SANDRA Georges

Par Pierre Broué et Claude Pennetier

Né le 17 mars 1895 à Bourges (Cher), mort le 21 décembre 1938 à Grenoble (Isère) ; ouvrier peintre en bâtiment ; militant de la CGTU et du Parti communiste.

Aîné d’une famille ouvrière de quatre enfants, Georges Sandra était le fils d’un père manœuvre aux Établissements militaires de Bourges (Cher) et d’une mère ménagère. Il fréquenta l’école primaire de Bourges où il obtint son CEP et entra en apprentissage chez un petit entrepreneur de peinture à l’âge de treize ans. Il se syndique une première fois à quinze ans au syndicat CGT du Bâtiment à Bourges mais jusqu’à la guerre il ne fut adhérent que par intermittences. Mobilisé en 1914 au 86e Régiment d’infanterie, il combattit au front durant toute la guerre ; il était auxiliaire de 2e classe. Démobilisé en 1919, il revint à Bourges et reprit son travail. Il épousa Marie-Louise Marguery, ménagère et ils eurent quatre enfants.

Georges Sandra adhéra au syndicat du Bâtiment de Bourges en 1919 et participa en 1920 au Comité de grève de cette ville. Il devint secrétaire de son syndicat, membre du CE de l’UD-CGT puis délégué régional de la CGT pour le Cher et les départements limitrophes. Délégué en 1921 au Congrès de la Fédération du Bâtiment à Dijon, il y défendit, notamment avec François Perreton les positions révolutionnaires de la minorité. En novembre 1921, il adhéra au PC attiré « par l’œuvre révolutionnaire du PC russe et de la IIIe Internationale » (selon son autobiographie de 1932), « pour chercher la doctrine et les principes révolutionnaires pouvant faciliter ma tâche syndicale » (selon son autobiographie de 1938). Il y milita avec Gaston Cornavin*.

Lors de la scission syndicale, il passa à la CGTU avec son syndicat et fut pendant plusieurs années responsable départemental du Bâtiment unitaire dans le Cher. Lors du IXe congrès de la Fédération unitaire du Bâtiment, en 1923, il signa la motion présentée par Jules Teulade* au nom de la minorité. En 1924, il était membre de la commission fédérale communiste et secrétaire de la cellule n° 5 (Bâtiment) de Bourges, l’année suivante. En 1926, il faisait partie de la commission syndicale de la Région communiste du Centre. Nous retrouvons Georges Sandra dans tous les mouvements touchant sa corporation, ainsi lors de la grève des tuiliers de Charenton-du-Cher (23 février-26 mars 1926) le commissaire spécial note amèrement : « Il a déployé une fois de plus ses dangereuses qualités d’agitateur professionnel. » A l’issue de ce mouvement, il fut « désigné par l’UD unitaire pour aller résider pendant deux mois à Paris à la disposition de la Fédération nationale du Bâtiment ». Georges Sandra entra au bureau fédéral. Il devait partir en URSS mais se vit refuser son passeport.

Maurice Boin* le décrivit, en 1929, dans son roman inédit Les Cellulards : « C’était un petit bonhomme lourdaud de jambes, au poil roux, vêtu, hiver comme été d’un chandail lie de vin et du professionnel pantalon de velours des couvreurs et des terrassiers. Sa voix tonitruante, au timbre aigu, vrillait les plus vastes assemblées. Prompt à la colère et franc comme une équerre de tailleur de pierre. La réputation d’un "rouspéteur", d’un-jamais-content. Avec cela, ennemi des paperasseries, des lenteurs (...) On le voyait surgir gouailleur, à tout moment de la journée, dans les salles de la Bourse du Travail. Les patrons ne le gardaient pas longtemps sous leur coupe ! Et quand il "débauchait", il en entraînait d’autres ! » (manuscrit, p. 61).

Délégué national à la propagande de la Fédération unitaire du Bâtiment, Georges Sandra devint une sorte de commis-voyageur, intervenant successivement à Dunkerque, à Nice, à Grenoble la même année où il créait le syndicat du Bâtiment, dans le conflit né sur les chantiers de construction de l’usine de la Viscose, conseillant les dirigeants des grèves des électriciens et des menuisiers. Il fut ensuite envoyé dans le Nord afin d’y épauler les responsables locaux dans les grèves du Textile et de la Métallurgie, dirigeant la grève des mineurs du bassin d’Anzin.

Connu et apprécié dans toutes les corporations, Georges Sandra avait marqué de son empreinte les secteurs où il était intervenu. Il fut secrétaire de la fédération unitaire du Bâtiment de 1927 à 1930. Lorsqu’il quitta cette responsabilité, il travailla pendant six mois dans la Région parisienne, d’abord comme manœuvre cimentier au Chantier Métro République et, de fin 1930 à mai 1931, comme ouvrier peintre à la mairie de Saint-Denis. Lorsque, en 1931, il fallut trouver à Grenoble un remplaçant à la tête de la 7e région unitaire, pour Antoine Tomasi* qui repartait dans le Midi, ce fut du syndicat des cheminots du PLM de Grenoble que vint la proposition de demander « à Paris » que Georges Sandra fût mis à la disposition de la région.

