PONARD Henri [PONARD Pierre, Henri]

Par Justinien Raymond

Né le 8 août 1861 à Cinquétral (Jura) ; mort le 12 mars 1928 à Paris. Ouvrier tourneur sur bois, puis administrateur et comptable d’organisation coopérative ; militant syndicaliste ; maire socialiste de Saint-Claude de 1919 à 1928 ; conseiller général de 1919 à 1928 et député du Jura.

Henri Ponard naquit à Noirecombe, hameau de la commune de Cinquétral, à cinq km de Saint-Claude, dans une famille de paysans liés au travail artisanal de la petite cité voisine. Il fréquenta l’école primaire jusqu’à treize ans et commença l’apprentissage d’un métier manuel : il sera tourneur à la fabrication des tuyaux de pipes à Saint-Claude.

Il recueillit la tradition d’ardent républicanisme de sa famille et, tout jeune, se passionna pour la vie de la cité. En 1880, il entra dans la Franc-Maçonnerie, à la Loge « Le Réveil de la Montagne », lieu de rencontre des démocrates de Saint-Claude. Il en sera le secrétaire en 1886, à son retour du service militaire accompli en Algérie. Il était alors marié et installé définitivement à Saint-Claude, mêlé au mouvement ouvrier sous toutes ses formes et à la vie politique locale.

En 1891, il contribua à la fondation du syndicat ouvrier de l’Article de Saint-Claude groupant les travailleurs des fabrications de pipes, de tabatières, de tabletterie, des ustensiles en corne, en bruyère et de tous objets au tour. Il y milita tant qu’il appartint à la corporation. En 1911, il était trésorier de la Bourse du Travail de Saint-Claude — voir Allardet Ch.*

Depuis 1886, il adhérait à la coopérative de consommation « La Fraternelle » créée à Saint-Claude en 1881 et dont l’évolution semblait alors prendre un cours opposé au véritable esprit coopérateur. Les conceptions des militants socialistes, nombreux à sa tête, et celles de la masse des adhérents se heurtaient et le poids de ceux-ci l’emportait vers une gestion conforme au profit individuel des coopérateurs. Le fonds de réserve de 25 % au début, porté à 40 % en 1885, fut ramené à 20 % en 1892. Inversement, la part servie en ristourne aux actionnaires au prorata de leurs achats allait croissant. L’entrée à la coopérative de nombreux ouvriers gagnés au socialisme renversa le courant et donna l’avantage à ceux qui préconisaient une gestion différente. Henri Ponard, membre du conseil d’administration de « La Fraternelle » — il le sera toute sa vie — en prit la tête. Le 8 novembre 1896, il obtint la révision des statuts dans un esprit nouveau que le professeur coopérateur Ch. Gide désigna sous le nom d’École de Saint-Claude. La caractéristique en repose sur l’existence du fonds perpétuel inaliénable. Les statuts établis en novembre 1896 furent déclarés irrévocables. Ils stipulent que les bénéfices nets, après rémunération du capital (emprunts et actions libérées), iront intégralement au fonds social, capital impersonnel, collectif, et seront affectés soit à l’extension de l’affaire, soit à des œuvres sociales. Au cas où la majorité ou l’unanimité même des sociétaires contreviendrait à ces dispositions, la minorité dans un cas, la commune de Saint-Claude dans l’autre, auront le droit et le devoir de s’emparer de tout l’actif social, la minorité pour poursuivre l’œuvre, la ville pour la convertir en un service public ou en une œuvre de bienfaisance.

