SANGNIER Marc

Par Michel Dreyfus

Né le 3 avril 1873 à Paris, mort le 28 mai 1950 à Paris ; fondateur et principal animateur du mouvement du Sillon (1894-1910), du mouvement de la Jeune République (1912) et de la Ligue française pour les Auberges de jeunesse (1929) ; pacifiste ; président du MRP.

Issu d’une grande famille aisée — il était l’arrière petit-fils d’un académicien —, Marc Sangnier fut profondément marqué par sa mère et sa grand-mère et reçut une éducation chrétienne. Après avoir obtenu un prix de philosophie au collège Stanislas en 1891, il fut admis à l’École polytechnique en 1895 puis, licencié en droit, fut affecté à Toul en 1898 avec le grade de sous-lieutenant. Dès qu’il en eut terminé avec ses obligations militaires, Marc Sangnier démissionna de l’armée et rentra à Paris : dès lors il se consacra à l’action publique, d’abord dans le champ du christianisme social puis, à l’issue de la Première Guerre, principalement dans un sens pacifiste. Il se maria en 1902 et le couple eut deux enfants.

Très jeune il s’était intéressé aux questions sociales dans un milieu influencé par les idées d’Albert de Mun et de P. Leroy-Beaulieu. Dès 1885, il avait fondé un journal, Dieu et Patrie — qui n’eut qu’un numéro. Alors qu’il était au collège Stanislas, il forma vers septembre 1893 un groupe de réflexion, « la Crypte », qui organisa des discussions sur les thèmes les plus variés et osa même, selon les souvenirs de Marc Sangnier, « faire venir pour (...) parler de la question sociale, un jeune ouvrier de Lille ». En dépit des protestations de familles d’élèves, inquiètes d’une telle pratique, le groupe put poursuivre son activité que l’admission à l’École polytechnique de Marc Sangnier n’interrompit nullement : la Crypte se développa en approfondissant ses contacts avec des milieux ouvriers tout en se donnant un bulletin. Cette évolution préparait le futur Sillon.

Sous la direction de Paul Renaudin étudiant à l’Institut catholique, paraissait depuis juillet 1894 une revue, Le Sillon, fortement influencée par l’encyclique Rerum Novarum publiée trois ans plus tôt (1891). En cette époque du Ralliement des catholiques à la République, les animateurs du Sillon, se voulaient être tout autant des « démocrates » que des « catholiques », intéressés par la question sociale tout en étant opposés aux solutions préconisées par le socialisme. Dans ce premier Sillon, il semble que l’influence de Marc Sangnier ait été encore réduite. Mais plus pour longtemps. À son retour de Toul, en octobre 1898, il forma avec l’aide notamment de deux ouvriers, le relieur Louis Grandin et le typographe Louis Pamart, un comité d’initiative dont la revue Le Sillon devint l’organe. Très vite, le mouvement tint ses premières réunions et au bout de six mois, quarante cercles étaient créés.

Dans un « Appel à la jeunesse » lancé le 15 octobre 1899, Marc Sangnier définit les grandes orientations du mouvement dont il devait être le principal animateur. Fortement inspiré par le christianisme social de Lacordaire et Lamennais, le Sillon revendiquait la défense d’une Église démocratique, alors fortement attaquée — l’appel coïncidait exactement avec la formation du ministère Waldeck-Rousseau — et proclamait sa volonté « d’éduquer les milieux ouvriers pour les mettre à même d’exercer leurs responsabilités comme il convient dans une démocratie ». Se refusant d’intervenir dans le débat politique, le Sillon, voulait avant tout faire œuvre religieuse, morale et sociale par l’organisation de l’éducation populaire. Selon Marc Sangnier, « le peuple dès le départ, doit être libre et prendre en main ses responsabilités » : aussi le Sillon s’efforça-t-il de mettre sur pied des cercles d’éducation populaire, qui coïncidèrent, un moment du moins, avec le mouvement des Universités populaires, créé exactement au même moment par Georges Deherme*. Cependant, le caractère souvent anticlérical de ces dernières ainsi que la crainte de Marc Sangnier d’une mainmise des notabilités intellectuelles sur le peuple séparèrent bientôt les deux mouvements.

