MISTRAL Paul

Par Jean-William Dereymez

Né le 23 juin 1904 à Grenoble (Isère), mort à Grenoble le 29 août 1981 ; journaliste, puis cadre dans une imprimerie, enfin dans une entreprise de transport à Grenoble ; socialiste SFIO puis membre du Parti socialiste, membre de la commission nationale des conflits (1959-1965), conseiller municipal (1932) puis maire de La Morte (Isère) à partir de 1935, conseiller général de Valbonnais (1945-1978), vice-président du conseil général de l’Isère, sénateur de l’Isère (1955-1981), vice-président de la commission des affaires économiques et du Plan du Sénat.

Second fils, d’un premier mariage avec Eugénie Gallay, de Paul, Antoine Mistral*, actif militant de la Fédération socialiste de l’Isère dès la fin du XIXe siècle, personnalité de niveau national du POF puis de la SFIO, député de l’Isère de 1910 à 1932, maire de Grenoble de 1919 à sa mort, en août 1932, Paul Mistral fils baigna donc dès son enfance — il naquit au sein d’un quartier populaire de Grenoble, rue Saint-Laurent — dans un milieu de militants et d’élus socialistes. Toutefois, son père n’imposa nullement ses choix politiques à ses enfants, puisque l’une des demi-sœurs de Paul Mistral, nées d’un second mariage, devint religieuse. Mais à l’évidence la forte personnalité du maire de Grenoble, son exemple, la présence du large cercle des amis politiques de celui-ci ne purent qu’influencer le jeune homme. Tout en militant très tôt à la SFIO, Paul Mistral ne s’impliqua vraiment dans la vie politique locale qu’à partir de 1932, peu avant le décès de son père.

Après ses études, Paul Mistral devint localier à La Dépêche dauphinoise, quotidien radical appartenant à la triade du radicalisme grenoblois, Joseph Paganon, Léon Perrier, Joseph Vallier, qui prônaient dans leur périodique le rapprochement avec les socialistes. Cet apprentissage journalistique quelque peu ingrat, qui devait cependant tisser des liens indissolubles avec la profession — à sa mort, Paul Mistral appartenait encore, comme membre d’honneur, à l’Association professionnelle des journalistes grenoblois —, s’acheva avec l’entrée de Paul Mistral à l’Imprimerie nouvelle comme directeur de la fabrication de l’hebdomadaire de la fédération socialiste de l’Isère, Le Droit du Peuple, créé en 1897, journal que son père avait contribué à faire connaître, surtout au temps où il était l’un des rares quotidiens du POF puis de la SFIO. Après la Seconde Guerre mondiale, Paul Mistral devint secrétaire général d’une entreprise de transports fort connue dans la région grenobloise, les cars Traffort, à laquelle il apporta d’abord son expérience de membre de la commission de reconstruction, dans laquelle il s’occupait plus particulièrement des transports, puis ses relations de conseiller général. Il demeura dans l’entreprise jusqu’à son élection au Conseil de la République.

En 1927, son service militaire effectué à Lyon, il se maria, promesse faite à sa fiancée de ne pas suivre les brisées paternelles en embrassant la carrière politique. Le mariage, tout autant religieux que civil, provoqua l’ironie de la presse de droite, celle de La République de l’Isère en particulier, mais n’empêcha pas le jeune couple de continuer à entretenir d’excellentes relations avec Paul Mistral père qui devait subir chez son fils une de ses premières attaques. Paul Mistral, dont les meilleurs amis, tel Charles Piot, appartenaient aux loges — lui-même, comme son père, n’aurait pas été initié mais bénéficia de l’amitié et de l’appui des réseaux maçonniques — ne s’immisça jamais dans la pratique religieuse de son épouse, s’inquiétant même, lors de déplacements, de l’horaire des offices. De l’union de Paul Mistral naquit un fils, Paul Mistral, troisième du nom, promis à un bel avenir, mais dont la mort accidentelle survenue en 1952 devait profondément marquer le couple : chaque année, Paul Mistral vint avec son épouse se recueillir sur les eaux du lac de Charavines qui avaient englouti son fils et y fit disperser ses cendres.

