PATAUD Émile

Par Michel Dreyfus

Né à Paris (XIIe arr.) le 12 février 1869, mort le 13 janvier 1935 ; ouvrier électricien ; syndicaliste révolutionnaire ; secrétaire du syndicat de la CPDE, de 1904 à 1910 et du syndicat des travailleurs des industries électriques (STIE).

Issu d’une famille très pauvre, Émile Pataud reçut une « excellente instruction primaire », obtint le certificat d’études primaires et une bourse. Il entra à l’école Lavoisier, mais, à quinze ans, dut abandonner ses études pour gagner sa vie. Il fut embauché aux usines Cail. Il faisait alors partie de plusieurs groupes d’études sociales et de cercles socialistes, fut influencé par le blanquisme et le guesdisme mais ignorait alors le syndicalisme.

Engagé dans la marine, il y acquit une très bonne formation de mécanicien. Il en sortit antimilitariste ce qui explique qu’il ait participé par la suite aux campagnes de l’Association internationale antimilitariste (AIA), ce qui lui valut une condamnation à un an de prison - fut-il véritablement emprisonné ? - et 100 F d’amende en décembre 1905. É. Pataud fut employé dans diverses compagnies d’éclairage, notamment la Compagnie parisienne d’air comprimé puis fut secrétaire d’Emmanuel Chauvière, élu socialiste du XVe arrondissement où il fonda une université populaire et se passionna pour l’Affaire Dreyfus.

Mais il commençait à s’intéresser au syndicalisme. Employé au « Compteur Michel » , il quitta cette maison par solidarité avec des camarades que l’on voulait licencier et, en 1902, il entra à la CPDE. C’est à cette époque qu’aidé par quelques amis, il eut l’idée de constituer un syndicat. Un syndicat de l’industrie privée existait déjà. Les deux organisations fusionnèrent et devinrent en 1903 le Syndicat des travailleurs des industries électriques (STIE) dont Émile Pataud fut nommé secrétaire. Il devait dès lors faire preuve d’une grande activité. Le STIE qui avait l’ambition d’organiser les 15 000 travailleurs des activités des industries électriques de la région parisienne fut d’abord peu implanté : il regroupa d’abord un millier d’adhérents environ. Dès sa création, le STIE s’affirma nettement en faveur du syndicalisme révolutionnaire, son secrétaire prônant l’action directe et la grève générale alors que les syndicalistes gaziers, sous l’influence de Louis Lajarrige, s’orientaient au même moment vers le réformisme. En raison de cette différence de sensibilité, les ouvriers électriciens quittèrent la Fédération du Gaz, future Fédération de l’Éclairage, pour adhérer à la Fédération des Métaux dirigée par Alphonse Merrheim.

É. Pataud représenta à plusieurs reprises le syndicalisme des électriciens lors de congrès nationaux. Il assista comme délégué au VIIIe congrès de la CGT et à la conférence des Bourses du Travail tenus à Bourges du 12 au 20 septembre 1904. Il assista également au XVe congrès, Amiens, octobre 1906 ; au XVIe, Marseille, octobre 1908 ; au XVIIe, Toulouse, octobre 1910 ; au XVIIIe, Le Havre, septembre 1912.


