MARPAUX Alfred, Eugène

Par Justinien Raymond

Né le 15 novembre 1862 à Champagnole (Jura) ; mort le 6 mai 1934 à Dijon (Côte-d’Or) ; ouvrier typographe ; militant socialiste de Bourgogne et du Jura ; adjoint au maire de Dijon.

Alfred Marpaux
Alfred Marpaux

Alfred Marpaux naquit à Champagnole (rue du Jura) d’un père (Sidoine, Florestan) tailleur d’habits, et d’une mère de dix-neuf ans, Marie Alvina Ruty, sans profession. Il appartint lui-même, son apprentissage terminé, à une corporation ouvrière qui s’est souvent distinguée par sa combativité et par l’esprit d’indépendance de ses militants. Il se donna, jusqu’aux limites de ses forces, à la cause socialiste, avec intelligence, aux dires de ses compagnons, une intelligence native que semble avoir aiguisée et tenue en éveil l’accomplissement « passionné » (R. Jardillier, op. cit.) au service des productions de l’esprit, d’un métier manuel, par lui-même exigeant.

Quelques groupes éphémères avaient marqué les premiers balbutiements, oubliés, du socialisme en Côte-d’Or, lorsqu’en 1887, ayant terminé son service militaire, Marpaux arriva à Dijon pour y exercer sa profession. Depuis l’âge de dix-huit ans, il adhérait au syndicat des ouvriers typographes. Il ne cessa jamais d’être un militant syndicaliste, dans sa profession qui fêta un jour ses cinquante ans de fidélité, au sein de l’union locale des syndicats de Dijon, siégeant à son comité, organisant sa caisse de chômage, créant le syndicat des ouvriers relieurs, et il la représenta au IIIe congrès de la Fédération des Bourses du Travail tenu à Lyon du 25 au 27 juin 1894. À cette action ouvrière, il apportait des préoccupations d’art : il fonda une chorale des travailleurs du Livre. Il travailla également toujours à l’essor de la coopération, fut membre actif de la boulangerie coopérative de Dijon, « l’Économie sociale », et, plus tard, aida son ami Ponard dans la constitution des coopératives jurassiennes de Saint-Claude. Mais c’est à l’action socialiste, au-delà des limites de Dijon et de la Côte-d’Or, qu’il donna le meilleur de son temps. À la fin du XIXe siècle, Dijon eût certes connu un mouvement socialiste consécutif à l’industrialisation, même en l’absence d’un Marpaux. Mais, à ce mouvement en puissance, il a donné un élan, une orientation, un visage. Il n’a certes pas tout créé, mais il a été un entraîneur et un organisateur. Dès 1887, il fonda le Cercle typographique d’Études sociales. Son action détacha quelques éléments avancés du comité central démocratique et, avec eux, Marpaux et ses amis, constituèrent un groupe nettement socialiste. Il comptait vingt-sept membres, début modeste. Aux élections législatives de septembre 1889, il présenta dans la 1re circonscription de Dijon la candidature de Raymond Daly* qui recueillit 1 163 voix et contribua par son désistement à la réélection du député républicain sortant Bargy.

Marpaux orienta vers la FTSF le parti socialiste naissant en Côte-d’Or. Le nom de Marx pouvait être connu de quelques-uns, mais le marxisme était ignoré de tous aux dires mêmes de Marpaux dans Le Socialiste côte-d’orien du 15 juin 1929. Les socialistes de Dijon étaient des adeptes du « socialisme intégral » de Benoît Malon. Marpaux lui-même, disciple de Proudhon et de Bakounine, se définissait comme un « communiste fédéraliste, syndicaliste et coopératiste » (Le Socialiste côte-d’orien, ibid). Très proche de l’union fédérative du Centre, organisme possibiliste de la région parisienne, en communion d’idées avec son leader Allemane, ouvrier typographe comme lui, Marpaux entraîna les socialistes de Dijon dans le POSR après la scission de Châtellerault (1890). Au cours d’un congrès régional tenu à Dijon, avec Roussel du Doubs et Ponard du Jura, il jeta les bases de ce qui sera plus tard la fédération de l’Est couvrant Côte-d’Or, Yonne, Doubs, Jura et Ain. Il sera un des animateurs de cette organisation régionale dont l’esprit n’était pas sans affinités avec l’ancienne fédération jurassienne de l’Internationale. Il porta la parole socialiste en 1892 et 1893 dans l’Ain, ainsi que dans le Jura où, en octobre 1892, il contribua, aux côtés de Ponard, à constituer une organisation départementale purement socialiste par scission d’avec la fédération démocratique et où, en 1898, candidat de principe aux élections législatives dans l’arr. de Saint-Claude, il réunit 3 305 suffrages. Il poussa parfois jusqu’en Suisse où, le 1er mai 1894, il harangua les travailleurs de La Chaux-de-Fonds et du Locle. Il réserva cependant l’essentiel de son activité à Dijon et à la Côte-d’Or. Il y répandit la pensée socialiste par la parole et par la plume. Ses brochures conquirent nombre d’adeptes nouveaux, jusque dans les campagnes. Il assura pour une large part la rédaction des feuilles et des revues socialistes qui virent successivement le jour. Avec quelques camarades typographes, il réussit à mettre la main sur un journal satirique assez en vogue, Le Bourguignon salé. Il dirigea ses flèches contre la bourgeoisie et contre ses hommes et en fit une arme efficace débordant le cercle étroit des militants. Avec beaucoup de discernement, Marpaux découvrit des recrues possibles parmi les républicains d’avant-garde, tels J.-B. Bouhey, Camuzet, et, personnellement dénué d’ambition, il sut mobiliser pour le socialisme leurs chances électorales.

