PASTOR Joseph, Laurent, Thomas pseudonymes dans la Résistance Joseph CANREDON, LAPIERRE]

Par Antoine Olivesi

Né le 21 février 1893 à Cabestany (Pyrénées-Orientales), mort le 5 août 1983 à Marseille (Bouches-du-Rhône) ; négociant en vin ; syndicaliste, militant communiste, résistant. Président des Groupes de salariés pour l’économie distributive.

Issu d’une famille de cultivateurs de tradition républicaine, fils de Jean-Baptiste Pastor et de Thérèse Gracia, habitant, dans le Roussillon, à Saleilles (Pyrénées-Orientales), Joseph Pastor entreprit des études à la faculté des sciences de Marseille qui furent interrompues par la Première Guerre mondiale. Mobilisé en 1914, fait prisonnier en décembre, il fit trois tentatives d’évasion qui lui valurent d’être emprisonné en forteresse puis dans deux camps de représailles et demeura en captivité jusqu’à la fin des hostilités. Il reprit ses études à Marseille où il obtint la licence ès-sciences et la première place au concours de l’École d’ingénieurs. Mais, écrivit-il plus tard, en 1937, ne voulant pas être exploité par les patrons ou par l’État, il préféra devenir négociant en vins, spécialisé dans la préparation des vins blancs et rosés pour le demi-gros et s’installa 10 Domaine Ventre. Marié, il était père de deux enfants.
Joseph Pastor adhéra au Parti communiste en 1930 selon ses déclarations, en 1933 d’après Rouge-Midi. Il fut secrétaire de la cellule puis de la section de Saint-Marcel, banlieue ouvrière de Marseille. Il était également membre de la commission d’éducation de la Région communiste des Bouches-du-Rhône et secrétaire adjoint du syndicat CGT de l’Alimentation après la réunification syndicale. Au congrès communiste régional qui se tint à Marseille les 18 et 19 décembre 1937, il critiqua la politique du bureau régional du parti. Deux mois plus tôt, il avait été candidat au conseil d’arrondissement dans le 8e canton (de l’époque) et s’était retiré au second tour en faveur du socialiste Monsché qui avait été élu. Le 7 février 1938, il se représenta dans le même canton, au conseil général cette fois, lors d’une élection partielle, et se désista au 2e tour pour le candidat SFIO Guigues.
En février 1939, il conduisit la liste communiste dans le 4e secteur (4e et 8e cantons) correspondant aux quartiers les plus modérés de Marseille. Il était alors considéré comme un conférencier, un propagandiste, un orateur de talent et un militant intelligent et très actif, marqué par ailleurs par un profond anticléricalisme. Lui-même se voulait un vulgarisateur de la doctrine du parti et un défenseur des petits commerçants.
Mobilisé le 25 août 1939 (avec l’accord de François Billoux, dira-t-il), Joseph Pastor fut mis onze jours en prison à Tarascon dès le 29, sous le prétexte (faux d’après lui) d’avoir dessiné une faucille et un marteau sur le bureau de l’adjudant. Il fut placé en surveillance en novembre, à Tournon et à Privas dans l’Ardèche. Démobilisé le 15 janvier 1940, il entreprit de réorganiser le PC clandestin à Marseille et prit contact avec Vincent Fenoglio avec qui il rédigea des tracts dénonçant la politique de Daladier et Reynaud à l’égard de l’URSS. Fenoglio étant arrêté, il fit seul un tract pour le 1er mai 1940, réorganisa (toujours d’après lui) les directions de plusieurs cantons de Marseille, publia le premier numéro clandestin de Rouge Midi, ceci pour pallier la « passivité » de la direction régionale. Selon son témoignage recueilli par Madeleine Baudoin, qui milita avec lui pendant la Résistance, Pastor assura aussi en juillet 1940 la rédaction des deux premiers numéros de l’Humanité régionale et refusa ensuite de rédiger les numéros suivants en désaccord avec la ligne du parti. Or tout indique la rupture eut lieu un peu plus tard. En effet, dans son compte rendu de 1944, Pastor indiqua qu’il avait remis tout le matériel au secrétaire régional Raymond Barbé (alias Laffaurie) à son arrivée, que celui-ci lui laissa la responsabilité des cantons réorganisés et l’aurait missionné pour d’autres cantons. En tout cas, les contacts ne furent pas rompus d’un côté comme de l’autre. En septembre 1940, Pastor fut appréhendé et interné au camp de Chibron (commune de Signes, Var) en vertu d’un arrêté signé le 20 août. Le 23 octobre, apprenant par la presse que de nombreuses arrestations venaient d’être opérées dans les rangs du PC clandestin (affaire Barbé Laffaurie), Pastor s’évada avec l’assentiment de ses camarades communistes responsables du camp (Eugène Panisse, Simon Lagunas, Bayle*, chef de camp) et David Peyrot, son chef de baraque, cacha son évasion. Son nom était apparu dans une correspondance adressée par Jean Andreani à Barbé*. Il se cacha à Vénasque (Vaucluse) chez Boyer, ancien responsable de la section de Saint-Marcel, puis à Marseille chez le militant Marius Dell’Anno, ancien responsable des Amis de l’URSS, où il rencontra Raymond Latarget, le nouveau secrétaire régional. Celui-ci qui, d’après Pastor, lui avait déjà proposé de prendre la direction du Vaucluse ou la rédaction de l’Humanité régionale et de rompre avec son ami Jacques Meker, lui offrit alors de diriger le Var. Or Pastor préférait rester à Marseille et peut-être voulait-il d’autres responsabilités. Il se rendit à Paris en février 1941 pour tenter de rencontre – en vain – un membre de la direction nationale. Son attitude indépendante, ses refus, autrement dit son « indiscipline », éveillèrent les soupçons. De plus, depuis l’été 1940 au moins, la police spéciale possédait un indicateur auprès du Bureau régional du PC, qui