NAVES Raymond, Paul, Eugène, alias « Grange » et « Leverrier »

Par Pierre Petremann, Jean Sagnes

Né le 18 mars 1902 à Paris (VIIe arr.), mort le 11 mai 1944 à Auschwitz (Pologne) ; professeur, maître de conférences à la faculté des lettres de Toulouse ; militant syndicaliste de la FGE-CGT ; militant socialiste SFIO de l’Hérault et de la Haute-Garonne ; résistant en Haute-Garonne.

Avec sa classe de khâgne au lycée Thiers de Marseille

Fils de François Naves, inspecteur des contributions indirectes et conseiller municipal socialiste SFIO de Toulouse, élu en 1935, et de Marthe Quétineau, sans profession, Raymond Naves fit sa scolarité primaire à Paris puis partit pour Bordeaux où son père avait été nommé. Dans cette ville, il effectua l’essentiel de sa scolarité secondaire jusqu’en 1917, date à laquelle la famille revint à Toulouse. C’est au lycée de garçons Pierre-de-Fermat qu’il obtint le baccalauréat en 1919. Après une année en khâgne, il intégra l’École normale supérieure de la rue d’Ulm (promotion 1920-1923) et fut reçu 5e à l’agrégation des lettres en 1923.

Durant son service militaire, dont il sortit sous-lieutenant de réserve, il épousa, le 22 avril 1924 à Carcassonne (Aude) Marie, Jacobine Valette, originaire de Marseillan (Hérault), professeure de lettres-histoire dans les écoles primaires supérieures, avec laquelle il eut un fils, Francis, né en 1926.

Il enseigna aux lycées de Carcassonne (Aude) en 1924-1925, de Douai (Nord) en 1925-1926, de Montpellier (Hérault) en 1926-1927, puis de 1927 à 1930, au lycée Henri IV de Béziers (Hérault).

Membre du Parti socialiste SFIO, il était secrétaire adjoint de la section locale de ce parti et se situait à sa gauche. Il dirigea avec son père Le Cri socialiste, journal qui défendait les vues de Fernand Roucayrol et critiquait la pratique politique des dirigeants départementaux du parti, Édouard Barthe et Jean Félix. Il représenta la fédération socialiste de l’Hérault au congrès national du Parti socialiste tenu à Bordeaux en juin 1930. Il fut également un des dirigeants du syndicat héraultais de la Fédération des membres de l’enseignement secondaire et supérieur des professeurs de la Fédération générale de l’enseignement (CGT) et fut délégué au congrès national de cette organisation en décembre 1929.

Raymond Naves poursuivit sa carrière d’enseignant au début des années 1930 comme professeur de lettres en classe de première supérieure, d’abord au lycée Thiers de Marseille (Bouches-du-Rhône) puis à Paris, au lycée Victor Hugo (1933-1934) en classes de quatrième et troisième, et l’année suivante en classe de première au lycée Charlemagne (1934-1936). En congé d’études en 1936-1937, il fut nommé au lycée Louis-le-Grand (octobre-novembre 1937), poste qu’il n’occupa pas en raison de sa nomination à la faculté des lettres de Toulouse. Il donna également des cours à l’École polytechnique en 1934. Cette année-là, il faisait partie du groupe « Révolution constructive » de la SFIO animé par Georges Lefranc.

Ses premières publications parurent, avec Gustave Lanson, deux extraits de classiques chez Hachette, Voltaire en 1930, et Philosophes du XVIIIeme siècle en 1933, puis en 1936, il établit une édition en deux volumes du Dictionnaire philosophique de Voltaire.

Après avoir soutenu sa thèse de doctorat sous le titre Le goût de Voltaire, avec comme thèse complémentaire Voltaire et l’Encyclopédie, un travail original qui montrait les relations de Voltaire avec les Encyclopédistes, il enseigna à la faculté des lettres de Toulouse (Haute-Garonne) comme chargé d’enseignement en 1936-1937 puis y fut nommé professeur à compter de novembre 1937. Il dirigea dans cette ville le collège du travail, organisme d’éducation populaire créé par la CGT en 1931 afin de donner une culture générale aux militants, installé dans les locaux de la Bourse du travail, place Saint-Sernin.

