PERRIN Francis, Henri, Jean, Siegfried

Par Michel Pinault

Né le 17 août 1901 à Paris (Ve arr.), mort le 4 juillet 1992 à Paris (XIVe arr.) ; professeur sans chaire de théories physiques à la Sorbonne en 1935, puis professeur de Physique atomique et moléculaire au Collège de France (1946-1972) ; militant socialiste ; résistant, membre de l’Assemblée consultative provisoire ; Commissaire à l’énergie atomique

Francis Perrin était fils de Jean Perrin, professeur à la faculté des sciences de Paris, et d’Henriette Duportal. Sa sœur, Aline, avait épousé Charles Lapicque, fils de Louis Lapicque, professeur à la faculté des sciences. Trois enfants, Nils, David et Françoise, naquirent de son mariage en mai 1926 à la mairie du XIVeme arrondissement avec Colette Auger, fille de Victor Auger, professeur à la faculté des sciences. .
Après l’École alsacienne et le lycée Henri IV, Francis Perrin entra, avant dix-sept ans, à l’École normale supérieure (1918-1922), en même temps que son ami d’enfance et futur beau-frère, Pierre Auger. Il fut reçu premier à l’agrégation de physique (1922). Assistant de Jean Perrin en 1924 au Laboratoire de Chimie physique, il fut docteur en mathématiques en 1928 et en sciences physiques en 1929, avec une thèse sur la polarisation de la lumière émise par fluorescence. Maître de conférences de physique théorique (1932), professeur sans chaire de théories physiques à la Sorbonne en 1935, il devint professeur de Physique atomique et moléculaire au Collège de France (1946-1972) et membre de l’Académie des sciences en 1953.

Ses recherches sur les interactions dans la lumière entre électrons et photons l’amenèrent à collaborer avec les chercheurs de l’Institut Radium sur la fission nucléaire. Avec Frédéric Joliot, dans le cadre du CNRS dont il fut un des fondateurs, il participa à la fin des années 1930 aux recherches sur l’énergie nucléaire conduisant à l’ébauche de la pile atomique.


Dans l’Almanach populaire de 1938, Francis Perrin proclamait : « Je suis socialiste comme je suis physicien. J’essaie d’utiliser dans l’un et l’autre domaines les mêmes règles logiques, les mêmes notions de lois, et surtout les mêmes méthodes de pensée libre (...). J’ai conscience de travailler dans l’un et l’autre cas, dans la mesure de mes moyens, à l’affranchissement des hommes. » Vers la fin de sa vie, il résuma ainsi son engagement : « J’ai adhéré au parti socialiste dans les années 1920, quand j’étais à l’école normale, et j’y suis resté jusqu’en 1956-57, au moment où Guy Mollet, alors président du Conseil, a couvert l’organisation de la torture en Algérie. J’ai démissionné alors, en écrivant à Guy Mollet que cette situation était intolérable ; c’était un homme médiocre et je ne supportais pas la façon dont il dirigeait le parti. Je me suis inscrit pendant quelques années au parti socialiste indépendant ou autonome de Mendès France, puis je suis retourné au parti socialiste quand François Mitterrand l’a remis sur pied. Je suis toujours resté socialiste. » Francis Perrin fut un des 13 signataires du Manifeste du 18 juillet 1958 fondant, avec Pierre Mendès France, l’Union des forces démocratiques au bureau de laquelle il appartint. Il adhéra au PSU jusqu’en 1968 et, après le congrès d’Epinay, il rejoignit le Parti socialiste.

A partir de 1933 et jusqu’à la guerre, l’activité politique de Francis Perrin occupa une part importante de son temps. Après un premier séjour scientifique en URSS, en 1933, en compagnie de Frédéric Joliot, il participa aux cycles de conférences organisées par Yvonne Sadoul à l’Association pour l’étude de la culture soviétique (APECS) qui a succédé au Cercle de la Russie Neuve. Il donna aussi des cours à l’Université ouvrière. Il fut aussi l’un des fondateurs des Nouveaux Cahiers, pour lesquels il écrivit deux articles. Il fut présent dès les origines au Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, au bureau duquel il appartint en décembre 1934, et il participa à la rédaction de son programme. Il fut chargé par Paul Langevin, comme président du comité du Veme arrondissement du CVIA, de réunir pour un premier meeting à la Mutualité (28 juin 1935), les chefs des trois partis appelés à créer le rassemblement du Front populaire : rencontrant successivement Léon Blum, Édouard Daladier et Maurice Thorez, il exposa à chacun d’eux que les deux autres avaient déjà donné leur accord... Il fit partie de la minorité qui, avec Paul Langevin et Jean-Richard Bloch, refusa d’appartenir au nouveau bureau du CVIA élu au congrès de juin 1936. C’était la rupture entre les pacifistes et les antifascistes. Perrin aussi était membre du Syndicat regroupant, dans la Fédération de l’Enseignement CGT, chercheurs et enseignants du Supérieur.