était l’agent de liaison de Pastor. Cet indicateur, chargé d’intoxiquer la Région communiste, aurait fait courir les bruits les plus mensongers sur Pastor d’où une mise en garde (la première) contre ce dernier qui parut dans L’Humanité régionale du 5 mai 1941, ajoutant une nouvelle accusation : Pastor, agent de la police. Son nom figura dès lors régulièrement sur les listes noires (« renégat et traître ») parurent dans les périodiques clandestins communistes (Rouge-Midi, etc..) à partir de juillet 1941. C’est alors que commença « l’affaire Pastor » dont beaucoup de points n’ont pas été élucidés. En tout cas, Pastor fut dès lors confronté à deux adversaires, le parti clandestin « officiel » et la police de Vichy. Celle-ci s’intéressa assez régulièrement à lui. Le 2 novembre 1940, après son évasion, elle considérait qu’il avait joué un grand rôle dans l’organisation clandestine du PC depuis octobre 1939 et que ce militant, « bon orateur, lettré, plein de courage », était donc très dangereux. Elle savait que la direction clandestine avait pris contact avec lui et qu’il avait refusé ses propositions (par ambition, d’après elle). Elle eut vent de ses velléités d’autonomie dès le mois de mai 1941. Elle le considérait comme « l’élément le plus dangereux pour l’ordre social » avec Edgar Manguine (rapport du 28 janvier 1942). Elle indiquait que son frère était maire d’une commune des Pyrénées-Orientales.
À partir du 21 juin 1941, Pastor dira s’être « considéré comme mobilisé ». En l’absence d’initiative du bureau régional du PCF (d’après lui), il rédigea et diffusa un journal intitulé Rouge-Midi dont il fit paraître sept numéros, outre divers tracts, papillons et appels. Portant désormais la barbe et des lunettes, pourvu de la fausse identité de Joseph Canredon, il logeait au 86 rue Saint-Jacques. C’est là que la police vint perquisitionner le 13 août 1941. Tout le matériel d’impression, de nombreux tracts et journaux, une ronéo furent saisis, qui s’ajoutèrent à ce qui avait été pris le 11 chez le cordonnier Antoine Ballari qui, en contact avec Adolphe Folignani, adjoint de Pastor, faisait office de dépôt pour la propagande. Pastor échappa de justesse à l’arrestation. Sa femme, qui tenait leur commerce de vin désormais 2 boulevard Netty dans le faubourg de La Pomme, fut arrêtée deux jours ; lui se cacha plusieurs mois dans une cave. Le 12 décembre 1941, il fut condamné à mort par contumace par la section spéciale du tribunal militaire de Marseille, déclaré « coupable d’avoir fait circuler, distribué ou détenu en vue de la distribution, des écrits périodiques ou non, et du matériel de diffusion tendant à propager les mots d’ordre émanant ou relevant de la IIIe Internationale ou des organismes s’y rattachant ». Pastor, qui, à l’évidence, aimait écrire et écrivait beaucoup – jusqu’à des poèmes – publia de façon artisanale un petit journal clandestin, Le Mot d’ordre (pied de nez au journal de la « gauche » vichyste publié à Marseille par Frossard* et ses amis), dont le numéro 1 fut daté du 15 novembre 1941. Il affichait dans son bandeau « Section française de l’Internationale communiste » et, sous le titre, « un journal de militants pour des militants ». Il se voulait une sorte de « vie du parti » façon Pastor qui le rédigeait entièrement chaque semaine. Il semble s’être arrêté au n°31 du 3 juillet 1942. Ses consignes étaient orthodoxes (le Parti d’abord, organisation de groupes de trois, la défense de l’URSS, rassemblement national, etc.). Le bulletin, répondant régulièrement aux mises en garde du parti « officiel » et critiquant éventuellement Rouge Midi qui était son organe, entendait promouvoir une ligne bolchevik, antifasciste et patriotique, préconisant l’action et conseillant, par exemple dans son numéro du 20 février 1942, de ne pas attendre les instructions, mais de prendre des initiatives. Pastor fit paraître, selon des méthodes tout aussi artisanales (au nardigraphe), une autre feuille hebdomadaire intitulée Le Père François dont le principal mot d’ordre était « Tout pour la France, rien pour Hitler ». Ce journal, qu’il rédigeait probablement en entier (avec parfois des dessins du peintre Antoine Serra), entendait s’adresser à un public moins étroit, mais la ligne était la même. Son premier numéro, daté du 8 mai 1942 débute ainsi : « Marseillais, il y eut un Père Duchesne sous la Convention. Nous ne vous présentons que le Père François. – Une feuille communiste… Brrr !!! – Certes, si vous écoutez Pétain, Darlan, Laval (nous en doutons) nous ne risquons pas de fixer votre attention un quart de seconde. Nous sommes pourtant plus honnêtes qu’eux…plus honnêtes que tous le journaux légaux que vous lisez. Inutile d’ajouter que nous sommes plus varis et plus français. Nous espérons que la franchise nous lira. Notre devoir est d’ailleurs de ne pas nous taire, dussions nous prêcher dans le désert. Nous parlerons donc. Il y aura toujours – malgré tout – d’honnêtes gens pour nous entendre… La France n’est pas encore morte ! Et avec tous ceux-là nous contribuerons de notre mieux à la libérer d’abord et à lui rende ensuite son vrai visage. Tel est notre but… contre toutes les polices ». Ce journal, qui appelait à une coopération plus étroite entre la France et le Royaume-Uni, parut au moins jusqu’en juin 1943. Il se présentait comme l’émanation de la section Peri-Sampaix, mais, d’après la police, le groupe aurait eu pour premier nom celui de Parti antifasciste libérateur. Analysant le contenu des feuilles rédigées par Pastor (reconnaissables, d’après elle, à