Le premier congrès national du Sillon eut lieu à Paris en 1902 ; le quatrième, toujours tenu à Paris en 1905, réunit 1 500 congressistes délégués d’un millier de cercles. Le mouvement publia une revue, Le Sillon, ainsi qu’un journal hebdomadaire, L’Éveil démocratique qui tira à plus de 50 000 exemplaires. Définitivement lancé, le Sillon eut à lutter, tant contre l’anticléricalisme au moment où le Ralliement avait fait faillite — la rupture entre la IIIe République et le Vatican fut consommée en juillet 1904 — que contre les tendances les plus conservatrices de l’Église encouragées par l’attitude intransigeante de Pie X. Il fut combattu par les anticléricaux qui ne pouvaient admettre que l’on fût à la fois « républicain et démocratique », tout en refusant d’entrer dans les cadres de l’Action libérale populaire dirigée par J. Piou.

Cependant, dans un premier temps, le Sillon bénéficia du soutien de la hiérarchie catholique mais à partir de 1905, les choses changèrent, en raison notamment de la tenue d’une réunion publique et contradictoire entre Jules Guesde* et Marc Sangnier le 9 mars à Roubaix. Les incidents se multiplièrent avec l’épiscopat, de plus en plus réticent puis hostile au projet du Sillon énoncé par Marc Sangnier au moment de la campagne électorale de 1906 : « Le plus Grand Sillon, c’est notre effort syndical essayant de déterminer dans les milieux populaires l’idée d’une tranformation sociale... Le plus Grand Sillon, ce sera peut-être bientôt l’incursion faite sur le terrain d’une politique renouvelée et soumise elle aussi aux imprescriptibles exigences de la justice et de la vérité. » En 1907 toutefois, le pape accorda une audience à Marc Sangnier.

Peu à peu, lui et son mouvement s’engagèrent véritablement dans l’action politique. Le 17 mai 1908, le Sillon fit paraître un quotidien, La Démocratie et en 1909, Marc Sangnier se présenta dans le canton de Vanves (Seine-et-Oise) lors d’élections législatives partielles. Arrivé second avec 4 778 voix derrière le socialiste Claude Nectoux* au premier tour, il fut battu par celui-ci grâce au désistement du candidat radical qui avait pourtant fait une violente campagne antisocialiste. L’année suivante, il se présenta dans le quartier des Batignolles à Paris contre le radical sortant et y défendit une politique de réconciliation nationale entre la droite et la gauche. Mais au même moment les difficultés s’accroissaient entre le Sillon et l’épiscopat, à tel point que le 25 août 1910, Pie X adressa un rappel à l’ordre « dur mais paternel » au Sillon. Il lui demandait tout particulièrement de séparer l’action politique, réservée aux laïcs et l’action plus spécialement spirituelle que les membres du Sillon pourraient poursuivre sous l’autorité des évêques. Faut-il ici parler de « condamnation » du mouvement ? Si ce terme a été discuté, il n’en est pas moins certain que le Sillon ne survécut pas à ce « rappel » et qu’il fut frappé en pleine croissance pour ne plus jamais renaître : en tant que mouvement, le Sillon avait vécu. Cependant, La Démocratie put poursuivre sa parution.

Sans nul doute, Marc Sangnier vécut douloureusement cet épisode ; il n’en poursuivit pas moins son action en faveur du rassemblement d’hommes professant des opinions religieuses et philosophiques différentes en organisant tout d’abord les 7 et 8 juin 1911 un Congrès républicain de la jeunesse auquel participèrent notamment Étienne Antonelli*, Henri Guernut* (voir ces noms). Puis le 1er juillet 1912, il créa la Ligue de la Jeune République, organisation qui, selon ses propres termes, condensant « en elle l’aspiration morale et l’aspiration démocratique ne sera pas nécessairement un grand parti mais une espèce de point de ralliement et de germination ». Marc Sangnier se présenta à nouveau devant les électeurs de Vanves aux élections législatives de 1914 mais il ne recueillit que 7 246 voix contre 8 146 à son adversaire socialiste.

