MAURIN Joaquin [MAURIN JULIA Joaquin, dit]

Par Jean-Louis Panné

Né le 12 janvier 1897 à Bonansa (province d’Aragon, Espagne), mort le 6 novembre 1973 à New York (USA) ; syndicaliste puis communiste ; dirigeant de l’Internationale syndicale rouge ; collaborateur de Monde ; fondateur en Espagne du Parti ouvrier d’unification marxiste.

Issu d’une famille aisée, Joaquin Maurin devint professeur d’histoire à Lerida. Il appartint aux Jeunesses républicaines. La Révolution russe l’impressionna profondément. Il donna à son sujet une conférence sous les auspices de la fédération locale des syndicats, puis lorsque les syndicalistes révolutionnaires lancèrent le journal la Lucha social à l’automne 1919, il en devint l’un des responsables. Il était encore militaire lorsqu’il assista au IIe congrès (Madrid, 10-18 décembre 1919) de la Confederacion nacional del Trabajo (CNT) à laquelle il adhéra une fois démobilisé. A cette époque, il lut les œuvres de Georges Sorel. De retour à Lerida, il prit la direction de la Lucha social et entra au secrétariat des organisations syndicales locales.

Au printemps 1921, la CNT décida l’envoi de délégués au congrès constitutif de l’Internationale syndicale rouge (ISR) Avec Andrès Nin, Hilaire Arlandis, Gaston Leval et autres, Maurin y représenta la centrale libertaire à Moscou (juillet 1921). Revenu en Espagne en octobre, il défendit le principe de l’adhésion à l’ISR et assuma les fonctions de secrétaire du Comité national de la CNT jusqu’à son arrestation en février 1922.

Libéré, Maurin fonda la Batalla pour défendre son point de vue (minoritaire) sur les questions tactiques du mouvement ouvrier espagnol et les relations avec les nouvelles internationales. En 1923, il retourna en Union Soviétique pour prendre part au congrès de l’ISR. C’est à la sortie du restaurant de l’hôtel Lux où logeaient les délégués qu’il rencontra Boris Souvarine et sa sœur Jeanne qu’il devait épouser quelques années plus tard à Paris, le 26 novembre 1927, avec comme témoins Amédée Dunois et le peintre russe Iouri Annenkov. Pendant ces années, il collabora régulièrement au Bulletin communiste (1920-1924).

Début 1924, dans une Espagne plongée dans la répression par Primo de Rivera, Joaquin Maurin adhéra au Parti communiste avec ses camarades de la Batalla. Devenu le dirigeant de la Fédération communiste catalano-baléare, il échappa à la police, qui le recherchait, jusqu’au 12 janvier 1925. Pour l’arrêter, la police lui tira dessus le blessant à une jambe. L’Humanité annonça son arrestation. Incarcéré à la forteresse de Montjuich (Barcelone) dans la cellule qui avait été celle de Francisco Ferrer, il tenta de s’évader mais fut repris.

Fin 1925-début 1926, Maurin donna quelques contributions au Bulletin communiste de Souvarine sous les pseudonymes de Montfort, Pedro et Taurus. Un procès en conseil de guerre fut préparé à l’encontre de Maurin et ses compagnons. Dans le courant de l’été 1926, l’ISR. lança un appel en sa faveur, appel reproduit dans l’Humanité. Maurin, dont l’avocat espagnol avait été arrêté, s’adressa à Maurice Paz. Un collectif de défense d’avocats parisiens s’organisa autour de Paz et Henry Torrès. Une pétition protestant contre les motifs d’inculpation et le maintien en détention des inculpés après que le conseil de guerre eût reconnu leur innocence, recueillit les signatures de Moro-Giafferi, Paul Vienney, Fernand Corcos, André Le Troquer, Alexandre Zévaès, Ernest Lafont et fut publiée dans la Révolution prolétarienne. Finalement libéré en novembre 1927, Maurin gagna Paris où il devint directeur des éditions Europa-América, correspondant de l’agence Tass, collaborant à Clarté et à Nueva Era, aux activités de l’Internationale de l’Enseignement, vivant de traductions. Au IIIe congrès du Parti communiste espagnol qui se tint à Paris en août 1929, Maurin se vit refuser l’accès aux séances en raison de ses critiques vis-à-vis de la direction soutenue par l’IC Il lui fut enjoint d’adhérer au parti français puisqu’il vivait à Paris. En 1930, Maurin et la Fédération communiste catalano-baléare quittèrent le PCE et rompirent avec Moscou en juillet.