Francis Perrin se trouva au centre d’un groupe d’intellectuels très engagés dans le soutien au gouvernement de Front populaire. Ce groupe venait de loin : né au moment de l’Affaire Dreyfus, avec Paul Langevin, Jean Perrin, Charles Seignobos, Louis Lapicque, et Émile Borel, bientôt rejoints par Marie Curie, le Dr Georges Gricouroff, Georges Huysman, Charles Maurain et Victor Auger, il essaima pour les vacances universitaires à la presqu’île de l’Arcouest (Côtes-du-Nord) où la plupart prenaient ensemble les longues vacances universitaires. Les mêmes se retrouvaient chaque lundi, durant l’année, au « thé Perrin » qui réunissait en outre, dans le laboratoire de chimie-physique de la rue Pierre Curie, des savants étrangers de passage, des écrivains (Valéry, Gide, Maurois) et des hommes politiques. Leurs enfants, élevés ensemble, formèrent à leur tour une sorte de phalanstère, au sein duquel, d’ailleurs, naquirent bon nombre de couples. Dans ce cercle, Irène Joliot-Curie, puis Jean Perrin créèrent le sous-secrétariat d’État à la recherche scientifique, Jean Maurain, très lié au groupe des jeunes de l’Arcouest, fut le directeur de cabinet de Jeanneney, au Sénat, et Georges Huysman fut directeur des Beaux Arts. Leur enthousiasme pour la cause de la gauche se renforça d’un engagement unanime en faveur de l’Espagne républicaine. Francis Perrin était signataire de la pétition des « Intellectuels républicains au sujet des événements d’Espagne » (Commune, décembre 1936). Le 30 novembre 1938 il fut, avec Langevin, Joliot, Marcel Prenant, Teissier, Henri Wallon et Marcel Cohen, un des universitaires qui, selon l’Humanité, se solidarisèrent avec le mot d’ordre de grève lancé par la CGT. Mais depuis leur séjour à Léningrad, en 1933, Colette et Francis Perrin se forgèrent une opinion très négative sur l’URSS et le communisme en général qui les éloigna radicalement de leurs amis sur ce point.

Mobilisé pendant la guerre dans l’artillerie, à la tête d’une unité de détection aérienne utilisant le radar, Francis Perrin, une fois démobilisé, rentra à Paris à l’automne 1940. Il reprit, pendant un an des recherches théoriques à l’Institut Henri-Poincaré. Mis à la retraite d’office en 1941, il quitta la France, avec sa famille pour les États-Unis. Grâce à l’action de Louis Rapkine, un visa en bonne et due forme lui ayant été délivré, payé par la fondation Rockfeller, il donna des conférences à Harvard puis à l’Université Columbia à New York. Il dut se contenter d’un poste d’enseignant, car ses compétences de théoricien en physique nucléaire et son activité passée dans l’équipe de Frédéric Joliot ne suffirent pas à le faire admettre au sein du programme secret américain sur la bombe atomique. Bientôt rejoint à New York par Jean Perrin avec lequel il participa à l’action des Français Libres, il participa à la fondation de l’École libre des hautes études à New York reconnue par le général De Gaulle. Francis Perrin, membre du bureau de France Forever, association regroupant des amis de la France aux Etats-Unis, aux côtés de Henri Laugier, fut désigné en 1943, comme représentant des Français Libres des États-Unis à l’Assemblée Consultative d’Alger. Membre des commissions des finances et de l’éducation d’avril à juin 1944, il commença à connaître Pierre Mendès France. Président de la commission de l’Education nationale de l’assemblée siégeant maintenant à Paris, à partir du 17novembre 1944), il collabora aux travaux de commission chargée d’établir un avant-projet de réforme de l’enseignement. A Londres, en 1944, il appuya les efforts de Louis Rapkine visant à relancer la Société scientifique franco-anglaise, présidée par Joliot et Bernal. Après la libération de Paris, il entra à l’état-major de Paris dans le « groupe des recherches opérationnelles ».