En 1900, H. Ponard décida « La Fraternelle » à s’affilier à l’organisation centrale de la Coopération socialiste des sociétés ouvrières de consommation, récemment créée, dont Xavier Guillemin était le secrétaire. À ce congrès de 1900, « La Fraternelle » était représentée par un coopérateur parisien, typographe de son métier, Hamelin, qui présida l’assemblée. La même année, Ponard alla visiter, à Gand, la coopérative socialiste « Vooruit » qui, limitée à la boulangerie à son origine, multiplia et étendit ses activités tout en soutenant ouvertement l’action du Parti ouvrier belge. Il en fut impressionné et s’inspira de son exemple. En 1903, Ponard prit part au 4e congrès de la Coopération socialiste à Sotteville-lès-Rouen ; il y fut, selon Jean Gaumont*, « l’un des orateurs les plus substantiels et les plus clairs ». Sous son impulsion, « La Fraternelle » se développa, devint la cellule mère de tout un réseau d’institutions. Elle fit vivre une imprimerie ouvrière qui aida directement la fédération socialiste en imprimant journaux, tracts, circulaires et affiches. Son fonds de réserve permit d’édifier une Maison du Peuple qui abrita tous les groupements ouvriers, politiques et corporatifs, et des services d’épicerie, de mercerie, de lingerie, de cordonnerie, de chapellerie, une boulangerie, un débit de vins, un restaurant. Elle ne se contenta pas de répondre aux besoins de l’ouvrier consommateur, elle lui offrit peu à peu le service de ses institutions culturelles, un théâtre coopératif, une Université populaire, une bibliothèque et des groupements sportifs et artistiques. « La Fraternelle » fit construire en 1912 sur les bords de la Bienne des immeubles destinés au logement des ouvriers. Elle aida à la création dans son propre esprit communautaire de coopératives ouvrières de production comme « Le Diamant » (1897), « La Pipe » (1906).

Inspirateur de « La Fraternelle », gardien de l’esprit communautaire qui l’animait, H. Ponard fut le véritable guide de ce réseau d’institutions coopératives et sociales qui déborda Saint-Claude. Or, ni par formation ni par tempérament, il n’était un doctrinaire. Il avait le goût des réalisations positives. Dans les controverses nées du congrès de Japy, il affirma que « les délégués ouvriers de province veulent des actes et des faits au lieu et place de discours et de belles théories » (L’Éclaireur de l’Ain, 4 février 1900). S’il philosopha quelque peu, par la suite, au point de concevoir le socialisme comme la généralisation de son système coopératif, il créa d’abord par instinct, de manière empirique, à la façon des « Pionniers de Rochdale ». Loin de se poser en chef d’école et de se murer dans sa chapelle, il accueillit avec satisfaction l’unité coopérative qui fondit en 1912 les coopératives socialistes et celles qui ne l’étaient pas dans la Fédération nationale des Coopératives de consommation. (FNCC). Au congrès de novembre 1912 à Paris, Ponard vota pour l’Unité coopérative de même qu’au congrès unitaire de Tours en décembre, mandaté par sa Société ainsi que par l’Aurore sociale d’Oyonnax. Il participa à son premier congrès national à Reims en septembre 1913. En 1918, il fut élu au Conseil central et au Conseil supérieur de la Coopération et il y siégeait encore à sa mort.

Fils et neveu d’ardents républicains, H. Ponard ne s’en tint pas à l’action ouvrière syndicale et coopérative ; il entra jeune dans l’arène politique, notamment aux côtés de son oncle Louis Ponard. Il fit ses premières armes dans la lutte contre le boulangisme que soutenait à Saint-Claude le sénateur radical Vuillod. Avec quelques aînés, il participa en 1888 à la constitution d’une fédération démocratique en vue des élections de 1889. Elle survécut à la bataille électorale et mena le combat contre la municipalité opportuniste. Ponard agissait par la parole, bien qu’il ne fût pas orateur, et par la presse dans Le Petit Bourguignon et l’Écho de la Montagne. Après les élections municipales menées en commun, entre démocrates de toutes tendances, la fédération démocratique éclata. Un désaccord sur la concession des tramways, que les socialistes voulaient confier au département et le sénateur Vuillod et ses amis à une compagnie privée, prépara la scission. Le 22 septembre 1892, les socialistes quittèrent la fédération et constituèrent le Cercle du Travail. En octobre, une fédération socialiste du Jura vit le jour ; elle adhéra à la fédération de l’Est, affiliée au POSR et dont les bases avaient été jetées au congrès régional de Dijon (1890). H. Ponard qui avait déjà participé à ce dernier prit la tête du mouvement socialiste jurassien et étendit son action aux départements voisins, notamment à celui de l’Ain.