La même année, Maurin publia un ouvrage qui fit date : Les Hommes de la dictature. Collaborateur du journal Monde de Barbusse, il y donna une longue interview sur la situation espagnole dans laquelle il prévoyait à brève échéance l’instauration de la république par une « révolution démocratique faite par les ouvriers et les paysans ». Joaquin Maurin jouait désormais le rôle d’informateur de la presse de gauche sur les questions espagnoles, sans doute le mieux averti. Après la formation en mars 1931 du Bloc ouvrier et paysan par la fusion de la Fédération catalano-baléare et du Parti communiste catalan, Maurin en devint le leader.

Jean Leunois le contacta en septembre 1932 pour le compte de la Révolution prolétarienne dans le cadre de son enquête sur les forces révolutionnaires en Catalogne. Maurin collabora également à Europe encore contrôlée par J. Guéhenno. Après avoir été l’initiateur de l’Alliance ouvrière en 1934, il joua un rôle essentiel dans la fondation, le 29 septembre 1935, du Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM), fusion du Bloc ouvrier et paysan et de la Gauche communiste d’A. Nin. Pendant les années qui précédèrent le pronunciamento des généraux espagnols, il fut arrêté et emprisonné à plusieurs reprises. En février 1936, il fut élu aux Cortès.

A la veille du 19 juillet, Maurin se trouvait en Galice pour assister au congrès régional du POUM. La province tomba aux mains des nationalistes. Sa mort fut annoncée par radio et par la presse, parfois en même temps que celle d’Hippolyte Etchebehere comme dans l’hebdomadaire pivertiste la Gauche révolutionnaire. En réalité, devenu clandestin, Maurin réussit à faire parvenir une carte postale à son épouse demandant l’aide de Boris Souvarine qui alerta le chef de cabinet de Léon Blum, André Blumel. Maurin, qui espérait quitter la partie de l’Espagne sous pouvoir nationaliste, ne trouva pas l’aide nécessaire auprès des autorités consulaires françaises. Ce fut Alexandre Croix , alors correcteur à l’Ordre, qui tenta en vain de le retrouver. Maurin fut arrêté alors qu’il se préparait à traverser les lignes franquistes, mais ne fut identifié qu’en septembre 1937.

Entre temps, les communistes espagnols avaient lancé contre lui une campagne dénonçant « l’hitléro-trotskyste » Maurin passé du côté des franquistes, campagne à laquelle ses proches ne pouvaient répondre sous peine de le mettre en danger. Cette campagne, relayée par la presse communiste françasie, prit un tour encore plus passionné après les affrontements qui opposèrent anarchistes et poumistes d’une part et les communistes forts de l’appui du gouvernement Negrin d’autre part, début mai 1937 à Barcelone. Dans la Révolution prolétarienne, l’article de George Orwell (sans doute le seul de cet écrivain paru en français avant et après la Seconde Guerre mondiale), situait les enjeux de cette guerre civile au sein de la guerre.

Le 16 juin 1937, le POUM fut dissous, les membres de son comité exécutif arrêtés, puis son secrétaire politique, A. Nin, fut enlevé et assassiné par des agents du NKVD. Nul doute que ce sort était réservé également à Joaquin Maurin. Son propre frère Manuel fut incarcéré et mourut en prison à Barcelone.