son « style pompeux »), elle notait que leur idéologie était identique à celle du PC, mais qu’elles poussaient à l’action directe, ne liant pas la victoire de la France à celle de l’URSS ou à une hypothétique révolution allemande, mais à l’engagement des Français dans leur propre libération (janvier 1942). Pastor était suivi à la trace. La police pensait qu’il s’était rendu à Toulouse (Haute-Garonne), puis à Béziers (Hérault) et Narbonne (Aude) en avril 1942, avant de revenir à Marseille. Une lettre à ses parents, datée du 6 mai, avait été interceptée, dans laquelle il s’inquiétait des inondations qui avaient affectées le Roussillon et au sujet desquelles il ajoutait : « Il faudrait dire à Pétain qui aime tant la France qu’il ne faudrait même pas l’argent qu’il donne en une semaine à Hitler pour endiguer définitivement ces monstrueuses petites rivières de notre pays. Un jour viendra où ce travail sera fait. Il faudra pour ça d’autres citoyens au pouvoir que les mangeurs passés et les mangeurs actuels ». Il terminait par « le beau temps reviendra. Avant peut-être pas longtemps votre fils pourra tranquillement venir vous embrasser ». Outre les feuilles clandestines, Pastor revendiquait à la Libération avoir fabriqué entre 1941 et 1942 8 000 papillons et 12 000 tracts et avoir regroupé 1 000 militants, ce qui est à l’évidence très exagéré.
En avril 1942, par l’intermédiaire du Dr Recordier, Pastor prit contact avec Maurice Chevance alias Bertin, chef régional du mouvement Combat, qui le chargea de l’action ouvrière (propagande par tracts contre le départ des ouvriers français en Allemagne en 1942 ; préparation de grèves éventuelles en 1943). Il ne renonçait pas à se rapprocher du PC. Il eut un contact avec un délégué du Front national zone Sud et ajouta la signature du PC au bas du tract commun contre la Relève que les trois mouvements de Résistance (Combat, Libération, Franc Tireur) avaient signé. Il eut contact également avec les groupes d’action de Combat et des Mouvements unis de la Résistance (Groupes francs), représentés en l’occurrence par Max Delabre qui était en fait membre des Francs tireurs et partisans (et qui fut exécuté dans des circonstances troubles à l’automne 1943). Il aida Georges Flandre alias Montcalm, chef des Mouvements unis de résistance (MUR) de Marseille, à reconstituer l’Armée secrète (AS) dont les cadres avaient été décimés par la police allemande au printemps 1943. Encore recherché par la police de Vichy, il fut soupçonné d’être derrière l’exécution du chef de propagande de la Milice le 29 mai 1943, ce qui valut à sa femme d’être à nouveau interpelée. À partir d’août 1943, Pastor avec le pseudonyme de Lapierre communiqua des renseignements sur les usines françaises travaillant pour l’industrie de guerre allemande à Georges Flandre. Pastor, vu ses connaissances techniques, organisa, à Marseille, le groupe des ingénieurs de la Résistance. Signe de son insertion dans le mouvement Combat local, il rédigea son journal, Le Combat régional, du 1er avril 1944. En novembre 1943, il avait établi le contact entre la direction des MUR de Marseille et le PCF. Il faut noter qu’il se montrait très hostile aux socialistes et à leur influence au sein de la Résistance régionale et des MUR. Cependant entre 1942 et 1944, Pastor échappa aux tentatives d’exécution préparées par les groupes spéciaux des FTP agissant sous les ordres du Bureau régional du PC. En juin 1944, ce bureau (plus précisément Léon David, secrétaire régional) refusa les armes que Pastor et ses camarades lui proposaient. Pastor, témoin de ce refus, fut alors accusé d’être un agent de la Gestapo, accusation publiée dans la presse clandestine du PCF. Après la Libération, poursuivi, ainsi que ses camarades, par les états-majors FTPF régional et interrégional, Pastor leur échappa. L’un de ses camarades, Adolphe Folignani, arrêté le 19 septembre 1944, succomba sous la torture au siège même de ces états-majors.
Après la libération de Marseille, les dirigeants communistes ne formulèrent plus d’accusations publiques à l’encontre de Pastor. Malgré ses nombreuses lettres et démarches auprès de Maurice Thorez, de François Billoux, député des Bouches-du-Rhône, et de diverses instances, Pastor ne put jamais se faire entendre. Il fut décoré de la Médaille de la Résistance.
En 1946, Pastor rejoignit le Mouvement français pour l’abondance. Membre de son comité directeur depuis 1948, il présida les Groupes de salariés pour l’économie distributive à partir de leur formation en 1957. Il mourut en 1983.
Antoine Olivesi, rédacteur de la première notice du Maitron sur Joseph Pastor, estimait qu’avec l’accès à de nouvelles sources d’archives et le recul du temps, on pouvait avancer les quelques constatations suivantes :
1/ La différence d’âge et de formation entre J. Pastor qui avait fait la Première Guerre mondiale et l’équipe dirigeante du Parti communiste et de la CGT, Billoux-Nédelec. De plus Pastor n’a jamais été membre de l’appareil et était souvent en désaccord avec ce dernier avant 1939.
2/ La réaction « patriotique » de Pastor au cours de l’été 1940 à une époque où la direction du Parti communiste était plus ou moins flottante. On peut la comparer, toutes proportions gardées, à celle de Charles Tillon.
3/ La très habile manipulation policière dont Pastor fut la victime et qui atteignit son but : désorganiser le PC clandestin fin 1940-début 1941.
4/ Beaucoup de responsables communistes marseillais interrogés au cours des années 1980 admettent que l’affaire Pastor fut une « bavure ».