Il rompit avec les éléments radicaux en quittant Le Réveil de la Montagne et la Franc-Maçonnerie. Le 10 décembre 1897, la fédération de l’Est se scinda en fédérations départementales. H. Ponard prit le secrétariat général de la fédération ouvrière socialiste révolutionnaire du Jura. En 1899, au premier congrès général des organisations socialistes françaises, il représenta la coopérative « La Fraternelle », le Groupe républicain socialiste, la Libre Pensée et la 1re circonscription de Saint-Claude. Il défendit sa conception d’un socialisme coopératif, fédéraliste et libertaire, mais s’affirma résolu à « faire l’unité socialiste » (c. rendu congrès de Japy, p. 195). Sur le sujet brûlant de la participation ministérielle, il accorda qu’il fallait, pour l’avenir, prendre « des déterminations sérieuses pour que le Parti socialiste ne soit pas engagé sans son consentement », mais il se refusa à condamner Millerand car « le parti socialiste n’était pas organisé pour lui donner des ordres ». Au surplus, son « entrée [...] au ministère n’est pas préjudiciable au Parti socialiste, au contraire » (ibid., p. 195). Dans l’atmosphère de désunion qui suivit ce congrès, H. Ponard fut un des chefs de file du mouvement des fédérations autonomes. Celle du Jura suivit le PSF, Ponard la représenta au congrès de Lyon (1901) et, en 1905, il entra à la SFIO. Au congrès départemental d’unité à Morez (juin 1905), Ponard présenta un rapport sur les retraites ouvrières et dénonça la campagne alors menée contre l’organisation nationale du service des retraites. Après l’unité, Ponard consacra l’essentiel de son action à la propagande socialiste. Le 4 décembre 1910, à Lons-le-Saunier, les fédérations du Jura et du Doubs se fondirent dans une fédération jurassienne pour reprendre leur indépendance le 28 septembre 1913, à un congrès tenu dans la même ville. H. Ponard demeura le secrétaire de la fédération du Jura. Le 28 juin 1914, au congrès fédéral de Saint-Claude, il contribua à établir son plan d’action contre l’alcoolisme, la vie chère et contre l’impérialisme. Il représenta sa fédération aux congrès nationaux de Chalon-sur-Saône (octobre 1905), de Limoges (1906), de Saint-Étienne (1909), de Nîmes (1910), de Lyon (1912) et de Brest (1913).

C’est à la popularité de son nom plus qu’à son talent oratoire que les socialistes du Jura confièrent souvent leur drapeau dans les joutes électorales. Aux élections législatives, il recueillit 2 333 voix à Saint-Claude en 1902, 1 897 à Lons-le-Saunier en 1906, 1 544 à Dôle en 1910. En outre, il fit campagne à une élection partielle à Nantua (Ain), en 1907, et groupa sur son nom 809 voix. En 1910, quelques mois après les élections législatives, candidat au conseil général dans le canton de Saint-Claude, il rallia 901 électeurs. Le 8 juillet 1906, à l’occasion d’une élection municipale complémentaire, au lendemain des grandes grèves des ouvriers de la pipe et du diamant soutenues par « La Fraternelle », combattues par la municipalité radicale, Ponard entra avec 754 voix à l’Hôtel de Ville de Saint-Claude où il batailla seul contre l’administration du sénateur-maire Vuillod. Celui-ci, ulcéré des attaques socialistes rappelant son passé d’homme-canon aux Folies-Bergère de Paris, répondit un jour par des voies de fait à Ponard qui siégea désormais sous la protection de militants commis à sa garde. Deux ans plus tard, en 1908, la liste socialiste, avec 680 à 943 voix, obtint treize sièges sur vingt-sept, et H. Ponard devint deuxième adjoint au maire de Saint-Claude. En 1912, il sera réélu, mais le groupe socialiste ne comptait plus que six conseillers municipaux.

La guerre venue, Ponard anima les œuvres de solidarité de la fédération, et le réseau coopératif dont il était l’âme apporta au ravitaillement de la population un secours appréciable. De plein cœur avec la politique de défense nationale, H. Ponard et la fédération du Jura ne cédèrent pas à l’exclusivisme de la majorité du parti, défendirent les droits de la minorité pacifiste, affirmèrent leur solidarité avec les socialistes indépendants d’Allemagne et soutinrent l’idée de la reprise des relations internationales entre les socialistes, sans distinction de pays.