Lorsque l’on sut que Maurin était vivant, les communistes s’opposèrent à son échange alors que la junte y consentait. La vindicte anti-poumiste des communistes eut des prolongements parisiens : un commando, dont les membres communistes furent identifiés par la police, pénétra dans l’appartement de Jeanne Maurin pour y faire une singulière perquisition. Le gouvernement Negrin fit préparer le procès des dirigeants du POUM Simultanément parut en France et en Espagne un livre signé Max Rieger, composé de documents fabriqués, préfacé par José Bergamin et traduit par Jean Cassou, intitulé : Espionnage en Espagne. Cependant les accusés bénéficièrent du soutien du Comité pour la défense de la République espagnole animé par Victor Serge, — qui avait préfacé en 1937 l’ouvrage de Maurin : Révolution et contre-révolution en Espagne — , comité soutenu par Magdeleine Paz, Henri Poulaille, Victor Margueritte, Marceau Pivert. La Solidarité internationale antifasciste de Louis Lecoin lui apporta son concours afin que les accusés puissent bénéficier de garanties judiciaires. André Gide, Georges Duhamel, Roger Martin du Gard, François Mauriac, Paul Rivet envoyèrent un télégramme en ce sens à Negrin. De son côté le président de la Ligue des droits de l’Homme, Victor Basch, affirma par dans un télégramme qu’il « faisait confiance au gouvernement espagnol pour accorder aux accusés toutes garanties de défense... » Aucune condamnation à mort ne fut prononcée, mais la plupart des accusés se virent condamnés à de lourdes peines de prison. Lors de l’effondrement de la république espagnole, ils réussirent à rejoindre la France.

Maurin eut la vie sauve grâce à l’intervention d’un ami d’enfance, colonel des aumôniers militaires de l’armée nationaliste. En 1943, il fut condamné à trente ans de prison. Trois années plus tard, il fut mis en liberté surveillée, puis en juillet 1947, put quitter l’Espagne. Il rejoignit sa famille à New York où elle résidait depuis 1941. Il créa une agence de presse pour l’Amérique latine. Il donna quelques articles au Contrat social publié par son beau-frère. Ses archives personnelles qui avaient pu être sauvées ont été déposées à l’Institut Hoover à Standford (Californie, USA).

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article121252, notice MAURIN Joaquin [MAURIN JULIA Joaquin, dit] par Jean-Louis Panné, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 26 avril 2021.

Par Jean-Louis Panné

ŒUVRE (en français) : L’Anarcho syndicalisme en Espagne, Librairie du Travail, 1924. — Révolution et contre-révolution en Espagne, Rieder, 1937 — Préface à Manuel Grossi,, L’Insurrection des Asturies, Barcelone, La Batalla, 1935, édition française, Paris, EDI, 1972..

SOURCES : Victor Alba, Histoire du POUM, Champ libre, 1975. — Jeanne Maurin, Como se salvo Joaquin Maurin, Jucar, 1979. — Germaine Picard-Moch et Jules Moch, L’œuvre d’une révolution : l’Espagne républicaine, Rieder, 1933. — G. Orwell, « J’ai été témoin à Barcelone », la Révolution prolétarienne, n°255, 25 septembre 1937. — M. Rieger (pseudonyme), Espionnage en Espagne ; faits et documents recueillis par un officier de l’armée espagnole, Denoël, 1938. — Renée Lamberet, Mouvements ouvriers et socialistes, L’Espagne (1750-1936), Éditions ouvrières, 1953. — G. Soria, L’espionnage trotskyste en Espagne, Paris, 1938. — J. Bruhat, « La 5e colonne, le POUM et les espions trotskystes », Regards, n° 252, 10 novembre 1938. — Autour du procès du POUM, Independant News, 1938. — La Révolution prolétarienne, n° 2, février 1925 ; n° 34, 15 mai 1927 ; n° 136, 25 septembre 1932 ; n° 256, 10 octobre 1937 ; n° 601, février 1974 (nécrologie par A. Croix). — L’Humanité, 16 janvier 1925, 1er juillet 1926. — Europe, n° 138, juin 1934. — Bulletin communiste, 1925-1933. — Monde, n°129, 23 novembre 1930. — La Gauche révolutionnaire, n° 11, 10 octobre 1936. — La Révolution espagnole (édition française), 1936-1939. — Le Contrat social, n° 1, 1967.

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