du Parti socialiste, il vendait les journaux du parti dans la rue et fit même le coup de poing avec les Camelots du Roi de l’Action française. Mais il ne se plaisait guère à Paris : en 1905, il était revenu à Saint-Étienne lorsque l’unité du Parti socialiste fut réalisée sous le sigle SFIO.

Employé dans une forge, il devint secrétaire du syndicat des maréchaux-ferrants. Militant politique et syndicaliste, il fit connaissance à la Bourse du Travail de responsables syndicaux qui eurent sur lui une grande influence : Mécrène, qui l’initia aux combats et à l’histoire du syndicalisme, Quillent , le secrétaire juridique de la CGT qui lui enseigna que l’action des masses était vouée à l’échec si elle n’était pas appuyée sur une action juridique inlassable.

En 1908, au cours de son travail, il fut blessé au bas-ventre par la ruade d’un cheval récalcitrant : il resta longtemps hospitalisé et en vertu de la loi de 1898 sur les accidents du travail il intenta une action en réparation. Celle-ci se révéla si difficile à mener que Marcet commença à s’intéresser au sort des accidentés et des mutilés du travail.

Le 13 juillet 1907, il avait épousé une jeune Stéphanoise, Clémence Argaud, originaire, comme lui, de la Haute-Loire. Le jeune couple vint habiter place Villebœuf. C’est là que la petite Élise vint au monde en novembre 1914. Marcet avait dû à sa blessure d’être affecté à la manufacture d’armes de Saint-Étienne où il resta pendant la durée de la guerre. En 1918, démobilisé, il s’embaucha, dans le quartier de Chavanelle, chez le maréchal-ferrant Assibal qui, ancien syndicaliste, devint vite un de ses amis intimes. Après les grèves de 1918, il fit partie du Comité d’action en faveur des emprisonnés avec Torcieux et Lorduron. Militant à la Bourse du Travail, il en présida le conseil d’administration le 19 octobre 1919, et, dès lors, fut chargé d’établir le compte rendu des réunions.

Clémence Marcet, âgée seulement de trente-trois ans, fut emportée le 4 avril 1919 par l’épidémie de la "grippe espagnole". Baptiste Marcet, veuf à trente-six ans, connut alors une période de détresse morale. Il éleva comme il le put sa fille Élise, âgée de quatre ans et demi.

En juin 1920, il entra à la commission exécutive de l’Union départementale de la Loire et, la même année, il devint secrétaire adjoint de la Bourse du Travail de Saint-Étienne. Il commença à s’occuper du dispensaire médical qui fonctionnait dans la rue de la Charité (plus tard, rue des Mutilés-du-travail). Le fonctionnement de ce dispensaire était assuré grâce aux cotisations des ouvriers syndiqués. Le service était dirigé par Urbain Malot, secrétaire de la Bourse du Travail. Marcet devint, le 11 mars 1921, le secrétaire du dispensaire, appointé en tant que collaborateur permanent. Il apportait à son travail la ténacité et la minutie qui le caractérisaient. Mais Marcet se rendit compte qu’il ne pouvait continuer à élever seul Élise. Il la plaça chez des parents en Haute-Loire et elle venait rejoindre son père pendant toutes les vacances, mangeant avec lui dans les restaurants modestes du quartier, allant avec lui à la Bourse du Travail.

Marcet se rendait compte de la situation souvent dramatique des mutilés du travail. Les rentes, fixées selon les critères de la loi de 1898 n’avaient pas changé malgré l’augmentation ininterrompue du coût de la vie depuis 1914. En effet, aucune indexation n’était prévue par les textes. L’État devait, d’autre part, faire face aux réparations destinées aux victimes et aux veuves de guerre et accordait peu d’attention au problème des mutilés du travail, qui lui apparaissait comme secondaire.