La paix rétablie, la fédération du Jura examina au congrès de Saint-Claude (13 avril 1919) le programme national élaboré par la CAP. Ponard, qui avait inspiré sa réponse, alla la défendre au congrès national de Paris (20-22 avril). Elle proclamait : « la fédération jurassienne est prête et attend la Révolution » (Hubert-Rouger, Les Fédérations socialistes II, p. 291). Approuvant les grandes lignes du programme, elle s’efforçait de lui donner un caractère plus concret, plus technique : elle voulait « mettre debout, clairement dans les principes et minutieusement dans les détails de construction, la société française collectiviste [...], de constitution administrative fédéraliste... » (ibid., pp. 291-292). Mais le retentissement de la Révolution d’octobre posa le problème de l’avenir du socialisme français sous un tout autre angle. Il y répondit au congrès de Tours (décembre 1920). Ponard n’y arriva que le troisième jour : de Paris où une réunion l’avait appelé, il dut aller suppléer le secrétaire fédéral Danrez, malade. Le Jura avait donné 27, 8 et 2 voix aux tendances respectives Longuet, Frossard et Blum, mais sans mandat impératif à son délégué. L’intervention d’H. Ponard n’en prend que plus de signification personnelle. À la deuxième séance du mardi 28 décembre, il déclara : « Le vote de notre fédération a été émis dans un sens profondément unitaire. La pensée que j’apporte ici au nom de ma fédération est que dans le congrès se maintienne l’unité, que les deux fractions qui sont aux prises trouvent le moyen de s’accorder ; dans ces conditions, l’adhésion à la IIIe Internationale est votée par la fédération du Jura. Malheureusement, le débat qui se poursuit et que j’entends depuis hier me donne aujourd’hui peu d’espoir. Mon hésitation est grande. Je sens que d’un côté on voit venir la scission sans trop s’inquiéter et que, de l’autre, elle est voulue, préméditée, et je reste dans l’expectative [...]. Cependant, notre fédération peut s’intituler communiste » (C. rendu du congrès de Tours, pp. 326-327), ajouta-t-il en rappelant l’alliance étroite, dans le Jura, du syndicalisme, de la coopération et du Parti socialiste. Rappelant son intervention au congrès de Paris d’avril 1919, il affirma : « Nous sommes mûrs pour la Révolution ; nous y pensions peut-être avant vous... » (ibid., p. 329). Mais il exprima des « inquiétudes » : « Nous sommes prêts à vous seconder [...]. Mais je voudrais savoir où nous allons, interrogea-t-il. Je voudrais savoir ce que va être le comité central... » (ibid., p. 330). Comme il avait prôné le mouvement d’autonomie des fédérations devant l’impossibilité de l’union constatée au congrès de Japy, il demanda un délai de réflexion pour le parti. « Nous adhérerons si les garanties nous paraissent suffisantes, conclut-il [...]. Nous nous réservons pour trois mois » (ibid., p. 331).

La scission consommée, H. Ponard se tint momentanément à l’écart des deux partis ouvriers rivaux, mais rejoignit bientôt la SFIO. En 1919, par 2 002 voix au second tour, il avait été élu conseiller général dans le canton de Saint-Claude et y fut réélu en 1925. En 1919 aussi, avec quatorze colistiers, il rentra au conseil municipal et devint maire de Saint-Claude. En 1922, la démission des douze élus modérés lui permit de constituer un conseil municipal entièrement socialiste, et le suffrage universel lui renouvela sa confiance en 1925. À la mairie de Saint-Claude comme au conseil général, Ponard s’attacha aux œuvres positives : la plus significative fut la création d’une Régie municipale de l’eau, du gaz et de l’électricité. Les bénéfices tirés de la vente du courant électrique en provenance du barrage d’Etable sur-la Bienne assurèrent à la ville d’appréciables ressources.

En 1924, sur une liste du Cartel des gauches, Ponard fut élu député du Jura. Le Parlement n’était pas le terrain d’action qui convenait le mieux à cet homme silencieux qui aimait à agir dans le concret. Toutefois, ce couronnement de sa vie politique n’en démentit pas l’orientation. Il rapporta le projet de loi sur les congés payés, projet qui ne franchit pas le barrage sénatorial. Le seul acte marquant de sa courte carrière parlementaire prolongea donc son action politique et sociale jurassienne qui lui donne une place à part dans le mouvement socialiste d’avant 1914.