Dans le département de la Haute-Garonne, dont les cinq députés étaient tous socialistes après les élections de 1936, Raymond Naves se retrouva au sein d’une fédération socialiste très puissante, comptant 5 000 adhérents en 1939, qui était majoritairement sur la position de Paul Faure, d’un pacifisme intégral, alors que lui, tout en étant pacifiste, était conscient des risques de guerre. Il était très lié avec Vincent Auriol, député de Muret, qui ne vota pas les pleins pouvoirs constituants à Pétain en 1940 et rejoignit Londres en 1943. Il participa aux cercles « Jeune France », fondés par Jean Rivain, dont l’objectif était de résister au climat ambiant de désagrégation de la France d’avant-guerre et de refonder l’unité de la Nation. Durant les deux années qui précédèrent la Seconde Guerre mondiale, Raymond Naves rédigea dans Le Midi Socialiste, quotidien socialiste toulousain, plusieurs articles très représentatifs de son état d’esprit d’alors ; il restait certes pacifiste mesurant les conséquences d’une nouvelle guerre, mais également très lucide quant aux dangers des régimes totalitaires. Fidèle à son idéal jauresien, il était convaincu que le socialisme demeurait la seule issue possible. Il se mobilisa pour la défense de la République espagnole, contre la politique de non-intervention, et il manifesta son hostilité à ce qu’il appela « le marchandage de Munich ».

Mobilisé comme lieutenant de réserve en 1939, il fut affecté au service des chemins de fer de l’armée à Reims puis à Épernay (Marne) et fut, entre autres missions, chargé de la régulation de six divisions qui devaient défendre le front de l’Aisne. Il y fut frappé par l’archaïsme de l’armée française et témoigna dans un article du Midi Socialiste, totalement censuré : il jugeait le moral des troupes excellent mais dénonçait des officiers qui, dans leur majorité, étaient satisfaits de voir s’effondrer le régime républicain. Il refusa toujours de voir dissocier la responsabilité militaire de la responsabilité politique de la défaite, ce qu’il confirma dans une lettre qu’il adressa, en février 1942, au président de la Cour de Justice de Riom qui devait juger entre autres, Léon Blum et Édouard Daladier.

Démobilisé à la suite de l’armistice, il reprit ses activités universitaires. Anti-pétainiste, humaniste attaché au socialisme de Jaurès, Raymond Naves se sentit très vite mal à l’aise dans l’ambiance très maréchaliste des socialistes toulousains. Il eut des contacts nombreux, dès 1940, avec des intellectuels réfugiés à Toulouse, qui fréquentaient la librairie de Sylvio Trentin, dont le psychologue Ignace Meyerson (chassé en tant que juif de la faculté de Toulouse), ami de Jean-Pierre Vernant, qui fonda la Société toulousaine de psychologie comparée, à laquelle participèrent Georges Friedman et Vladimir Jankélévitch.

Son premier acte de résistant fut de donner un article à une publication clandestine de la résistance étudiante, Vive la liberté ; dans le quatrième cahier de cette revue, en juin 1941, figurait une lettre à Ludovic Zoretti, avec qui il avait milité à la FGE-CGT, et qui était délégué en zone nord du Rassemblement national populaire dirigé par Marcel Déat. Dans cette lettre, Raymond Naves, que Zoretti avait tenté de débaucher pour qu’il rejoigne les rangs des socialistes collaborationnistes, refusait de façon très nette tout lien avec une quelconque forme de collaboration, récusait la violence du régime nazi et de ses alliés français et, s’il disait ne pas être encore engagé du côté de la défense de ce qu’il appelait « l’humanité », il refusait d’en être le fossoyeur.