En juin 1931, il devint donc secrétaire permanent de la 7e région unitaire, et s’installa avec sa famille à Grenoble, dans le quartier ouvrier de l’Abbaye. Dès son arrivée, il eut à combattre la création de syndicats autonomes et confédérés, se rendant en novembre 1932 à La Mure (Isère) avec Maurice Thorez* pour y combattre le « travail criminel de division » et attaquant violemment dans les colonnes du Travailleur alpin le secrétaire de l’UD de la CGT, Marcel Satre*, qui appuyait la tentative de créer dans le bassin un syndicat CGT de mineurs. A son arrivée à Grenoble, il fut rattaché à la cellule des cheminots et nommé membre du bureau régional du parti. Il assista au Congrès de Paris de 1932. En 1932, peu après son arrivée, il fut candidat du PC aux élections législatives dans la circonscription de Saint-Marcellin ; il obtint 617 voix au premier tour sur 20 045 inscrits et, s’étant maintenu en vertu de la tactique dite « classe contre classe », 172 seulement au second. Il participa également au congrès antifasciste d’Amsterdam avec le confédéré Satre, mais ce dernier refusa de s’associer au compte rendu qu’il fit en public.

Pourtant Georges Sandra allait être avec Marcel Satre l’un des agents efficaces d’une réunification qui fut plus précoce et sans doute plus désirée consciemment par les travailleurs à Grenoble qu’ailleurs. Au lendemain de l’émeute parisienne des ligues du 6 février, ce fut ensemble que Sandra et Satre préparèrent la riposte ouvrière : dans la soirée du 7 février, ils étaient à la tête des manifestants ouvriers qui parcoururent Grenoble. Dès le 8 février, la CGTU, ses dirigeants en tête, préparait avec la CGT la riposte unitaire du 12 février, où une manifestation rassembla, derrière Sandra et Satre plus de 20 000 personnes.

Poursuivant sur la même lancée, les deux Unions départementales préparèrent en commun la journée du 1er Mai ; Georges Sandra, arrêté à la suite d’accrochages entre manifestants et policiers fut presque immédiatement libéré et prit la parole au meeting pour y affirmer notamment la « nécessité de poursuivre le front unique réalisé à Grenoble dans les luttes futures pour abattre le fascisme et le capitalisme ». L’ordre du jour élaboré en commun pour le meeting unitaire précisait nettement : « Les travailleurs considèrent que c’est une erreur de mettre au premier plan des revendications de la classe ouvrière un programme économique dans le cadre de la démocratie bourgeoise, comme celui de la CGT. » Georges Sandra fut également, toujours avec Marcel Satre, l’un des principaux organisateurs de la contre-manifestation du 10 juin 1934, à l’occasion de la venue à Grenoble de Philippe Henriot, qui donna lieu à de violents affrontements autour des barricades dressées par les travailleurs dans le quartier de la place Saint-Bruno : à cette occasion, il fut l’objet, ainsi d’ailleurs que le dirigeant communiste François Campiglia*, de menaces de mort anonymes.

Poursuivant au cours des mois suivants l’œuvre entreprise avec Marcel Satre en vue de la réunification syndicale, Georges Sandra signa avec lui, en novembre 1934, un appel des deux UD pour la réunification sur la base d’un congrès commun. Il présida pendant cette période à la constitution à Grenoble d’un certain nombre de syndicats uniques qui connurent dans cette ville un développement tout à fait exceptionnel par rapport au reste du pays. Il avait été prévu que, dans le cadre de la réunification, il serait secrétaire adjoint de la nouvelle Union départementale, mais, du fait de la maladie de Marcel Satre, c’est lui qui en fut le premier secrétaire. Assisté, dans les premiers mois de 1936, du confédéral Albert Bouzanquet*, très réservé vis-à-vis de la politique d’unité menée auparavant par Marcel Satre, Georges Sandra s’entoura notamment à partir de l’été d’une remarquable équipe de jeunes militants communistes qui prirent à ses côtés des responsabilités à l’Union départementale, Henri Vizioz* (voir Henri Xavier Vizioz*), Maecel Lyaudet*, Gaston Charreton*.