É. Pataud fut un spécialiste de l’action directe dans laquelle il voyait un moyen efficace d’obtenir des résultats. En 1905, il fut à l’origine d’une vaste campagne de revendications dans la perspective d’un objectif essentiel : obtenir qu’en 1907, quand viendrait le renouvellement des concessions accordées en 1888 aux compagnies d’électricité et de gaz de Paris et qu’un nouveau régime de l’électricité entrerait en vigueur, le nouveau cahier des charges contraigne ces compagnies à accorder à leur personnel un statut analogue à celui du personnel municipal. La lutte pour l’assimilation vint donc au centre de l’activité du STIE et la grève de février 1905 en représenta le premier épisode. Quelques coupures de courant qui eurent un grand effet sur le public provoquèrent une relative victoire des grévistes : obtention d’un salaire qui ne soit pas inférieur à 240 F, huit jours de congé payé par an et reconnaissance officielle du syndicat. À la suite de ce mouvement, trois grèves eurent lieu en banlieue de mai 1905 à mars-avril 1906 mais elles se soldèrent toutes trois par un échec.
Le 7 février 1906, Pataud fut à nouveau arrêté pour action antimilitariste. En signe de solidarité, son syndicat le réélut le soir même de son arrestation secrétaire permanent avec un salaire mensuel de 250 F tout en lui réaffirmant sa « confiance » et sa « sincère sympathie ». Pataud fut libéré trois mois plus tard en juin.
Selon Les Temps Nouveaux (6 octobre 1906), Pataud,, ouvrier électricien au 3ème dépôt des équipages de la flotte à Lorient, avait été incarcéré au début de l’automne 1906 pour « excitation de militaires à la désobéissance » : il avait sur son sac de marin un dessin représentant « un galonné pendu à une lanterne, un simple matelot tirant sur la corde » avec en exergue « Les fayots on les prendra ! Justice prochaine ».
En 1907, il dirigea le comité de grève des industries électriques de Paris. Une grève surprise fut déclenchée le 8 mars à six heures du soir : elle entraîna une obscurité complète, sauf aux Halles. Les théâtres durent rembourser. Après vingt-deux heures de grève, les Compagnies cédèrent et accordèrent l’assimilation des électriciens au personnel municipal de la Ville de Paris, tant pour les salaires que pour les conditions de travail et les congés. Ce succès ne concernait que les électriciens parisiens. Pourtant, cet exploit valut à É. Pataud la célébrité et fournit un thème aux chansonniers. É. Pataud obtint de nouvelles capitulations patronales en pratiquant des coupures de courant : tel fut le cas à l’occasion d’un banquet présidé par René Viviani, à l’Hôtel Continental dont le patron repoussait les revendications du personnel (6 mars 1909), à l’Opéra en novembre 1909 ou encore à l’Elysée, un jour de réception. Cependant dans les années qui suivirent, ces pratiques syndicales connurent un réel fléchissement.

Le 2 juin 1908, lors de la sanglante répression qui suivit les grèves de Draveil-Vigneux, É. Pataud se trouvait en vacances en Vendée. Il fut ramené à Paris par Jules Bled de l’Union départementale CGT de la Seine et Joseph Guinchard des cochers-chauffeurs ; il dirigea la grève de l’éclairage quand, le 6 août, la police expulsa de la Bourse du travail la direction de l’Union départementale. Le syndicat ouvrier des électriciens parisiens, qui ne voulait pas adhérer à la Fédération de l’Éclairage dont elle dénonçait le réformisme, était rattaché à la Fédération de la Métallurgie beaucoup plus révolutionnaire. Il envisagea de créer un syndicat national des travailleurs des industries électriques. C’est pourquoi en mars et avril 1909, É. Pataud fit une tournée de conférences, notamment dans le Nord et à Bordeaux, dans lequel il défendait l’idée de grève générale et qui eurent un certain écho. Ainsi fut créée une Fédération des chauffeurs mécaniciens électriciens automobilistes qui recruta également quelques gaziers « anti-réformistes » qui avaient quitté la Fédération de l’Éclairage après les massacres de Draveil-Villeneuve-Saint-Georges. Mais cette organisation concurrente à la Fédération de l’Éclairage ne résista pas à la répression qui suivit les grèves de 1910.

L’éditorialiste des Hommes du Jour, dans le numéro du 1er mai 1909, a tracé de celui qu’on surnomma « le roi de l’Ombre » ou encore « le roi Pataud », le portrait suivant : « Au physique, Pataud était un gros garçon réjoui, jovial, plein d’entrain et d’esprit, à la réplique facile, à la verve gavroche, émaillant ses discours de traits et de saillies... » ». D’intelligence moyenne, il était doué d’un sens très sûr de la publicité » (J. Julliard, op. cit..). Ce fut en 1909 également qu’il publia avec Émile Pouget, Comment nous ferons la Révolution dans lequel il y exposait son projet révolutionnaire. Ce dernier reposait fortement sur l’action des minorités agissantes parmi lesquelles les électriciens et les gaziers jouaient un grand rôle. Cependant ce « manifeste » du syndicalisme-révolutionnaire venait au moment précis où il commençait à perdre de son influence au sein de la CGT, même si cette évolution était encore peu visible.

