RAFFIN-DUGENS Jean-Pierre (pseudonyme en 1901-1902 : Jean Léguiseur)

Par Justinien Raymond, Pierre Broué

Né à Saint-Pierre-d’Allevard (Isère) le 3 décembre 1861 ; mort à Eybens (Isère) le 26 mars 1946 ; ouvrier, puis instituteur ; militant socialiste, participa à la conférence de Kienthal, communiste puis trotskyste ; député socialiste de l’Isère de 1910 à 1919.

Raffin-Dugens naquit dans les montagnes du Dauphiné, au pied de Belledonne, au foyer de petits propriétaires-cultivateurs. Il partagea leur vie dans sa jeunesse et garda toujours l’aspect d’un grand et robuste paysan, d’un « paysan du Danube » même, tant son personnage avait de pittoresque rusticité et de mépris pour certaines convenances sociales. Il était adolescent lorsqu’il travailla, comme son père qui y complétait les revenus de sa terre de Froges, aux Papeteries de Lancey. Son expérience de la vie ouvrière fut brève, mais non sans importance, sans doute, pour son orientation future. À la suite d’un accident qui l’immobilisa un certain temps, il orienta plus précisément les études qu’il n’avait pas cessé de poursuivre seul par goût et par curiosité personnelle depuis sa sortie de l’école communale : il se présenta à l’École normale de Grenoble où il fut admis et d’où il sortit, à vingt et un ans, instituteur.

Il attira bientôt l’attention sur lui par son action pédagogique et son action corporative au sein de l’Amicale des instituteurs, cet ancêtre du syndicat dont il fut le vrai créateur dans l’Isère en 1911. Raffin-Dugens se manifestait dans les réunions professionnelles et comme rédacteur à la Tribune pédagogique — il signait Jean Léguiseur — non sans provoquer quelque scandale auquel son tempérament semblait le prédestiner. En septembre 1901, il fut poursuivi devant le conseil départemental de l’Instruction publique et censuré pour avoir attaqué dans La Tribune pédagogique l’inspecteur d’académie de l’Isère et le recteur de Grenoble. Cette première incartade le mit en vedette et, l’année suivante, il fut élu au conseil départemental. Sur le plan syndical, c’est lui qui, au 4e congrès de la Fédération des instituteurs tenu à Paris du 13 au 15 avril 1909, proposa, soutint et fit adopter que dans la liste des questions à soumettre aux délibérations des congrès figurât toujours une question pédagogique. Un temps radical, en 1889, Raffin-Dugens rejoignit en 1898 le mouvement socialiste alors réorganisé dans l’Isère par Dognin, en adhérant au POF. Après quelque hésitation, puisqu’il fut, lors de la crise fomentée par Zévaès, candidat des actionnaires du Droit du Peuple, sur la liste de ce dernier, il rallia la tendance la plus intransigeante, celle dont les chefs de file étaient Dognin et Mistral. Dès mars 1903, il était rédacteur au Droit du Peuple que la Fédération venait de reprendre aux mains de Zévaès. Il fut un des militants les plus en vue de la nouvelle génération à la veille de l’unité. Plus qu’à des tâches précises d’administration pour lesquelles il n’avait ni goût ni, semble-t-il, beaucoup d’aptitudes, il se consacra à l’agitation, à une propagande persévérante. Il mena notamment en 1905 une violente campagne antimilitariste chez les instituteurs, avec Pierre Brizon*, alors à Voiron, et Alexandre Blanc, ses futurs compagnons de Kienthal. Il ne parut qu’à un seul congrès, avant-guerre, à Saint-Quentin (1911). Il s’attacha à la première circonscription de Grenoble, essentiellement paysanne, dans laquelle, par ses origines, il était à l’aise.