Georges Sandra joua un rôle important dans la campagne pour les législatives en 1936, où il ne fut pas candidat, et surtout dans le mouvement gréviste de juin 1936 : pendant la grève des garçons de café, il fut agressé par un groupe de militants d’extrême droite et y laissa deux dents. Le 1er août, à l’assemblée générale des métallos, il lui fallut, selon l’expression de M. Saccoman « toute son autorité » pour obtenir des ouvriers qu’ils se bornent à réclamer l’application à Grenoble des clauses des accords nationaux qui ne s’appliquaient pas encore. Le 28 août, la grève des métallos se déclencha entre autres pour la suppression des abattements de zones : la CGT fit connaître qu’elle renonçait à l’occupation des usines, s’alignant ainsi sur la position qu’avait obstinément défendue Albert Bouzanquet pendant les grèves de juin. Au cours des deux années suivantes, Georges Sandra, qui était en même temps membre de la direction régionale du Parti communiste, se dépensa sans compter, notamment dans la campagne en faveur de l’aide à l’Espagne républicaine. Il avait assisté comme invité au Congrès d’Arles du PC en décembre 1937 et était en 1938 secrétaire du Comité départemental du Rassemblement populaire de l’Isère. Par ailleurs, il était administrateur de la coopérative La Solidarité de Grenoble, membre du Secours populaire et des Amis de l’URSS. Il eut à soutenir des critiques, voire des attaques venant de la gauche, notamment au cours de la grève du Bâtiment de septembre 1938. L’échec de la grève du 30 novembre 1938, les licenciements massifs qui suivirent, posaient au secrétaire de l’Union départementale des problèmes graves qu’il n’eut pas le temps de régler. Georges Sandra mourut tragiquement, dans la nuit du 20 au 21 décembre, assassiné pendant son sommeil d’un coup de carabine tiré par son beau-fils, un jeune homme de dix-neuf ans qu’il avait adopté.

Bien que le jeune homme ait été notoirement un déséquilibré, la mort de Sandra fut beaucoup plus qu’un fait divers. Le directeur de La République du Sud-Est, Léon Poncet, écrivit dans ce journal, le 24 décembre 1938 en guise d’épitaphe : « Quelles leçons le jeune meurtrier qui, froidement, en pleine nuit, a tué d’un coup de fusil son père endormi, oui, quelles leçons avait-il reçues ? Autour de lui, il avait entendu, dès l’éveil de son intelligence, l’exaltation du culte de la force, la glorification de l’exemple russe [...] La vie de famille y a été supprimée ; du respect des parents, il n’en est plus question. » De son côté, La Voix du peuple, hebdomadaire régional du PC, s’interrogeait, le 23 décembre : « Le meurtrier, son fils adoptif, n’a-t-il pas été influencé par la criminelle campagne de la presse infâme et des ennemis du peuple ? » L’enterrement de Georges Sandra, le 24 décembre 1938, donna lieu à une grande manifestation ; les discours furent prononcés par Benoît Frachon*, qui représentait le bureau confédéral, Henri Vizioz, pour l’UD, Henri Turrel* pour le PC et le docteur Achile Martin* pour la SFIO. Le jeune meurtrier fut acquitté quelques mois plus tard par la cour d’assises de l’Isère.

De petite taille, le geste vif, le visage couvert de petites cicatrices, Georges Sandra avait conservé dans l’Isère le surnom de « L’Araignée » qui lui avait été donné. Suzy Plan le caractérisa ainsi : « Dynamisme, vigueur oratoire, goût de la bataille [...], il possédait au plus haut degré l’art du discours cinglant que vient alimenter une compétence technique en tout point remarquable pour un autodidacte. » Autoritaire, s’adressant parfois à ses camarades sur un ton cassant, il était quelque peu critiqué dans les corporations d’employés ou de fonctionnaires qui l’accusaient d’« ouvriérisme ». Mais son honnêteté, sa droiture, sa combativité forçaient le respect de ses adversaires même si elles ne désarmaient pas leur haine. Il fut au premier chef un constructeur et c’est en partie sur son action que devait reposer pendant des décennies l’influence du PC dans la classe ouvrière grenobloise.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article130425, notice SANDRA Georges par Pierre Broué et Claude Pennetier, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 30 novembre 2010.

Par Pierre Broué et Claude Pennetier

SOURCES : Arch. Nat. F7/12979, 13651. — Arch. Dép. Cher, 25 M 150, 33 M 77, 117, 118, 188. — Arch. Dép. Isère, 77 M 1, 2 ; 167 M 3, 4, 5, 6. — L’Émancipateur. — Le Travailleur alpin, 1934-1938 (nécrologie). — Le Petit Dauphinois, 24 décembre 1938 (ibidem). — E. Costaz, La réunification syndicale dans l’Isère, 1934-1936, TER, Grenoble, 1972. — Éliane Juquel, Biographies de militants, TER, Grenoble, 1970. — Suzy Plan, Industries et syndicats dans l’Isère, 1921-1926, DES, Grenoble, 1950. — P. Saccoman, Le Front populaire à Grenoble, DES, Grenoble, 1967. — André Gosnat, L’Union départementale du Cher, de l’armistice à 1925, Mémoire de Maîtrise, Paris I, 1970. — Archives Komintern, RGASPI, Moscou, 495 270 609. — Autobiographies des 13 mars 1932 (datée 1931) et 25 mars 1938.

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