Après la guerre, l’occupation et l’exil, Francis Perrin participa en 1945, aux côtés de Frédéric Joliot, avec Irène Joliot et Pierre Auger, à la création du CEA. Il représenta la France à la commission de l’ONU de l’énergie atomique, en particulier lors des mois décisifs de novembre et décembre 1948, au cours desquels le Plan Baruch fut finalement écarté par les Soviétiques. En 1950, après la révocation de Frédéric Joliot de ses fonctions de Haut-Commissaire à l’énergie atomique, l’hostilité bien connue de Perrin à la bombe atomique, son appartenance à la SFIO ainsi que son amitié pour Joliot, contribuèrent à dresser une forte opposition, organisée autour de la candidature du physicien Yves Rocard, à sa nomination au poste vacant. Devenu malgré tout Haut-Commissaire, responsabilité qu’il conserva jusqu’en 1970, il resta en principe opposé à la bombe atomique et à sa fabrication par la France et il continua, soutenu par Jules Moch, à défendre ces positions en novembre-décembre 1954 lorsque Pierre Mendès France tenta de le convaincre de la nécessité de permettre à la France de se doter de cette arme de grande puissance. A ce sujet, Francis Perrin déclara : « Les scientifiques qui travaillent dans ce domaine ne font qu’obéir aux directives politiques. (...) Mon admiration pour Mendès France finit par me convaincre que le CEA devait effectivement fournir l’effort que réclamait le gouvernement. (...) J’avais également une grande admiration pour le général de Gaulle et, malgré certains désaccords, je suivis ses directives. (...) De Gaulle m’expliqua que l’arme thermonucléaire était indispensable pour permettre à la France de regagner le prestige perdu, et je finis par m’incliner. » Francis Perrin souligna par ailleurs que son action au CEA visait aussi deux objectifs qu’il fut satisfait d’avoir contribué à concrétiser : développer les ressources énergétiques indépendantes de la France, et promouvoir la recherche fondamentale. Le 5 juillet 1956, à la tribune de l’Assemblée nationale, il se montra plutôt hostile à l’Euratom et il insista sur la nécessité de maintenir un programme national vigoureux. Opposé au secret scientifique persistant, sur les découvertes intéressant le nucléaire, il contribua à sa levée lors de la première conférence de Genève sur l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire (1955), en organisant la révélation par les Français de leurs résultats dans les techniques de la séparation isotopique. En 1958, il présida la seconde conférence de l’ONU, et se prononça à nouveau pour le rétablissement de « relations normales entre les hommes qui travaillent dans les domaines variés atteints par le secret », en soulignant le rôle des savants atomistes pour « la prise de conscience par les scientifiques de leur responsabilité sociale particulière devant les conséquences pratiques bouleversantes de leurs découvertes. » Francis Perrin prolongea son action en faveur d’une coopération scientifique internationale et d’une action des chercheurs eux-mêmes pour combattre la course aux armements en participant au mouvement Pugwash, créé en 1957 par Lord Russell. Dans ce cadre, comme principal représentant français au comité permanent, il participa en juillet 1967, avec Raymond Aubrac et Herbert Marcovich, à la tentative de contacts entre Henry Kissinger et Ho Chi Minh, visant à obtenir l’arrêt inconditionnel des bombardements américains sur la République démocratique du Vietnam.

Partisan déterminé du développement de la production d’électricité nucléaire dans le but de répondre aux besoins énergétiques des sociétés développées, Francis Perrin qui s’était très tôt préoccupé attentivement de la protection, des risques de pollution et de la sécurité nucléaires, admettait certains arguments issus du courant écologiste : « L’opinion a le droit de demander, disait-il, que l’on fasse du nucléaire que pour autant que cela est vraiment nécessaire. Parce que la nature du risque était différente, il n’était pas illégitime de demander que ce risque soit contenu dans des limites aussi étroites que possible et que l’on ne choisisse pas le nucléaire pour un avantage financier, même important, quand une autre technique est possible. » En février 1975, il s’opposa, aux côtés de Louis Leprince-Ringuet, à l’action de plusieurs centaines de scientifiques mettant en garde contre le programme nucléaire civil de la France.