L’action résistante de Raymond Naves se concrétisa au sein du Comité d’action socialiste rassemblant les socialistes hostiles à la politique du secrétaire général Paul Faure qui acceptait la politique de Vichy et avait laissé le parti tomber en désuétude. À son origine, en octobre 1940, se trouvait Daniel Mayer, un des animateurs de la tendance « Bataille socialiste », aile gauche de la SFIO avant-guerre, mais ce fut le député socialiste Eugène Thomas qui en fut l’organisateur et qui y fit entrer Raymond Naves. Lors de la réunion fondatrice du 21 juin 1941, ce dernier fut désigné comme représentant du groupe local auprès des instances supérieures à Lyon et à Marseille ; il fut également chargé de recevoir les émissaires de Londres et de défendre la représentativité du CAS. Cette organisation politique, dont le but était de reformer le parti socialiste dans la clandestinité, publiait le journal clandestin Le Populaire du Midi, dont Raymond Naves était le rédacteur en chef. Il prépara l’organisation du premier congrès du Parti socialiste clandestin qui se tint à Toulouse le 22 novembre 1942. Il fut ensuite nommé responsable régional du réseau « Froment », réseau de renseignement en lien avec Londres, qui devint le réseau Brutus dirigé par André Boyer et Gaston Defferre.

En septembre 1942, le CAS mit en place un corps franc armé, « les groupes Vény » du nom de leur chef, le colonel Vincent, afin d’avoir une autonomie militaire. Après la création des Mouvements unis de Résistance (MUR) en janvier 1943, Brutus et Veny demandèrent leur intégration dans la nouvelle organisation. Raymond Naves fut un acteur essentiel de la reconnaissance des forces du Parti socialiste clandestin, ce qui aboutit à la création du mouvement « France au Combat » intégré au sein des MUR et du CNR. Dans le cadre toulousain, cette intégration fut rendue possible par les relations qu’il entretenait avec le responsable local des MUR, François Verdier.

Raymond Naves, en tant que secrétaire régional du CAS, prépara l’organisation politique et administrative future (noms de maires pour les communes de la région). Il reçut en octobre 1943 un représentant du Comité Français de Libération Nationale pour fixer la représentation des différents mouvements dans le comité départemental de libération. Et, en janvier 1944, à la suite de l’arrestation en décembre 1943 et de l’assassinat en janvier 1944 de François Verdier, il se vit confier la direction de l’armée secrète (AS) pour la zone du grand Sud-Ouest. À cette date, Raymond Naves était devenu le chef de la Résistance toulousaine.

Il refusa cependant d’entrer dans la clandestinité et continua d’assurer ses cours à l’université. Son activité résistante ne l’empêcha en effet jamais de poursuivre son travail d’enseignant et d’écrivain. Entre 1940 et 1944, il publia une dizaine d’ouvrages dont le premier volume d’une histoire littéraire L’Aventure de Prométhée dont les deux volumes suivants, manuscrits, furent emportés par la Gestapo lors de la perquisition de sa maison en février 1944 et à jamais perdus.

Ces diverses responsabilités conduisirent Raymond Naves à être désigné par le CDL comme président de la délégation spéciale qui devait faire office de maire de Toulouse, une fois la ville libérée. Mais le 24 février 1944, il fut arrêté alors qu’il se rendait à la faculté des Lettres, afin d’y donner son cours d’agrégation sur Proust. Avec lui toute la direction du CAS toulousain fut décimée. Plusieurs témoins évoquèrent, sans trop de précisions, une trahison qui aurait été à l’origine de ces arrestations. Raymond Naves fut conduit à la prison Saint-Michel puis, le 28 mars, partit pour le camp de Royallieu à Compiègne.

Les témoignages de Rémy Roure et Sylvain Dauriac, ses compagnons de captivité, évoquent le résistant et l’humaniste. Roure dit que Raymond Naves donna une conférence sur Stendhal et qu’il en préparait une sur Baudelaire au camp de Compiègne et qu’il était demeuré : « … de ceux qui jusqu’au bout furent les plus courageux dans le tragique exil où il devait succomber ». Quant à Dauriac, il évoque un exposé sur l’histoire de l’Angleterre au sein de la loge maçonnique fondée dans le camp, dont lui-même était membre et l’acceptation de Raymond Naves de le faire, bien que n’étant pas maçon lui-même.

