MARJOLIN Robert, Ernest

Par Stéphane Clouet, Justinien Raymond

Né le 27 juillet 1911 à Paris (XVe arr.), mort le 15 avril 1986 à Paris (Ier arr.) ; professeur agrégé des facultés de droit et de sciences économiques à Nancy, puis à Paris I (Panthéon-Sorbonne) ; militant socialiste, partisan de la construction de l’Europe après 1945.

Robert Marjolin avait treize ans quand il perdit son père qui avait été, tour à tour, menuisier, tapissier et représentant de commerce. Pour ne pas être à la charge de sa mère, femme de ménage, il entra en octobre 1924 comme apprenti chez un orthopédiste et exerça plusieurs métiers pour finir coursier en Bourse. Ses origines modestes, le spectacle du monde dur et incertain enfanté par la Première Guerre mondiale, une nature généreuse, le conduisirent au socialisme. "Les partis d’extrême gauche, a-t-il écrit, représentaient pour les hommes de mon milieu social, en quelque sorte une destination naturelle. Je n’avais aucun contact avec la bourgeoisie, tout au plus, et cela à partir de 1931 seulement, avec de jeunes intellectuels issus des milieux bourgeois et qui étaient socialistes ou communistes, souvent par réaction contre leur famille. Ajoutons-y, si l’on veut, une certaine générosité, que la vie n’avait pas encore eu l’occasion de tempérer."

Mais Robert Marjolin n’était pas homme à se contenter de certitudes sommaires. Il voulait être éclairé. Il eut, dès son adolescence et pour la vie, la passion du savoir. Sans baccalauréat, il dut biaiser et chercher une équivalence qui lui ouvrirait les portes de l’enseignement supérieur. Guidé par Georges Bourgin, alors directeur adjoint des Archives nationales, il exploita des documents concernant les famines et les troubles agraires de 1815-1818 et en tira une thèse présentée avec succès devant l’École des hautes études. À vingt ans, il entreprit des études de philosophie, ayant "la certitude qu’on ne peut penser la politique et trouver une réponse aux multiples questions qui se posent au citoyen sans une formation philosophique solide." Exigeant, il voulait être un socialiste éclairé. Il fuyait les sentiers battus et n’hésitait pas à rebrousser chemin si la raison le lui imposait. En 1931, avec dix autres intellectuels militants dont il était le benjamin, il participa au mouvement "Révolution constructive" qu’animait Georges Lefranc et qui se proposait de rénover le Parti socialiste SFIO. "L’activité du Parti socialiste, proclamait le groupe des "onze" dans son manifeste de 1932, est tragiquement inférieure aux tâches qui l’attendent : ravagé par les luttes de tendances, coupé de l’action syndicale et de l’action coopérative, absorbé par les besognes électorales et la vie parlementaire, le Parti socialiste ne risque-t-il pas d’être incapable de réaliser le socialisme s’il prend le pouvoir." Selon ces militants, le Parti socialiste devait préparer les cadres et les esprits qui animeraient la société nouvelle, en faisant passer le combat au Parlement après l’action dans les syndicats, dans les coopératives et dans les municipalités. Leur philosophie devait davantage à Fourier qu’à Marx et voyait dans les coopérations autre chose qu’un groupement de boutiques.

Bien que peu attiré par la pensée de Marx, Robert Marjolin n’adhéra jamais au planisme d’Henri de Man comme base idéologique d’un socialisme "au-delà du marxisme". Il apparut vite comme un franc-tireur du socialisme hanté par la décadence économique de la France et par la renaissance du péril allemand, alors que l’hitlérisme menaçant n’ébranlait guère le pacifisme candide de la plupart des tenants de Révolution constructive.

Une nouvelle orientation de ses études confirma ses choix. En 1934, il abandonna la philosophie pour l’économie politique qu’il poursuivit jusqu’à l’agrégation et au professorat. En 1932-1934, un séjour aux États-Unis lui inspira une vive admiration pour ce pays, son esprit pionnier, son syndicalisme puissant face à un puissant capitalisme, et pour le président Roosevelt et son New-Deal. A son retour, il devint l’assistant de l’économiste libéral Charles Rist à l’Institut scientifique de recherches économiques et sociales (ISRES). Il suivit également les cours de Lucien Laurat et Marcelle Pommera , dans le cadre du cercle d’études marxistes qu’ils animaient autour du Combat marxiste. Parallèlement il collaborait au Populaire de Léon Blum. Il signait du pseudonyme de Marc Joubert un billet économique remarquable de clarté et d’originalité dans l’organe du Parti socialiste. Il était en outre chargé de mission à la présidence du Conseil depuis l’avènement du Front populaire et il le demeura jusqu’à l’arrivée au pouvoir d’Édouard Daladier. Il adhérait aux idéaux du socialisme en les combinant avec le maximum de liberté. Partisan de l’économie dirigée, il ne voulait confier à l’État qu’un rôle d’indicateur en temps normal, lui réservant le droit, en période de tension, d’imposer une économie de guerre.