Georges Charpak a tenté de définir l’action publique de Francis Perrin dans la formule suivante : « Il a su être un homme politique, au CEA, rusant avec les pouvoirs pour imposer son éthique d’honnête homme. » Cela nous paraît pouvoir résumer l’essentiel de l’engagement de Francis Perrin. Cet engagement était fait, d’une part d’un héritage venu de son père, des combats dreyfusards, laïcs, patriotes et républicains du début du siècle et de l’aspiration à promouvoir la science dirigée et à faire reconnaître le statut de chercheur scientifique, d’autre part d’une composante nouvelle, mêlant une attirance vite déçue pour le modèle soviétique et une hostilité foncière aux thèses et aux régimes fascistes, qui trouva à s’incarner parfaitement dans l’entreprise du Front populaire. Après la Seconde Guerre mondiale, l’attachement de Francis Perrin aux valeurs libérales et républicaines se doubla d’une constante préoccupation pour l’avenir de la place de la science dans l’évolution sociale et pour la responsabilité particulière des savants à cet égard. C’est aussi sa conception de la science qui guida les certitudes morales et philosophiques de cet « incroyant », membre de l’Union rationaliste : « Pour moi, la vie est d’autant plus précieuse qu’elle est unique et fugitive. La splendeur du monde compense bien au-delà ses aspects les plus misérables, et même les plus atroces. » Il accepta, dans les années 1970, la présidence d’honneur de l’Union des athées fondée par Albert Beaughon.

Dans la continuité de l’action de son père, Jean Perrin, en faveur d’une politique de la science et pour l’engagement des scientifiques, Francis Perrin participa, avec d’autres personnalités mendésistes, à l’organisation du Colloque de Caen (novembre 1956), et il adhéra à l’Association d’étude pour la recherche scientifique, dirigée par Jean-Louis Crémieux-Brilhac. Son esprit militant conduisit Francis Perrin au secrétariat de la Fédération de l’enseignement de la CGT-Force Ouvrière.

Fin mars et début avril 1948, membre du SNESUP-Recherche scientifique, dans le débat sur les choix à faire lors de la scission syndicale, dans FO Hebdo des 1er et 8 avril 1948, Francis Perrin, suivi de la mention, « professeur au Collège de France », fut le premier signataire d’un appel lancé auprès des enseignants par des responsables et militants de la Fédération générale de l’enseignement (Maurice Janets, Lucien Mérat, Pierre Galoni, Gilbert Walusinski...) en faveur de l’adhésion de cette fédération et de ses syndicats à la CGT-Force Ouvrière, nouvellement créée. En avril 1948, lors du congrès constitutif de la Fédération de l’éducation nationale Force Ouvrière, il fut élu à la tête de la direction tricéphale de cette fédération en charge de l’enseignement supérieur ; les deux autres secrétaires généraux étant Gilbert Walusinski pour l’enseignement du second degré et Gaston Pollet pour l’enseignement technique.

Il était Grand’Croix de l’Ordre National du Mérite (1967) et Grand’Croix de la Légion d’honneur (1970).

Après son décès, son nom fut donné au laboratoire associant le CEA et le CNRS à Saclay.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article125710, notice PERRIN Francis, Henri, Jean, Siegfried par Michel Pinault, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 17 décembre 2014.

Par Michel Pinault

SOURCES : Arch. Nat. : AJ 16/6115. — Arch. Collège de France et de l’Académie des Sciences, dossiers Francis Perrin. — Arch. Fondation Pierre Mendès France ; Vigilance, périodique du CVIA. — DBMOF, vol. 44, notice par M. Pinault. — Almanach populaire, 1938, édité par la SFIO. — « De ZOÉ à la fusion contrôlée, entretien avec Francis Perrin », Revue Générale Nucléaire n° 4, tome 1, septembre-octobre 1975, p. 287-292. — Interview enregistrée de Francis Perrin, par Spencer R. Weart, du 11 au 15 novembre 1977, archives de l’American Institute of Physics, Baltimore, États-Unis. — Jean-François Picard, « La création du CNRS », La revue de l’histoire du CNRS, 1999. — Spencer Weart, La grande aventure des atomistes français, les savants au pouvoir, Fayard, 1980. — Dominique Pestre, Physique et physiciens en France, 1918-1940, Archives contemporaines, 1984. — Bertrand Goldschmidt, Pionniers de l’atome, Stock, 1987. — Marian Schmidt, Hommes de science, Hermann, 1990. — Hommage à Francis Perrin, recueil des allocutions prononcées au Palais de la Découverte, le 9 juin 1993, édité par le CEA. — Pascal Ory, La belle illusion, Plon, 1994. — Entretien avec madame Colette Perrin, le 1er juillet 1994. — Monique Neveu et Jean-Pierre Baton, Francis Perrin, science et conscience (en cours d’édition). — Notes de Louis Botella, d’Alain Dalançon et de Jacques Girault.

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