Il n’avait jamais séparé l’action coopérative de l’action socialiste. Sans faire fi de cet objectif, il ne voyait pas essentiellement dans la coopération un moyen d’améliorer les conditions de vie actuelles des travailleurs. S’il la concevait au service du socialisme, il ne lui demandait pas seulement des ressources pour la propagande. Il n’en attendait rien de moins que la réalisation de la société socialiste elle-même qu’il envisageait comme une fédération de communes qu’un mouvement coopératif du type san-claudien aurait imprégnées de collectivisme. Si, concédait-il, « les coopératives à répartition de bénéfices » ont pu mériter le reproche « de n’être qu’un instrument conservateur des principes capitalistes », il en va tout autrement de « la coopération comprise au sens socialiste » comme elle l’est à Saint-Claude (L’Humanité, 20 août 1906). Il souleva de « violentes interruptions » au congrès de Japy quand il prétendit que « ce qui constitue le commencement de collectivisme appliqué dans le Jura, ce sont les fruitières qui existent dans chaque commune, où tous les habitants, tous les petits propriétaires apportent le lait dans la même chaudière... » et qu’« il n’y a qu’un pas à faire pour arriver au collectivisme, c’est la fédération de ces petites fruitières qui réalisera ainsi la provision du département » (C. rendu du congrès de Japy, p. 198). Ne peut-on reconnaître une filiation entre ces conceptions, entre celles qu’il exposa à l’égard de l’État et les thèses anarchisantes de la fédération jurassienne, une des dernières organisations vivantes de la Ire Internationale ? Ponard déclara lui-même au congrès de Japy : « Un sentiment de collectivisme qui date de cent ans inspire tout ce qui se fait dans le Jura. » (ibid., p. 198). À Édouard Vaillant qui avait défendu la notion marxiste de dictature impersonnelle du prolétariat au lendemain de la prise du pouvoir, il rétorqua, rejoignant Bakounine et développant ses propres thèses fédéralistes : « Notre conviction à nous est que le premier acte du lendemain de la révolution doit être de briser l’État qui est l’instrument de tous les despotismes. À la place de l’État, nous désirons voir constituer la Fédération des communes et la Fédération des provinces... » (ibid., p. 198).

En 1903, au congrès de la Bourse des Coopératives à Sotteville, Ponard précisa ses conceptions. Il opposa au socialisme politique un socialisme des institutions construit dans le cadre idéal de la commune par le moyen essentiel de la coopération. Il définit la société socialiste comme une fédération des communes économiques et sociales constituées par les coopératives de production et de consommation. Républicain issu de la libre paysannerie démocratique, ouvrier de la petite industrie proche de l’artisanat où il a puisé le sens de la solidarité sociale qu’il manifesta dans l’action coopérative, H. Ponard vit dans le socialisme la plus haute expression de la République et en attendit la réalisation d’un épanouissement de la coopération, par une longue maturation, même si le mouvement se précipite parfois. « Pour moi, déclara-t-il au congrès de Tours, je crois que la Révolution ne s’improvise pas ; il faut qu’elle vienne de loin, et c’est quand elle vient qu’il faut la saisir » (C. rendu congrès de Tours, p. 331).

Son socialisme était l’idéal d’un montagnard épris de liberté, la protestation d’un paysan méfiant envers l’État, « que le mot « gouvernement » effarouche » (Le Mouvement socialiste, 15 septembre 1900). Il était aussi l’aspiration du petit producteur pour qui le socialisme ne saurait être que « la faculté d’agir librement dans sa commune, en se concertant avec ses voisins » (ibid.), du petit producteur qui veut appréhender ses moyens de production individuellement ou dans une cellule collective bornée à l’horizon communal. Socialisme aux antipodes du marxisme, « socialisme intégral dont le collectivisme est la première étape et le communisme libertaire l’apogée » (L’Humanité, 20 août 1906), socialisme d’un monde précapitaliste, et Ponard lui-même l’a présenté ainsi. « On n’imposera jamais, a-t-il écrit, à l’ouvrier du Jura habitué à vivre en complète indépendance, travaillant chez lui, ayant son outil, souffrant seulement des baisses successives de salaire que la concurrence patronale impose à la main-d’œuvre, mais dégagé ou à peu près de l’autorité immédiate du patron, le même système de défense et d’organisation qu’aux ouvriers des grandes industries minières, textiles ou métallurgiques, pliés depuis des générations au régime de fer du capitalisme tout-puissant. Nous pouvons concevoir à la rigueur que le Nord ait accepté, à la surface seulement, le socialisme dictatorial d’un Jules Guesde* [...]. Mais le Midi agricole et vigneron ne l’acceptera jamais... » (Le Mouvement socialiste, 15 septembre 1900). Ponard concevait donc le socialisme dans ses courants divers, sous ses multiples physionomies régionales ; aussi, l’unité ne lui en paraissait possible que dans le cadre de fédérations autonomes respectueuses de ces tendances idéologiques et de ces nuances géographiques. À Japy, il aurait aimé « qu’au lieu des grandes organisations constituées, représentées ici d’une façon compacte [...], les fédérations départementales [...] eussent à envoyer un, deux ou trois délégués proportionnellement à leur population » (C. rendu congrès de Japy, p. 195). Au « socialisme des sectes », il opposait le « socialisme populaire » (L’Éclaireur de l’Ain, 8 juin 1900) des fédérations autonomes qui, même lorsqu’elles suivirent le PSF, gardèrent jalousement leur individualité jusqu’en 1905 où, à côté des deux organisations socialistes nationales, elles furent une des parties contractantes du pacte d’unité. À la fin de sa vie politique, après la scission de Tours, dans l’espoir de maintenir l’unité dans sa fédération, il retourna quelque temps à l’autonomie. Il ne put s’y maintenir longtemps : son retour à la SFIO précéda de peu sa mort.