Mobilisé le 3 août 1914 comme lieutenant du génie, Marc Sangnier finit la guerre comme commandant après avoir reçu la Croix de guerre ainsi que la Légion d’honneur. Ayant été envoyé en mission à Rome par le gouvernement français, il fut reçu le 19 août 1916 par le pape Benoît XV qui lui fit part de ses efforts en vue de trouver une solution pacifique à la guerre. Durant la discussion il fut également fait état de la « condamnation » du Sillon. Au début du conflit, Marc Sangnier croyait fermement dans le bon droit de son pays mais son expérience lui fit changer d’avis comme il le dit, après la fin du conflit, dans le numéro du 3 octobre 1919 de La Démocratie dans lequel il condamna énergiquement la guerre. Dès lors il en appella à une réconciliation entre l’Allemagne et la France comme seul moyen de préserver la paix et se consacra de plus en plus à l’action pacifiste, ce qui ne l’empêcha pas de se présenter à la députation sur les rangs du Bloc national, non sans hésitations semble-t-il, lors des élections législatives de 1919. Le 16 novembre, il fut élu député du troisième secteur de Paris par 76 659 voix, sur la liste de l’Entente républicaine démocratique. Il semble que plusieurs de ses amis regrettèrent pour lui ce choix politique mais il ne s’exprima jamais sur ce sujet. Au Parlement, il fit campagne pour l’adoption de la représentation proportionnelle, le vote des femmes et intervint en faveur de la réintégration de certains cheminots révoqués après les grèves de 1920-1921. En 1923, il désapprouva l’occupation de la Ruhr.

Le fondateur du Sillon avait suivi avec intérêt le développement du syndicalisme chrétien, du syndicat des employés de commerce et de l’industrie à la CFTC. Grand ami de Gaston Tessier* (voir Aimé Auguste Gaston Tessier*), il prodigua constamment ses conseils dans le domaine de la formation et prêta même son château de Bierville pour permettre un plus grand essor de celle-ci.

Le 1er août 1920, Marc Sangnier avait participé à la création de la Ligue nationale de la démocratie à laquelle appartinrent les députés de la Jeune République ainsi qu’un certain nombre de républicains démocrates. Lors de son Conseil national, le 7 novembre suivant, cette Ligue qui comptait 11 députés au Parlement pouvait revendiquer 18 fédérations couvrant 75 départements et 4 200 adhérents mais des divergences apparurent bien vite dans ses rangs et la Jeune République reprit son autonomie le 15 octobre 1922 cependant que la Ligue nationale de la démocratie se transformait en Parti démocratique le 15 novembre 1924. Jamais l’union ne put se faire entre ces deux tendances : ces divergences allaient peser à la naissance du Mouvement républicain populaire (MRP) à la Libération. Aux élections législatives de 1924, Marc Sangnier se présenta sous les couleurs de la Jeune République mais fut battu en dépit d’un score personnel honorable. Il en fut de même aux élections de 1928. En 1925, Marc Sangnier avait été élu maire de Boissy-la-Rivière (Seine-et-Oise).

Cependant c’était de plus en plus l’action internationale en faveur de la paix qui allait le mobiliser. Dès 1921, il avait été un des fondateurs de l’Internationale démocratique dont le but était de convertir les jeunesses allemande et française aux idéaux républicains, démocratiques et pacifistes. Marc Sangnier fut un des animateurs du premier congrès international pour la paix, tenu à Paris du 4 au 11 décembre 1921, au cours duquel un appel fut fait au « désarmement des haines » et à l’admission de l’Allemagne dans une SDN démocratisée. Dès lors, des congrès pour la paix se réunirent annuellement durant une décennie. En 1926, le congrès se tint à Bierville (Seine-Inférieure) où Marc Sangnier avait établi dans sa propriété un Foyer de la paix, en présence de l’évêque d’Arras et du président de la Ligue des droits de l’Homme, Ferdinand Buisson*. Le congrès suivant tenu en Bavière émit une longue résolution sur la colonisation, dénonçant cette dernière en des termes très énergiques. A partir des années trente, Marc Sangnier et ses amis furent en relations suivies avec la Ligue internationale des combattants de la paix (LICP) créée en 1931 par Victor Méric* et, quand l’année suivante, Madeleine Vernet* envisagea de créer un Cartel pour la paix, Méric soutint cette initiative à la condition que Marc Sangnier en fasse partie. Le Foyer de la paix à Bierville semble avoir été un lieu fréquent de rencontre des membres de la LICP.

