MARTIN des PALLIÈRES Jeanne, Marie, Madeleine, épouse MOLINIER Jeanne, dite MARTIN Jeanne

Par Rodolphe Prager

Née le 3 septembre 1897 à Palaiseau (Seine-et-Oise), morte le 5 août 1961 à l’hôpital Bichat, Paris (XVIIIe arr.) : épouse de Raymond Molinier, puis compagne de Léon Sedov, fils de Trotsky ; membre fondatrice du mouvement trotskyste en France.

Élevée dans un environnement familial bourgeois, conservateur, Jeanne Martin se dressa contre ce milieu. Étant étudiante en lettres, elle fit partie, en 1920, de la section universitaire de Clarté où elle connut Raymond Molinier. Elle adhéra au Parti communiste en 1921 à Paris, et milita à Toulouse (Haute-Garonne) de juin 1921 à février 1922 avec Raymond Molinier.
Jeanne était employé du journal L’Ordre communiste et Molinier était négociant en électricité. Le commissaire de police les signala au préfet le 13 mars 1922, car le 16 janvier 1922 ils avaient "troublé l’ordre public" au théâtre les Variétés où l’on jouait la pièce "La passante". Jeanne s’était rebellée contre les agents. Le couple fut condamné à une amende.
Ils regagnèrent Paris en février 1922 et s’y marièrent le 1er juin 1922 à Paris (XVIe arr.). Jeanne Martin milita dans le 1er rayon. À partir de 1927, elle soutint les thèses de Trotsky au sein du Cercle communiste Marx-Lénine animé par Boris Souvarine. Elle se rendit auprès de Trotsky exilé en Turquie, fin avril 1929, à la demande de Molinier qui y séjournait déjà depuis plusieurs semaines, et resta à Prinkipo jusqu’à la fin de juillet, s’occupant à la fois du dépouillement de la presse étrangère en langue anglaise et de la préparation des repas avec Natalia Sedova. Vers la fin de son séjour, après le départ de Molinier, elle se lia à Léon Sedov.

Jeanne Martin signa l’appel "aux ouvriers révolutionnaires" paru le 15 août 1929 dans le premier numéro de la Vérité. Exclue du Parti communiste, en 1930, comme oppositionnelle de gauche, elle participa en avril à la création de la Ligue communiste. En septembre 1930, elle fut condamnée à quinze jours de prison à la suite d’une distribution de tracts au congrès de la Jeunesse ouvrière chrétienne tenu au Trocadéro.

Léon Sedov s’étant fixé, en février 1931, à Berlin pour animer le Secrétariat international du mouvement et assurer la publication du Bulletin de l’Opposition russe, Jeanne Martin le rejoignit et le seconda dans ses activités. Vers la fin novembre 1933, elle rencontra à Copenhague Trotsky et Natalia à l’occasion d’une conférence sur la Révolution d’octobre devant les étudiants socialistes. Jeanne Martin participa à la conférence internationale informelle qui se tint en cette circonstance en présence de Trotsky. Avant de se suicider à Berlin, le 5 janvier 1933, Zinaïda, fille aînée de Trotsky, lui demanda de s’occuper de son petit garçon, Vsievolodo Volkov, dit Siéva. Peu après l’arrivée au pouvoir d’Hitler, Siéva fut envoyé à Vienne. Sedov et Jeanne Martin quittèrent séparément l’Allemagne nazie fin mars 1933. Celle-ci, voyageant dans un wagon-lit, transporta sur elle les archives du Secrétariat international et les papiers les plus précieux. Tous deux vécurent désormais à Paris dans des conditions très modestes. Elle séjourna encore auprès de Trotsky pendant son séjour en France, à Saint-Palais (Charente-Maritime) et à Barbizon (Seine-et-Marne), et l’accompagna avec Jean Meichler au cours d’un séjour de repos à Bagnères-de-Bigorre (Hautes-Pyrénées) en octobre 1933.

Jeanne Martin qui ne jugea pas utile de divorcer avec Molinier reprit son activité à la Ligue communiste et adhéra avec ses militants au Parti socialiste SFIO en septembre 1934. Elle fut membre de la XIXe section et s’engagea également dans l’action du service d’ordre du Parti, les TPPS (Toujours prêts pour servir) intervenant, en particulier, contre les vendeurs du journal royaliste l’Action française. Elle intervint en mai 1935, à la conférence nationale des Femmes socialistes siégeant à Lille, soulignant les dangers de guerre et la menace fasciste et invitant les femmes à rejoindre les groupes d’auto-défense "Toujours prêt pour servir" (TPPS). En octobre 1935, elle figura parmi les treize dirigeants trotskystes exclus de la SFIO. Elle soutint Pierre Frank et Raymond Molinier qui publièrent, en décembre 1935, La Commune et devint, le 8 mars 1936, membre suppléante du comité central du Parti communiste internationaliste désavoué par Trotsky. Cela ne rendit pas aisé les rapports entre Jeanne Martin et Sedov engagés dans des tendances rivales.

La mort de Léon Sedov dans des conditions troublantes, le 16 février 1938, fut le point de départ d’un très vif conflit entre Jeanne et Trotsky, au sujet des archives, Sedov lui ayant confié des documents qu’elle ne voulut remettre qu’à Trotsky lui-même, par un intermédiaire agréé de part et d’autre. Ensuite ce fut la question de la garde du petit Siéva. Profondément ébranlée, Jeanne ne put se résoudre à se séparer de Siéva dont Trotsky réclamait la venue au Mexique. L’affaire fut tranchée en faveur de Trotsky par un tribunal, après que Marguerite Rosmer ait retrouvé l’enfant, placé dans une institution religieuse sous une fausse identité : les Rosmer l’emmenèrent au Mexique.

Jeanne Martin poursuivit son activité politique pendant la guerre. Elle refusa de quitter Paris à l’approche des armées nazis. Elle gérait les locaux clandestins et détenait les listes d’adresses. Sans être intégrée aux structures de l’organisation au cours des années de l’Occupation, elle rendit de nombreux services.

Des liens affectueux se renouèrent après la guerre entre Jeanne Martin et Natalia Sedova qui lui vint en aide et lui céda les droits d’auteur des œuvres de Trotsky et tous ses avoirs déposés sur son compte bancaire, par un testament en date du 12 décembre 1960. Mais Jeanne mourut avant Natalia. Atteinte d’un cancer à la gorge, privée de sa voix, elle refusa par forces gestes l’assistance d’un prêtre à l’hôpital Bichat. Il n’y eut que deux personnes présentes à ses obsèques.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article120648, notice MARTIN des PALLIÈRES Jeanne, Marie, Madeleine, épouse MOLINIER Jeanne, dite MARTIN Jeanne par Rodolphe Prager, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 13 février 2021.

Par Rodolphe Prager

SOURCES : Arch. PPo, non classé. — Arch. Trotsky, Harvard, Papiers d’exil. — La Vérité, 15 août 1929 et 26 septembre 1930. — La Commune, 13 mars 1936 et 21 octobre 1938. — La Vérité, 15 mars et avril 1939. — G. Rosenthal, Avocat de Trotsky, Paris, Laffont, 1975. — J. van Heijenoort, Sept ans auprès de Trotsky, Paris, 1978. — "Lettres à Jean van Heijenoort", Cahiers Léon Trotsky, n° 4, octobre-décembre 1979, pp. 3-20. — L. Trotsky, œuvres, vol 1-24. — Renseignements communiqués par P. Broué. — État civil. — Notes de André Arnal sur son séjour à Toulouse., juin 2021.

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
Version imprimable Signaler un complément