Paul Mistral devait suivre un cheminement d’élu fort classique puisqu’il devint d’abord conseiller municipal de La Morte en 1932 lors d’élections partielles, puis maire de cette commune en 1935 au cours d’un renouvellement général. Ce petit village de moyenne montagne (1 270 m d’altitude au hameau du Désert), situé alors à une cinquantaine de kilomètres de Grenoble, longtemps isolé au pied du Taillefer — ce n’est que grâce à l’action des Mistral père et fils qu’une route permit en 1938 de le relier à l’axe de la vallée de la Romanche —, à la vie fort rude et pauvre, était le lieu de naissance de Paul Mistral père et le berceau de la famille. Paul Mistral, comme son père qui y avait acquis une demeure en 1928, y réalisa un véritable réenracinement, s’avérant un édile fort apprécié de ses concitoyens : ne fut-il pas constamment réélu jusqu’en 1971, date à laquelle il abandonna ce mandat ? Durant la Seconde Guerre mondiale, Paul Mistral rendit de grands services à la Résistance — dès 1941, des officiers appartenant aux régiments grenoblois d’artillerie de montagne se réunissaient clandestinement dans les environs de La Morte —, intervint pour protéger ses ouailles des exactions allemandes, la Wehrmacht pillant même la maison familiale. Il fut l’un de ceux qui crurent, un peu trop, à l’intérêt de l’ » or blanc » pour la moyenne montagne en installant une station de sports d’hiver, aujourd’hui en difficulté, à l’Alpe-du-Grand-Serre, près de sa commune.

La seconde étape, décisive celle-là — Mme Mistral parle à ce propos d’« engrenage » — fut l’élection au conseil général : le siège de Valbonnais, occupé durant un très court laps de temps par Paul Mistral père, fut conquis par le fils en octobre 1945, lorsque les socialistes de l’Isère doublèrent à l’assemblée départementale leurs effectifs de 1939 (16 conseillers contre 8). Paul Mistral siégea au conseil général jusqu’en 1978, date à laquelle il ne se représenta pas. Il y occupa rapidement des fonctions importantes, devenant secrétaire de l’assemblée départementale dès 1945, vice-président à partir de 1958, « patron » redouté de la commission des finances, puis conjointement de celle du tourisme, sous les présidences de Lucien Hussel*, de Jean Berthoin, enfin de Louis Mermaz*. Paul Mistral, à l’instar de son père, se plut dans ces assemblées où il put donner libre cours à son sens du concret — il se révéla remarquable homme de dossier, au bon sens du terme, et sut les réaliser — son goût du service public et son absence de sectarisme. En tant qu’élu départemental, il appartint à de très nombreux établissements publics, Groupement pour la reconstruction de l’Isère et du Vercors, Office départemental de l’énergie électrique, Office départemental HLM, etc. Il s’investit aussi dans d’innombrables associations et comités divers, Association des communes forestières de l’Isère, comités techniques de la production forestière, des transports, comité régional du tourisme, Fédération nationale de l’économie alpestre, etc., tout en sachant conserver à cette activité multiple une rare cohérence.

La troisième étape, à savoir l’élection au Conseil de la République, Paul Mistral la franchit naturellement en 1955, demeurant au sein de la haute assemblée jusqu’à sa mort puisqu’il fut réélu au Sénat en 1959, 1965 et 1974. Là encore, il gravit les échelons, se hissant en 1960 à la vice-présidence de la commission des Affaires économiques et du Plan. Là aussi, il excella dans la réalisation de dossiers concrets qui lui valurent au palais du Luxembourg une solide réputation. Ces hautes fonctions, puis les premières atteintes du cancer qui devait l’emporter, le contraignirent à abandonner progressivement ses mandats locaux, celui de maire d’abord (1971), puis celui de conseiller général (1978).