Aussi, en 1910, la Fédération socialiste SFIO, réunie à Lancey, y posa sa candidature. Il enseignait depuis 1904 à Murianette, petit village à quelques kilomètres de Grenoble. Il ne prit pas de congé. Tout en faisant sa classe, il parcourut les 76 communes de l’arrondissement. Le premier tour le mit en tête des gauches avec 3 351 voix contre 3 052 au socialiste indépendant Berthelon, 747 au socialiste Ducrozet et 4 754 au libéral Diday. Au second tour, malgré la candidature radicale de Bergès que l’on disait suscitée par la préfecture et qui groupa 1 471 suffrages, Raffin-Dugens battit Diday par 7 842 voix contre 5 556. Sa réélection fut moins facile en 1914, malgré ses progrès au premier tour : 4 698 voix contre 3 407 à Zévaès, 3 260 au radical Bovier-Lapierre, 1 725 au libéral Vielhomme. Contre Zévaès, Raffin-Dugens ne l’emporta, au second tour, que par 6 922 suffrages contre 6 742. La même année, il échoua au conseil général dans le canton de Vizille où il recueillit d’un tour à l’autre 670 et 823 voix.

***

Raffin-Dugens ne fut pas un député obscur et muet. Au cours de sa première législature, il se fit remarquer par ses interventions sur les problèmes de l’enseignement et de l’organisation scolaire, qu’il traitait avec une compétence reconnue, en des interventions à la fois désordonnées et pittoresques, éclairées d’aperçus originaux. Ainsi parla-t-il le 13 février 1911 sur le budget de l’Instruction publique. Le 2 février 1912 il déposa avec demande de discussion d’urgence et défendit une proposition de loi en un seul article. Dans les communes de moins de 3 000 habitants, préconisait-il, où les établissements primaires publics sont suffisants pour recevoir toute la population scolaire, il ne pourra être ouvert de nouveaux établissements privés qu’avec l’autorisation du ministre de l’Instruction publique et à condition que leurs directeurs acceptent d’être placés sous le contrôle et la surveillance de l’État. Après un long exorde qui n’avait qu’un rapport assez lointain avec le sujet et dans lequel il rappela son passé mouvementé et son expérience d’instituteur, Raffin-Dugens défendit sa proposition au nom de l’égalité. Dans 2 000 communes, souligna-t-il, il y a un monopole de fait parce qu’il n’y a que l’école laïque ; il y a donc deux catégories de communes, « celles où la liberté du choix de l’école existe, celles où cette liberté n’existe pas [...] Je suis pour l’égalité ; je suis pour le monopole dans toutes les communes... » ajouta-t-il, assurant que ce monopole ne peut inquiéter quiconque puisque l’école laïque respecte toutes les convictions. Et il s’écria : « Pendant trente ans, j’ai enseigné la tolérance. » Il échoua, comme il s’y attendait : « Je sais bien, avait-il reconnu, que tous mes amis socialistes ne partagent pas ma manière de voir » (JO, 3 février 1912, p. 150 à 152).

Il devait se distinguer avec plus d’éclat, au cours de sa seconde législature, celle de la guerre. De son aveu même, dans cette intervention du 2 février 1912, il n’avait jamais renié la patrie. « Nous ne sommes pas assez insensés, déclara-t-il, pour dire à un enfant : « Tu n’aimeras plus le village où tu es né [...] ; tu n’aimeras plus ton pays : la France... » Mais il ne la mettait pas au-dessus de tout : « Je n’ai jamais dit à mes élèves, ajoutait-il : « Aimez la patrie par-dessus tout », je leur ai dit : « Par-dessus tout, aimez la justice. » (Ibid.). En 1914, avec l’ensemble du groupe parlementaire socialiste, il vota les crédits de guerre, et, dans les premiers mois du conflit son attitude fut celle de l’unanimité du groupe. Cependant, comme il l’attesta lui-même au congrès de Tours, on le voua au peloton d’exécution dans les cafés de Grenoble, dès août 1914, pour avoir soutenu que toutes les responsabilités n’étaient pas à Berlin. Bientôt il s’écarta de la majorité du Parti socialiste. Le 19 mai 1915, avec quinze autres élus, il vota contre l’entrée d’A. Thomas au sous-secrétariat d’État à l’Armement. Le 27 octobre 1915 et le 11 décembre 1916, toujours dans la minorité, il refusa la participation aux deux cabinets Briand. Le 2 août 1917, avec quarante-huit collègues socialistes, il vota contre le gouvernement Ribot où siégeait Albert Thomas et, le lendemain, avec sept d’entre eux, il demanda le retrait immédiat du ministre socialiste. Le 7 septembre 1917, il repoussa, avec trois députés socialistes seulement, une participation renforcée au cabinet Ribot en voie de remaniement. Le 11 septembre, il refusa encore l’entrée des socialistes dans le gouvernement Painlevé en gestation.