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article125077, notice PASTOR Joseph, Laurent, Thomas pseudonymes dans la Résistance Joseph CANREDON, LAPIERRE] par Antoine Olivesi, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 30 janvier 2019.

Par Antoine Olivesi

ŒUVRE : Théâtre : Spartacus, Nazareth, Jésus ressuscité.

SOURCES : Arch. Dép. Bouches-du-Rhône, III M 52-53, 55-56, 5 W 205 (dossier d’internement) ; VM2/290 ; M6/10793, 11379. — Le Petit Provençal et Rouge-Midi, 1937, 1938, 1939. — Le Provençal, La Marseillaise, avis de décès, 7 et 8 août 1983. — Madeleine Baudoin, Histoire des Groupes Francs (MUR) des Bouches-du-Rhône de septembre 1943 à la Libération, PUF, 1962 et sa thèse dactylographiée : Témoins de la Résistance,tome 3, Aix-en-Provence, Université de Provence (Aix-Marseille I), 1979. — Marcel-Pierre Bernard, Les communistes dans la Résistance, Marseille et sa région}, Université de Provence (Aix-Marseille I), thèse 3e cycle Histoire, 1982, 2 vol.. — Conversations avec M. Baudoin, D. Bizot, M. Dumont, H. Peyrot, L. Trouin..— Notes Jean-Marie Guillon. — RGASPI, Moscou, pas de dossier du Komintern au nom de Joseph Pastor ce qui est étonnant. On peut penser que son dossier à migré vers d’autres services.

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
Version imprimable Signaler un complément