Comme tous les allemanistes, Marpaux fut un ardent dreyfusard et, à l’issue de la bataille pour la révision du procès de 1894, il se trouva mêlé aux tentatives d’union socialiste à l’échelle nationale. En 1899, il fut délégué au 1er congrès général des organisations socialistes à Paris, salle Japy. Il s’y éleva, le 7 décembre, contre le sectarisme des diverses écoles socialistes qui prive la province de l’aide effective du centre : lorsque les militants de province font preuve d’éclectisme dans l’appel aux conférenciers, ils se heurtent, dit-il, aux rivalités jalouses des partis. Il magnifia l’union réalisée à la municipalité de Dijon. « Nous avons laissé de côté tout esprit de secte, déclara-t-il [...]. Toujours nos actes ont tendu à acheminer vers notre idéal qui est le communisme fédéraliste et libertaire [...]. Écœurés, émus de toutes les divisions qui retardent le développement de notre parti en France, nous vous proposons un projet qui peut rallier tous les suffrages ; nous vous demandons non pas de disparaître en tant qu’organisation de propagande et d’école [...] mais nous voulons l’unité d’action [...]. Sur les bases de l’autonomie des groupes, chaque militant adhérera au groupe de sa commune ; à leur tour, les groupes communaux se fédéreront par départements ou régions [...]. Vous voulez que l’individu soit libre dans la commune libre, vous voulez que l’État ne soit que l’ensemble des communes fédérées, eh bien ! sachons faire dans notre parti ce que nous voulons appliquer au gouvernement... » (compte rendu du congrès, pp. 309-310). Marpaux renouvela sa proposition au 2e congrès général de Paris, salle Wagram, en 1900. Il demanda « qu’on procède avant l’examen de toute autre question à la reconstitution du parti sur les bases des fédérations départementales, comprenant les groupements d’un même département ou d’une même région, à quelques organisations qu’ils appartiennent... » (compte rendu, p. 71).

En mai 1896, Marpaux fut élu au conseil municipal de Dijon avec toute la liste socialiste. Cette expérience, bien que réduite à un mandat de quatre ans par l’échec de 1900, compta dans sa vie. Par esprit fédéraliste, par aversion pour la centralisation politique et administrative, il faisait grand cas de l’action communale. Il envisageait la nation comme une fédération de communes libres et il y voyait la condition d’un triomphe rapide et définitif du socialisme. « Je ne crains pas d’être contredit, affirma-t-il, au congrès de Japy : si, au lendemain de la révolution survenue à la suite d’une grève générale ou d’un événement quelconque, nous arrivons à cette transformation, si vous supprimez le gouvernement central tout de suite, si vous proclamez la Commune partout, vous n’aurez plus d’armée pour dicter des lois à la Commune de Paris, parce que nul ne pourra rassembler d’armée si vous supprimez le centre, l’État monarchique, pour le remplacer par la fédération ; vous aurez fait une besogne inattaquable et votre révolution n’aura pas de réaction à la suite, parce qu’elle aura pénétré dans les cerveaux et dans les mœurs très rapidement » (compte rendu, p. 311). Il reprit ces idées dans sa campagne municipale, affirmant que si « l’État est une conception monarchique, la Commune, au contraire, est d’essence républicaine » (Le Rappel des Travailleurs, 3 mai 1896). Premier adjoint au maire de Dijon, Marpaux fut associé à l’ensemble de l’œuvre municipale, caisse de chômage, assistance aux vieillards, maison de retraite. Chargé de l’Instruction publique, il s’attacha personnellement à la mise en vigueur de la loi de 1893 sur l’Assistance médicale gratuite, à la gratuité des fournitures scolaires, à l’organisation des cantines scolaires qui servirent deux mille repas aux enfants les moins fortunés, gratuitement pour ceux dont les parents ne gagnaient pas 4 f par jour.

Peu après l’échec municipal de 1900, Marpaux quitta Dijon pour diriger à Oyonnax (Ain) l’Imprimerie coopérative ouvrière, à la mort presque subite de Roussel, et il représenta l’Ain au congrès de Lyon (1901). Vaincu par la maladie, il laissa bientôt cette tâche à Donier et ralentit son activité. Il continua à collaborer à la presse socialiste de Dijon et assista Ponard à Saint-Claude. Puis, il dut abandonner sa profession et, éloigné du Jura et de la Bourgogne, cessa momentanément de militer. Quand survint la guerre de 1914, Marpaux était buraliste à Jeumont (Ardennes) où il connut l’occupation allemande dont il a laissé un récit dans L’Éclaireur socialiste d’avril 1921. Depuis juillet 1918, il était, en passant par la Suisse, rentré à Dijon. Il reprit une place modeste dans le combat politique. Il collabora au Rappel socialiste dans lequel il pourfendit les socialistes allemands le 3 août 1918. Au lendemain de la scission de Tours (décembre 1920), il resta à la SFIO, et contribua à sa renaissance en Côte-d’Or par son action à la section socialiste de Dijon et à la commission administrative de l’Éclaireur socialiste.