L’opposition de Raffin-Dugens allait bien au-delà d’une question de tactique parlementaire et même de conduite de la guerre. C’est la poursuite des hostilités elle-même qu’il mettait en discussion. Il s’affirma résolument pacifiste en de nombreuses interventions à la tribune et refusa les crédits de guerre. Le 29 novembre 1915, il provoqua des exclamations et s’attira un rappel à l’ordre pour avoir demandé « si l’on n’a pas, sur le front, le mépris, dans certains secteurs, de la vie humaine et si des hommes ne sont pas envoyés au feu comme à l’abattoir » (JO, 30 novembre 1915, pp. 1946-1947). En avril 1916, il demanda par écrit au gouvernement : « quand et comment il pense que la guerre actuelle se terminera » et si les résultats correspondront « aux sacrifices faits en hommes et en argent » (JO, 22 avril 1916, p. 1130). Au lendemain de la conférence internationale de Zimmerwald (5-8 septembre 1915), Raffin-Dugens prit contact avec Rosmer et le noyau de La Vie ouvrière, et apporta son soutien à la diffusion de la « Lettre aux abonnés ». Il ne fit jamais partie du Comité pour la reprise des Relations internationales (CRRI) dont il soutint pourtant toujours l’action (Cf. A. Rosmer, Le Mouvement ouvrier pendant la Guerre, I, p. 408, II, p. 90). Le point culminant de son action pacifiste, en opposition avec la politique de la SFIO, fut sa participation à la conférence internationale de Kienthal (24-30 avril 1916). Avec les deux autres élus participants, comme lui venus de l’enseignement primaire ou primaire supérieur, Alexandre Blanc et Brizon, il fut cité le 9 mai devant la CAP et, seul, comparut en personne. Il affirma s’être rendu à Kienthal à titre personnel et retourna contre ses accusateurs le reproche d’indiscipline en se déclarant en plein accord avec les décisions des congrès internationaux que violait la CAP en s’opposant à la réunion du Bureau socialiste international. Peu après, il précisa sa position à la Chambre des Députés, déclarant : « Nous ne voulons pas d’une paix imposée par l’Allemagne, mais nous voulons une paix rapide et sans annexions ! [...] La cause de Kienthal n’est pas seulement celle de la France, mais elle est aussi la cause de l’humanité qu’on saigne et qu’on ruine » (JO, 21 septembre 1916, p. 1878). En décembre 1917, il défendit Caillaux et fut un des rares élus à refuser la levée de son immunité parlementaire, pour ne pas « céder aux injonctions des diffamateurs réactionnaires » (JO, 22 décembre 1917, p. 3494).