Au sein de la SFIO puis du Parti socialiste, Paul Mistral ne se plaça jamais au premier rang. Modéré, il demeura fidèle à la « vieille maison » après les départs successifs de certains de ses camarades vers le MSUD, puis le premier PSU (Parti socialiste unitaire), comme le fit Alexandre Boissieu* et surtout vers le PSA (Parti socialiste autonome) puis le second PSU (Parti socialiste unifié) comme le fit Alix Berthet*. Bien que non investi de fonctions officielles au sein de la SFIO, Paul Mistral y exerça une forte influence, tout particulièrement dans les débuts de la Ve République, quand les rangs se clairsemèrent et que les fidélités se comptèrent. Il tint alors un rôle de conseiller très influent. Ne convoqua-t-il pas un jour Georges Martin* pour lui demander de se présenter aux élections cantonales dans un des cantons de Grenoble ? Non sans humour d’ailleurs : « Ça ne fait rien tu n’as aucune chance ! », répliqua-t-il à celui qui arguait de son inexpérience et qui devait d’ailleurs... être élu.

Il participa sans barguigner à la transformation du Parti socialiste, mais vit son influence réduite par l’arrivée des nouvelles générations d’adhérents sur lesquelles il avait moins prise. Ce recul d’influence bénéficia aux mitterrandistes, dont Louis Mermaz, avec lequel il ne s’accorda pas toujours : le président de l’Assemblée nationale ne relevait-il pas, dans son oraison funèbre de Paul Mistral la « rudesse fraternelle » de son « ami » ? Paul Mistral ne devait connaître que très brièvement la période des septennats de François Mitterrand* — la victoire de mai-juin 1981, à laquelle, selon le communiqué de la Fédération socialiste de l’Isère publié à sa mort « il avait contribué tout au long de ces dernières années avec ténacité et espérance » — puisqu’il mourut à l’hôpital des Sablons de Grenoble le 29 août 1981.

Assurément, si nous devions classer Paul Mistral dans une catégorie, ce n’est certes pas dans celle du « militant » au sens étroit du terme que nous le rangerions, mais plutôt dans celle de l’élu, de l’élu local même, sans donner aucun sens péjoratif à cet adjectif ni à l’ensemble de cette expression. Son travail au Sénat relevait tout autant sinon plus de l’action locale que de l’action nationale, bien qu’il fut parfois à l’origine de remarquables rapports d’intérêt national voire international, nous songeons à ceux portant sur la circulation automobile dans de grandes villes du monde. Fort à l’aise dans les assemblées représentatives, il y donnait, grâce à un solide bon sens, toute sa mesure, celle d’un homme profondément attaché aux réalisations concrètes, loin des querelles de chapelles, des motions de congrès ou des luttes de courants. Paul Mistral relevait de cette catégorie de militants constructeurs qui participèrent à l’enracinement du Parti socialiste en terre alpine, à la lente mutation du PS en parti gestionnaire du local, puis en parti de gouvernement ainsi qu’au développement local, régional et national, parfois contestable mais réel, de la IVe et de la Ve République, nuançant fortement les jugements péremptoires sur l’ » hypercentralisation » de la France d’avant 1982.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article122499, notice MISTRAL Paul par Jean-William Dereymez, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 19 septembre 2017.

Par Jean-William Dereymez

SOURCES : Arch. Dép. Isère, particulièrement 16M368 (Élections municipales, cantons de Valbonnais, Vif, Villard-de-Lans, Vinay, 1935-1944) ; 14M12 (Élections municipales, enquêtes sur les municipalités, listes, 1944-1949) ; 12M22 (Élections cantonales partielles 1927-1933) ; 17M48 (Élections sénatoriales du 15 mai 1955, Arrondissement de Grenoble, cantons de Pont-en-Royans à Voiron). — Le Droit du Peuple (1932-1947). — Le Petit Dauphinois, 1932-1944. — Le Dauphiné Libéré, 1945-1981. — Le Monde, 1er septembre 1981. — Entretiens avec Mme Paul Mistral et avec le Dr Georges Martin.

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