H. Ponard s’éteignit deux mois avant la fin de son mandat de député. Il fut enterré le 15 mars 1928 à Saint-Claude, sans aucun cérémonial, sans discours, au milieu d’une affluence évaluée à dix mille personnes qui mesura l’ampleur de sa popularité.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article126863, notice PONARD Henri [PONARD Pierre, Henri] par Justinien Raymond, version mise en ligne le 5 décembre 2016, dernière modification le 17 avril 2020.

Par Justinien Raymond

ŒUVRE : H. Ponard collabora aux journaux et revues suivants : Le Petit Bourguignon de Dijon. — L’Écho de la Montagne de Saint-Claude, de 1888 à 1892. — Le Montagnard : le 1er n° parut le 1er janvier 1893. Il rayonnait sur le Jura et l’Ain. Il dut disparaître écrasé par de lourdes amendes. — La Montagne lui succéda. — Le Jura socialiste remplaça La Montagne et fut imprimé à Oyonnax. — La Franche-Comté socialiste, organe de l’éphémère fédération jurassienne groupant le Jura et le Doubs (1911-1913). — Le Jura, organe de la fédération du Jura redevenue autonome en 1913. Il vivota pendant la guerre et reparut, agrandi, en 1919. — Bulletin de la Bourse, organe de la Bourse des Coopératives. — Le Mouvement socialiste. — L’Humanité : Ponard y collabora surtout dans la Tribune coopérative. Son 1er article est du 20 août 1906.

SOURCES : Arch. Ass. Nat. dossier biographique. — Compte rendu des congrès socialistes. — Hubert-Rouger, La France socialiste, op. cit., p. 20. — Les Fédérations socialistes I, op. cit., p. 12. — Les Fédérations socialistes II, op. cit., pp. 261-302, passim. — Jean Verlhac, La Formation de l’unité socialiste, DES Paris, pp. 61 à 124, passim. — Henri Perrin, Document n° 13, voir Perrin. — Georges Pioch*, « Henri Ponard », La Nouvelle Revue socialiste, 3e année, n° 23, 15 avril-15 juin 1928, pp. 247-249. — Le Soir, 15 mars 1928. — Renseignements fournis par Jean Gaumont* sur l’activité de Ponard coopérateur et notamment « La Coopération dans le Jura et l’École de Saint-Claude », L’Avenir, revue du socialisme, 1922. — Divers articles nécrologiques ou commémoratifs : Le Populaire, 13, 14 16 mars 1928, Le Coopérateur de France, 17 mars 1928, Lyon-Coopérateur, 20 mars 1928, Revue des Études coopératives, juillet-septembre 1928, La Bourgogne républicaine, 17-18 avril 1948. — Jean Gaumont, Histoire de la coopération, op. cit. t. II.

ICONOGRAPHIE : Hubert-Rouger, Les Fédérations socialistes II, op. cit., p. 264. — La CGT, op. cit., p. 518. — Jean Gaumont, Histoire de la coopération, op. cit., t. II.

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