Pourtant, dès 1918, un premier appel au regroupement des mutilés du travail fut lancé par Brémond, grand mutilé de Sisteron (Basses-Alpes). Un premier groupement fut constitué dans les Bouches-du-Rhône autour de Christiné, grand blessé du travail de Marseille. Marcet était en rapport avec Brémond et Christiné. De leurs échanges de lettres se dégagea un plan d’action. D’autre part, un peu partout des groupements se constituaient. En 1920, Marcet et Bessac créèrent à Saint-Étienne un groupement de défense des victimes du travail. Le 23 novembre 1920, la Fédération nationale de défense des intérêts des mutilés du travail vit le jour.

Enfin, en 1921, le premier congrès de la Fédération eut lieu à Saint-Étienne, rassemblant 15 délégués pour environ 2500 adhérents. Son retentissement fut modeste. Cependant des parlementaires et des avocats assistèrent à ce congrès. Un programme de revendications fut adopté.

Baptiste Marcet avait trouvé sa voie de militant : toute sa vie fut désormais consacrée à la défense des travailleurs victimes d’accidents du travail. Rafin Rémy, nommé membre du conseil fédéral, et Marcet, secrétaire juridique, sillonnèrent la France entière pour mettre en place les groupements départementaux et expliquer aux mutilés du travail la nécessité de se grouper pour se défendre. D’autre part, c’est au terme d’un de ses séjours à Saint-Étienne que Christiné, le secrétaire fédéral, adopta les suggestions de Marcet pour la création d’un journal, le Mutilé du travail, qui serait un lien entre tous les membres de la Fédération. Marcet, dès le début, lui donna des articles âpres et précis.

En 1923, il fut à l’origine de la création d’un groupe parlementaire de défense des mutilés et invalides du travail, chargé de saisir le Parlement des revendications de la Fédération. En 1925, Marcet, au congrès du Havre, fut élu au poste de secrétaire fédéral qu’il devait occuper presque jusqu’à la veille de sa mort. Très attaché à sa ville, il obtint que le siège de la Fédération fût définitivement fixé à Saint-Étienne.

Son action se déployait sur tous les plans. Le développement de la Fédération se mesurait d’après les timbres-cotisations placés sur les cartes d’adhésion : en 1924, 111 000 timbres, en 1930 : 923 000, en 1938 : 1 373 000. En 1930, le tirage du Mutilé du travail était monté à 100 000 exemplaires. Puis le développement d’un service juridique : le besoin se faisait sentir de former des militants spécialisés dans la législation ouvrière. C’était une des grandes idées de Marcet conseillé par un avocat stéphanois, Me Le Griel, avocat d’assises mais aussi spécialiste du droit ouvrier. Il créa un service juridique autonome, composé de responsables chargés d’agir devant les juridictions compétentes. Enfin l’action auprès des pouvoirs publics : le temps fort en fut, en 1926, le défilé dans Paris d’un groupe de mutilés du travail puis leur réception par Poincaré, président du Conseil.

La législation s’améliora ; dès 1922, le Parlement avait voté une loi qui pour la première fois accorda une majoration aux pensions des victimes du travail. En juillet 1924, une loi accordait une allocation aux victimes du travail dont l’accident était survenu avant 1898. En 1930, une loi donna aux invalides du travail la possibilité d’entreprendre gratuitement une rééducation professionnelle. Depuis 1922, dix-huit lois avaient été votées. Les parlementaires, qui soutinrent les projets de Marcet en 1923, étaient plus de trois cents.

Après 1930, l’action auprès des pouvoirs publics continua ; Marcet se rendait fréquemment à Paris, souvent accompagné par Blankaert, un mineur qui avait perdu une jambe, secrétaire de la Fédération du Nord et qui était devenu son ami. En 1931, une loi accorda aux mutilés une allocation pour tierce personne. En 1938, une loi fixa le droit des mutilés à l’appareillage. Sans oublier les lois qui, régulièrement, portaient revalorisation des rentes.