Robert Marjolin porta des jugements fort critiques sur l’œuvre du gouvernement du Front populaire et, notamment, sur la semaine de quarante heures de travail. Dans Europe nouvelle du 5 mai 1938, il écrivit : "Je voudrais m’adresser aux syndicalistes qui sont partisans d’une expérience d’économie dirigée avec contrôle des changes et leur demander s’il s’en trouve un parmi eux qui croit cette expérience possible sans abrogation de la semaine de quarante heures. Tant il est vrai que la prolongation de la durée du travail est aujourd’hui en France une question de salut national indépendante de la position politique que l’on peut avoir prise (...). Qu’on abolisse cette loi malfaisante et tout est permis. Qu’on la maintienne et la France est perdue." Lorsque Daladier apporta des assouplissements à l’application de la loi, Marjolin railla sa timidité et se prononça à nouveau pour l’abrogation d’une "loi absurde" qui "a réduit la capacité de production au niveau le plus bas atteint dans la période d’après-guerre." Ce n’était pas par souci exclusif de saine économie qu’il condamnait cette loi, mais aussi en raison des exigences de la défense nationale. Réaliste, il voyait venir la guerre. Il fustigeait dans un pacifisme hors de saison, une forme "d’imbécilité" ou de "trahison". "Je me moquais bien de la justice sociale, écrit-il en 1982. Il fallait préparer la guerre et la gagner. Il n’y avait que la France qui comptait. Il fallait la sauver." Dans cet esprit, il soutint l’effort du gouvernement de Paul Reynaud.

Pourtant, Robert Marjolin n’était mû par aucun chauvinisme, aucun nationalisme étroit, dans cette volonté de résistance aux menées belliqueuses de l’Allemagne hitlérienne et de ses alliés. En 1941, il gagna Londres. Il y rencontra Jean Monnet et devait être à ses côtés en tant que chef de la mission d’achat aux États-Unis. Il fut, en 1946, son adjoint au commissariat général au Plan et, aussi, son disciple fervent dans l’œuvre de construction européenne. C’est alors qu’il donna toute sa mesure, à la recherche de solutions alliant les mécanismes d’un marché élargi, progressivement unifié, et les méthodes souples de planification, ce qui correspondait à ses convictions profondes. En 1948, appelé au secrétariat de l’Organisation européenne de coopération économique (ancêtre de l’OCDE actuelle qui déborde l’Europe), il dirigea l’aide fournie par le plan Marschall et prépara la liberté des échanges en Europe. Étroitement associé à la négociation du traité de Rome, il devint en 1958, et pour neuf ans, vice-président de la Commission économique européenne. Sur ce terrain de la politique européenne, il était en plein accord avec le Parlement socialiste SFIO et, aux élections législatives de 1962, fut son candidat malheureux, à Moulins, dans la première circonscription de l’Allier. Mais, en 1971, il n’adhéra pas au Parti socialiste, né à Épinay autour de François Mitterrand et fondé sur la notion de "rupture avec le capitalisme" et sur la tactique d’union de la gauche étendue au Parti communiste.

Les dernières années de la vie de Robert Marjolin furent assombries par les lenteurs et les déboires de la construction de l’Europe et plus encore par la mort de sa femme.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article120299, notice MARJOLIN Robert, Ernest par Stéphane Clouet, Justinien Raymond, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 28 avril 2021.

Par Stéphane Clouet, Justinien Raymond

SOURCES : Journaux cités. — Le Monde, 17 avril 1986. — G. Lefranc, Histoire du Front populaire, op. cit. — Ibid, Le Mouvement socialiste sous la IIIe République, op. cit. — Ibid, "Le courant planiste dans le mouvement ouvrier français de 1933 à 1936", in Essais sur les problèmes socialistes et syndicaux, Paris, Payot, 1970. — Robert Marjolin, "Les expériences Roosevelt", in Cahiers du socialisme, n° 5, 1936. — Stéphane Clouet, Robert Marjolin, un militant socialiste des années trente, inédit. — Souvenirs personnels des auteurs.

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