Raffin-Dugens, on le devine, salua avec enthousiasme la révolution bolchévique et son mot d’ordre de paix immédiate. Il adhéra donc un des premiers au Comité de la IIIe Internationale, où il rejoignait, avec Alexandre Blanc, les membres du CRRI. Il défendit les mutins de la mer Noire qui « ont eu raison de se révolter » et qui « font bien de continuer », cria-t-il, parce que « la guerre de Russie est inconstitutionnelle » (JO, 13 juin 1919). Battu aux élections législatives du 16 novembre 1919, dernier selon l’ordre alphabétique des huit candidats de la liste socialiste, sixième au résultat avec 29 310 voix et à moins de 300 de la moyenne, il poursuivit son action révolutionnaire et prit la tête de l’extrême gauche aux congrès fédéraux de 1920. En février, il y défendit la motion Loriot et proposa l’adhésion immédiate à la IIIe Internationale, « un acte de foi révolutionnaire en même temps qu’un geste pratique » et il entraîna presque la moitié de la Fédération (Le Droit du Peuple, 16 février 1920) qu’il représenta au congrès de Strasbourg (février 1920). En décembre, il revint à la charge. Aux scrupules de Mistral, il opposa qu’on ne pouvait être révolutionnaire « qu’en sortant de la légalité bourgeoise » et que « le mirage des réformes n’exerce plus aucun attrait sur nos esprits » (Le Droit du Peuple, 13 décembre 1920). Au congrès de Tours, où il disposait des trois quarts des mandats de la fédération de l’Isère, il rappela, le 29 décembre 1920, ses sympathies anciennes pour la Révolution d’Octobre, se prononça pour l’adhésion à la IIIe Internationale, mais rejeta tout « nouvel évangile ». Les Bolcheviks, déclara-t-il, « devaient d’abord assurer le triomphe de leur révolution, assurer celui de la République des Soviets et, pour cela, appeler à leur secours toutes les sections de l’Internationale, à quelque nuance qu’elles appartiennent » (Compte rendu, p. 458). Mais, à Mistral qui voulait préserver « l’unité actuelle » du parti, Raffin-Dugens opposa « l’unité pour l’action ». « [Si] je ne crois pas, précisa-t-il, que le parti français puisse obéir aveuglément à des ordres venus du dehors [...], je crois que le télégramme de Zinoviev est un coup de fouet que beaucoup ont mérité » (Compte rendu, p. 462).

Il milita un temps au Parti communiste, fut candidat aux élections législatives de 1924, puis s’éloigna à partir de 1925 et se rapprocha du courant trotskyste. Après la Libération, il accepta même un candidature aux élections législatives sous l’étiquette du Parti communiste internationaliste.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article127946, notice RAFFIN-DUGENS Jean-Pierre (pseudonyme en 1901-1902 : Jean Léguiseur) par Justinien Raymond, Pierre Broué, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 18 avril 2020.

Par Justinien Raymond, Pierre Broué

ŒUVRE : Raffin-Dugens a collaboré aux organes suivants : La Tribune pédagogique. — Le Droit du Peuple, organe de la fédération socialiste de l’Isère. — La Vague, organe socialiste créé et dirigé par Brizon. — Le Prolétaire lyonnais.

SOURCES : Arch. Ass. Nat., dossier biographique. — Arch. Dép. Isère, 16 M 304, 52 M 67 et 68, 55 M 1, 55 M 88, 76 M 1, 77 M 1. — Hubert-Rouger, La France socialiste, op. cit., p. 378 et Les Fédérations socialistes II, op. cit., p. 237 à 254, passim. — Les Fédérations socialistes III, op. cit., pp. 458 à 593, passim. — L’Humanité, 24 juin 1910. — Le Journal officiel, nos cités dans la biographie. — Le Droit du Peuple. — Parti socialiste SFIO, 18e congrès national tenu à Tours (25-30 décembre 1920), Paris, 1921, compte rendu sténographique, pp. 288, 291, 428, 453, 465, 514, 536, 542, 547. — Pierre Barral, Le Département de l’Isère sous la IIIe République. Histoire sociale et Histoire politique, thèse, pp. 634 à 718 (passim.) de l’exemplaire dactylographié déposé en Sorbonne. — Bernard, Bouët, Dommanget, Serret, Le Syndicalisme dans l’enseignement, op. cit. — P. Broué et J. Machu, « Le Mouvement ouvrier dans l’Isère de 1919 à 1939 ». Cahiers d’Histoire, t. XVI — 2 — 1971.

ICONOGRAPHIE : La France socialiste, op. cit., p. 378.

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