En 1940, Marcet accueillit l’annonce de la défaite avec rage et amertume. Mais il voulut tenter l’impossible pour conserver les acquis de son œuvre. Il se rendit à Vichy pour défendre les mutilés du travail. Mais, même si la Fédération était politiquement neutre, les opinions socialistes de son secrétaire fédéral étaient connues. En février 1941, il fut arrêté et transféré au camp de Saint-Germain-les-Belles (Haute-Vienne). Il fut libéré grâce aux innombrables démarches effectuées par un de ses vieux camarades, Archaud, de la Haute-Loire. Il rejoignit Saint-Étienne où il reprit son poste.

Après la Libération, Baptiste Marcet reprit le combat pour les mutilés. L’action auprès du Parlement aboutit au vote de nouvelles lois : loi Cordonnier (1949) qui accordait une allocation aux invalides civils, c’est-à-dire aux infirmes de naissance ; loi de décembre 1954 — intégrée au code de la Sécurité sociale — qui instituait pour l’avenir un système de revalorisation automatique des rentes.

Le "Père Marcet" — il avait soixante et onze ans en 1954 — était resté simple et modeste : le béret sur la tête cachait sa calvitie, une forte moustache blanche barrait son visage. Il était resté un peu bourru, exigeant avec les autres comme avec lui-même.

Il voulut réaliser, au soir de sa vie, une œuvre à laquelle il pensait depuis longtemps : installer la Fédération dans ses propres locaux. Le 6 avril 1952, la première pierre de la Maison des mutilés fut posée, avenue Émile Loubet, à Saint-Étienne, en présence de nombreuses personnalités. Deux ans plus tard, l’immeuble était construit pour abriter les services fédéraux ainsi que ceux du groupement local.

Le 22 avril 1956, la croix de la Légion d’honneur fut remise à Baptiste Marcet par Albert Gazier, militant socialiste devenu ministre du Travail.

La Fédération continuait sa marche : en 1963, 4 138 000 timbres-cotisations furent placés. Depuis 1922, 49 lois avaient été votées. La Fédération montrait dans tous les domaines son efficacité. Baptiste Marcet était devenu, pour les mutilés du travail, le "père de la victoire". Le poste de président fut créé pour lui, et son vieux compagnon Saint-Marc le remplaça au poste de secrétaire fédéral.

En 1963, il tomba malade et mourut le 10 mai 1964 dans une maison de repos à Allègre, le pays de son enfance.

Un ultime hommage lui fut rendu, le 13 et 14 mai, dans le hall de la Maison des mutilés où sa dépouille mortelle fut exposée. Des milliers de ses camarades, venus de tous les coins de France, avec les bannières de leurs groupements, défilèrent devant son cercueil. Le 14 mai, après l’hommage officiel rendu par Me de Fraissinette, sénateur-maire de Saint-Étienne, M. Graeve, préfet de la Loire et Blankaert, son ami, le corps fut à nouveau conduit à Allègre pour l’inhumation.

Baptiste Marcet, l’ancien petit berger d’Allègre, l’ancien maréchal-ferrant, avait su "forger l’une des plus grandes centrales ouvrières" (Me de Fraissinette) : celle des ouvriers victimes de leur travail.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article120004, notice MARCET Baptiste par Claude Latta, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 18 février 2021.

Par Claude Latta

Baptiste Marcet lors d’un meeting au vélodrome d’hiver de Saint-Étienne, au début des années 1950 (Arch. Mun Saint-Étienne, 5 Fi, fonds Leponce).

ŒUVRE : Articles dans Le Mutilé du travail.

SOURCES : Arch. Dép. Loire. — Collections journaux. — La Tribune, 11 à 15 mai 1964. — Marc Ledot, Marcet 1883-1964 (édité par le service des archives de la mairie de Saint-Étienne, 1972), brochure, 45 p. — J.-C. Montagne, Des Confréries de chapelle au syndicalisme révolutionnaire, Saint-Étienne, 1978, p. 183, 184. — P. Faure, Histoire du mouvement ouvrier dans le département de la Loire, Saint-Étienne, 1956, p. 41. — La Révolution prolétarienne, no 194, juin 1964. — Notes de Jean-Michel Steiner. — État civil.

ICONOGRAPHIE : J.—C. Montagne, op. cit., p. 182.

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