C’est également son pacifisme qui amena Marc Sangnier à créer, toujours à Bierville, le 27 août 1929, la Ligue française pour les Auberges de jeunesse qui voulait propager les idéaux de fraternité et de paix à travers le monde. Il avait cherché à créer des Auberges de jeunesse en France dès 1926 et la première d’entre elles, « L’Épi d’or » fut fondée en 1929. En 1933 fut fondée l’Union internationale des Auberges de jeunesse où figurait la Ligue française : dans son comité siégeaient notamment Célestin Bouglé*, Jacques Godard*, Léon Jouhaux*, Albert Thomas* et Gaston Tessier ainsi que des dirigeants confessionnels et des mouvements scouts mais des divergences y apparurent bientôt sur la question de la laïcité.

Cependant au même moment, la situation internationale empirait ; afin d’intensifier son combat pour la paix, Marc Sangnier avait créé depuis novembre 1932 un nouvel hebdomadaire, L’Éveil des peuples, auquel collaborèrent notamment Albert Bayet*, Célestin Bouglé, René Cassin, Pierre Cot*, Georges Duhamel*, F. Gay, Henri Guernut*, G. Hoog, Gaston Tessier. Dans les années qui suivirent, Marc Sangnier dénonça l’annexion de l’Éthiopie par l’Italie de Mussolini, accueillit favorablement le Front populaire après avoir soutenu la candidature de Paul Rivet (voir Paul Adolphe Rivet*) lors de l’élection législative partielle de 1935 à Paris et intervint publiquement en faveur de la paix, que ce soit avec Léon Jouhaux ou avec Léo Lagrange*, lors de la VIe conférence internationale des Auberges de jeunesse. Il fut membre du Comité d’action pour la paix en Espagne et demanda la médiation de la SDN en la circonstance. En août 1937, Marc Sangnier fut présent au congrès de fondation à Paris du Rassemblement international contre la guerre et le militarisme (RIGM) aux côtés de Félicien Challaye*, Barthélemy de Ligt et en présence de délégués autrichiens, espagnols, indiens, hollandais, américains et japonais. L’année suivante, après s’être réjoui de l’accord de Munich, il en comprit rapidement les faiblesses. En mars 1939, L’Éveil des peuples publia encore un appel de la LICP.

Début avril 1939, Marc Sangnier eut la douleur de perdre son plus jeune fils, Paul. Retiré à Treignac (Corrèze) durant la Seconde Guerre, il abandonna toute activité, mettant l’imprimerie de La Démocratie à la disposition des mouvements de Résistance. Il fut arrêté par la Gestapo en février 1944 et libéré au bout d’un mois. Mais il était déjà fort affaibli par la maladie. Fin 1944 il fut sollicité pour participer à la création du Mouvement républicain populaire, et après avoir réservé sa réponse, accepta lors de son congrès du 21 octobre 1945, sur proposition de Maurice Schumann d’en être élu président d’honneur. Lors des élections d’octobre 1945, de juin et novembre 1946, Marc Sangnier fut l’un des onze élus, sa liste obtenant trois sièges le 10 novembre 1946 dans la 3e circonscription de la Seine pour cinq à la liste communiste de Florimond Bonte*, arrivée en tête. Son action, tant à la présidence du MRP qu’au Parlement fut cependant des plus limitées jusqu’à sa mort, le jour de la Pentecôte, en 1950. Il fut enterré à Treignac dans le pays de ses ancêtres où sa femme le rejoignit deux ans plus tard.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article130431, notice SANGNIER Marc par Michel Dreyfus, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 30 novembre 2010.

Par Michel Dreyfus

ŒUVRE : Elle est présentée dans l’ouvrage de Madeleine Barthélemy-Madaule, Marc Sangnier, 1873-1950, Seuil, 1950, p. 287-290 ainsi que dans la thèse de Jeanne Caron : Le Sillon et la Démocratie chrétienne, Plon, 1966.

SOURCES : Arch. Marc Sangnier, Institut Marc Sangnier, 38, boulevard Raspail à Paris. — M. Barthélemy-Madaule, Marc Sangnier..., op. cit. — A. Darricau, Marc Sangnier, Éd. Ouvrières, 1958, 134 p. — L. Mercier, Les Universités populaires : 1899-1944, Éd. Ouvrières, 1986, 188 p. — H. Josephson, Biographical dictionary of modern peace leaders, London, 1985. — N. Offenstadt, Histoire de la Ligue internationale des combattants de la paix (LICP), 1931-1939, MM, Paris I, 1990-1991. — Olivier PRAT, Marc Sangnier et la paix : Bierville et les congrès démocratiques(1921-1932), thèse d’histoire (Paris IV), octobre 2003

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