À partir de 1925, immobilisé, Marpaux ne put participer que de loin à la vie socialiste ; il poursuivit cependant jusqu’en ses dernières années sa collaboration au Socialiste côte-d’orien.
ŒUVRE : Journaux et revues auxquels Marpaux a collaboré : La Revue sociale. Cet organe socialiste dijonnais, le premier en date, parut, à partir de novembre 1890. Marpaux en était le secrétaire de rédaction. — L’Avenir social. — Le Tocsin dijonnais. — Le Rappel des Travailleurs. — Le Rappel socialiste. Cet hebdomadaire succéda au précédent et fut, jusqu’après la guerre de 1914 à 1918, l’organe fédéral. Il sera remplacé successivement par les deux titres suivants après la scission : L’Éclaireur socialiste, 1921, Le Socialiste côte-d’orien. Marpaux collabora en outre aux deux organes suivants qui n’étaient pas des organes fédéraux : Le Bourguignon salé, périodique satirique qui paraissait à Dijon et dont il fit un pamphlet socialiste, Le Réveil des Paysans, organe de propagande socialiste destiné aux campagnes et dont l’animateur était J.-B. Bouhey. — L’Almanach socialiste de la Côte-d’Or. Marpaux y a écrit en 1904. — Le Mouvement socialiste où Marpaux étudia l’œuvre de la municipalité socialiste de Dijon dans les n°s des 1er-15 avril 1900.

Brochures et ouvrages. Alfred Marpaux avait « la passion du livre et aussi la passion d’écrire des livres » (R. Jardillier, Le Socialiste côte-d’orien, 12 mai 1934). Tous les ouvrages sont cités avec leur cote de la Bibl. Nat. : Parti ouvrier dijonnais. Le Droit au travail, étude sur la journée de 8 heures, Dijon, 1890, in-16, 32 p. (8° R. Pièce 4 395). 2e édition, in-16, 32 p. (8° R. Pièce : 4 846). — Parti ouvrier dijonnais. Le Socialisme au conseil municipal. Le chômage, Dijon, 1892, in-8°, 8 p. (Lk 7/28 568). — L’Évolution naturelle et l’évolution sociale, Dijon, 1894, in-16, 128 p. (8° R. 12 820). Il s’agit d’une vulgarisation des théories transformistes sur laquelle s’appuie une seconde partie, exposé du « transformisme social ». Cet ouvrage était recommandé aux militants du socialisme et de la libre pensée par Le Réveil des Paysans du 28 octobre 1894. — De la reconstitution du vignoble par l’association, conséquences de l’Association viticole, Poligny, 1900, in-12, 66 p. (extrait de la Vie meilleure, revue sociologique et littéraire de l’Est). — L’Évolution naturelle (conférence faite sous les auspices de l’université populaire, le 26 janvier 1901, à Saint-Claude). Oyonnax, 1901, in-16, 30 p. (8° S. Pièce 8 707). — La Foi de nos pères d’après les traditions et légendes franc-comtoises, Poligny, 1903, in-16, 60 p. fig. (conférence faite à Salins et reproduite dans la Démocratie jurassienne, 8° L i 28/ 309).

Selon Robert Jardillier (Le Socialiste côte-d’orien, 12 mai 1934), A. Marpaux avait écrit une Histoire populaire de la Franche-Comté, en un ouvrage volumineux qui ne fut jamais publié.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article120345, notice MARPAUX Alfred, Eugène par Justinien Raymond, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 30 avril 2013.

Par Justinien Raymond

Alfred Marpaux
Alfred Marpaux

SOURCES : Hubert-Rouger, Les Fédérations socialistes I, op. cit., pp. 5 à 20, passim et Les Fédérations socialistes II, op. cit., pp. 51 à 59 ; pp. 263 à 267, passim. — Congrès général des organisations socialistes françaises, tenu à Paris du 3 au 8 décembre 1899. Compte rendu sténographique. — Ibid. Wagram, septembre 1900. — Robert Jardillier « Alfred Marpaux », in Le Socialiste côte-d’orien, 12 mai 1934. — Amédée Dunois, « Alfred Marpaux », in Le Populaire, 22 mai 1934. — Jean Verlhac, La Formation de l’unité socialiste, 1898-1905, DES, Paris. — Agnès Eme, Les origines du parti socialiste en Côte-d’Or, 1881-1896, mémoire de maîtrise, Dijon, 1991.

ICONOGRAPHIE : Hubert-Rouger, Les Fédérations socialistes II, op. cit., p. 51.

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