Un mois plus tard, le 27 avril 1944, Raymond Naves fit partie du convoi 206, dit « convoi des tatoués » qui comptait 1670 hommes, essentiellement des résistants, déportés vers l’Allemagne. Parmi ses compagnons figuraient, Robert Desnos, Marcel Paul et André Boulloche. Ce convoi, initialement prévu pour conduire les prisonniers au camp de Buchenwald, arriva à Auschwitz le 30 avril après quatre jours et trois nuits dans des conditions épouvantables. Raymond Naves devint le matricule 186126 et subit l’atroce circuit de la déshumanisation. Sa faible constitution et son âge – il a alors 42 ans – ne lui permirent pas de résister à ce traitement et, après avoir été conduit à l’infirmerie du camp, il succomba à une angine diphtérique le 11 mai 1944.

Sa mémoire fut honorée par la ville de Toulouse, une avenue et un lycée portent son nom. Cependant il fut peu à peu oublié et c’est dans le cadre du lycée éponyme qu’un travail de mémoire fut entrepris en 2006 et 2014, afin de rendre hommage à celui qui aurait dû être le maire de la ville à la Libération.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article123767, notice NAVES Raymond, Paul, Eugène, alias « Grange » et « Leverrier » par Pierre Petremann, Jean Sagnes, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 16 septembre 2021.

Par Pierre Petremann, Jean Sagnes

Raymond Naves
Raymond Naves
Avec sa classe de khâgne au lycée Thiers de Marseille
Dans son bureau à Marseille
Dans la campagne
Plaque commémorative à Lyon, 31 rue Villeroy

ŒUVRE : Le fichier de la BNF comprend 39 références, dont plusieurs ouvrages posthumes.
Parmi ses travaux consacrés au siècle des Lumières : avec Gustave Lanson, Extraits des philosophes du XVIIIe siècle, Hachette, 1933. — Le goût de Voltaire, thèse d’État, Garnier, sd. — Voltaire et l’Encyclopédie, thèse complémentaire, Presses modernes, 1938. — Voltaire, l’homme et l’œuvre, Boivin, 1942.— L’aventure de Prométhée, t.1, La patience, Éditions Garnier-Privat, 1943, premier volume d’une histoire littéraire. — D’autres travaux consacrés à Machiavel, Le Prince et l’anti-Machiavel de Frédéric II, Garnier, 1943 et Marivaux, Le jeu de l’amour et du hasard, Fernand Sorlot 1942. — Un recueil de poésie, Vivaces, 1943.

SOURCES : Arch. Nat., AJ/16/6101. — DBMOF, notice par Jean Sagnes. — Le Cri socialiste, 1929-1930. — Daniel Mayer, Les socialistes dans la Résistance, PUF, 1968. — Georges Lefranc, « Histoire d’un groupe du Parti socialiste SFIO. Révolution constructive », in Essais sur les problèmes socialistes et syndicaux, Payot, 1970. — Henri Docquiert, Eglantine et vert de gris, 1970. — Marc Sadoun, Les socialistes sous l’Occupation, Presses de la FNSP, 1982. — Silvain Dauriac, « Le convoi des tatoués », in Le Déporté, n°483, février/mars 1994. — André Combes, La Franc-Maçonnerie sous l’Occupation. Persécution et résistance (1939-1945, Éditions du Rocher, 2001, p. 237. — Renseignements communiqués par son épouse à J. Sagnes. — Témoignage de Francis Naves, son fils, recueilli par P. Petremann.— Pierre Petremann, Raymond Naves, un humaniste en résistance, Toulouse, Éditions Loubatières, 2020. — Notes de Jacques Girault.

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