Une fois encore, en octobre 1910, pendant la grève des cheminots, É. Pataud voulut déclencher une interruption totale de courant dans tout le département de la Seine. Mais en raison de l’intervention du génie militaire, ce fut un échec. Pataud, contre lequel un mandat d’arrêt avait été lancé, s’enfuit en Belgique avec sa famille — sa fille de quatre ans mourut peu après — et fut parmi les cinq cents révoqués. L’exil dura près de trois mois. É. Pataud fut réintégré en 1914, avec ses camarades, comme contremaître, mais son influence avait beaucoup décliné. En janvier 1911, lorsque É. Pataud put revenir en France, le STIE était en pleine crise : il ne comptait guère plus de 800 membres cotisants et sa situation financière et morale était précaire. Au sein du syndicat, Émile Pataud dut faire face à une opposition grandissante contre sa personne, ses idées et ses méthodes d’action.

Il devint alors représentant en vins et, au printemps 1911, rejoignit Émile Janvion, ancien anarchiste, antimilitariste et antisémite dans ses sympathies pour l’Action française. Il écrivit une lettre d’insultes à Rothschild et fut l’orateur principal d’un meeting antisémite et antimaçonnique. Il provoqua l’indignation de militants appartenant aux divers courants du mouvement ouvrier, mais l’Union des électriciens l’approuva et refusa de l’exclure. Le 14 juin 1911, prenant acte du fait que la majorité du conseil syndical du STIE lui était hostile, il démissionna du secrétariat général. En 1913, avec Janvion et ses partisans antisémites, il se livra à une agression contre les rédacteurs de la Bataille syndicaliste ; il fut alors exclu de la CGT. Depuis plusieurs mois, avec deux autres anciens responsables syndicaux, Chevrier et Leblanc, il était l’objet d’attaques en règle du conseil syndical. En définitive, le 8 février 1915, le bureau syndical du STIE proposa en assemblée générale la radiation des trois anciens secrétaires, Chevrier, Pataud et Leblanc. L’assemblée vota l’exclusion de Chevrier et de Leblanc mais refusa celle de Pataud. Cependant, il démissionna de son syndicat, se disant dégoûté par la campagne de calomnies dont il était victime depuis plusieurs mois et le lendemain toute la presse évoqua « la chute du roi Pataud ».

Au début de la Première Guerre mondiale, É. Pataud fut mobilisé dans une formation d’automobiles. Un rapport du 19 février 1916 signalait qu’il venait d’être réformé. Il fut également conseiller ouvrier prud’homme de la Seine de 1914 à 1920, section des Métaux et industries diverses. Réintégré comme contremaître à la CPDE en 1915, il serait apparu pour la dernière fois au conseil syndical en novembre 1918.

En 1920, É. Pataud, qui n’avait plus aucune activité syndicale, était installé comme artisan électricien dans le quartier Clignancourt à Paris et l’Illustration du 29 mai 1920 affirmait qu’il était devenu « bon patron ». Son entreprise prospéra et fut reprise par son fils.

Personnage pittoresque et haut en couleurs, É. Pataud symbolisa la première jeunesse du syndicalisme des électriciens, à l’heure de gloire du syndicalisme-révolutionnaire. Symboliquement sans doute, son nom fut évoqué le 8 juillet 1949 par le journal L’Aurore pour stigmatiser les « perturbations » communistes faites à EDF « Il y a le précédent Pataud ? Mais feu Pataud n’allait pas chercher, lui, les consignes à l’étranger ».

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article125090, notice PATAUD Émile par Michel Dreyfus, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 29 mars 2019.

Par Michel Dreyfus

ŒUVRE : Comment nous ferons la Révolution (en collaboration avec Émile Pouget), Paris, s.d. (1909).

SOURCES : Arch. Nat. F7/ 13015 et 13 617 — Comptes rendus des congrès nationaux. Agendas de la Bourse du travail de Paris. — Les Hommes du Jour, n° 67, 1er mai 1909. — M. Leclercq, E. Girod de Fléaux, Ces Messieurs de la CGT, Paris, 1908. — J. Julliard, Clemenceau briseur de grèves, Paris, 1965. — H. Dubief, Le Syndicalisme révolutionnaire, Paris, 1969. — E. Silberner, Sozialisten zur Judenfrage, Berlin, 1962. — R. Marie d’Avigneau, L’ouvrier électricien à la Belle Époque, Mémoire de Maîtrise, Paris IV, 1987. — René Gaudy, Les porteurs d’énergie, Paris, Temps Actuels, 1982.

ICONOGRAPHIE : Les Hommes du Jour, n° 67, 1er mai 1909 (dessin).

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