SIMIAND François, Joseph, Charles

Par Michel Dreyfus

Né le 18 avril 1873 à Gières (Isère), mort le 13 avril 1935 à Saint-Raphaël (Var) ; professeur agrégé de sciences politiques et économiques ; socialiste, conseiller technique des mouvements syndical et coopérateur.

Fils d’un instituteur résidant à Grenoble (Isère), François Simiand appartint à une famille nombreuse dont la plupart des membres se destinèrent à l’enseignement public. Il fit de brillantes études secondaires comme boursier au lycée de Grenoble puis, de 1890 à 1892, prépara l’École normale supérieure au lycée Henri-IV à Paris où il eut Henri Bergson comme professeur. Après avoir été reçu second à la rue d’Ulm, il fit son service militaire immédiatement après son intégration en 1892 et fut élève de l’École de 1893 à 1896. Reçu alors premier à l’agrégation de philosophie, il fut de 1896 à 1899 pensionnaire de la Fondation Thiers. Mais, influencé par l’enseignement d’Émile Durkheim et de Lucien Lévy-Bruhl, il décida de se consacrer aux sciences sociales et entreprit un second apprentissage. Principalement intéressé par les questions économiques, il s’inscrivit à la faculté de droit et y soutint en 1904 une thèse sur Le salaire des ouvriers des mines de charbon dont l’édition augmentée parue en 1907 attira l’attention en France comme à l’étranger.

Dès son passage à l’École normale, François Simiand, admirateur de Jean Jaurès*, influencé par Charles Andler* et Lucien Herr*, avait rejoint les rangs du mouvement socialiste : seul « l’ordre socialiste » lui paraissait susceptible d’assurer le progrès social. Aussi, à côté de son travail scientifique, il milita activement au sein du Groupe d’études socialistes. De 1896 à 1900, il avait publié dans le Manuel général de l’instruction primaire une série de leçons sur la division du travail, l’impôt, l’instruction civique, etc. Conférencier de l’Université populaire du Ve arr. de Paris, il fut l’un des organisateurs du congrès international des étudiants socialistes et l’auteur de l’appel du 28 mars 1900 que signèrent Hubert Lagardelle*, Jean Longuet*, Alfred Bonnet*, Charles Péguy*, L. Lévy. Il aida Charles Péguy à fonder la librairie Georges Bellais et après la rupture de ce dernier avec le mouvement socialiste, il participa durant des années à la direction de cette entreprise, et notamment à la publication de la collection « Bibliothèque socialiste ». De 1898 à 1910, il assura avec Marcel Mauss* des cours de formation pour les organisations syndicales. Il prit également la direction d’une école technique créée pour former le personnel coopératif et fut parmi les auteurs (avec G. Renard, A. Landry, Paul Mantoux*, etc...) d’un ouvrage collectif paru en 1907, Le socialisme à l’œuvre. Ce qu’on a fait ; ce qu’on peut faire. Collaborateur des Cahiers socialistes, de La Revue socialiste et de La Revue syndicale, il se donna à toutes ces tâches, voué selon Marcel Mauss « à faire progresser l’action du socialisme et de la classe ouvrière, hors de toute utopie dans l’exclusif domaine des faits ».

Devenu bibliothécaire au ministère du Commerce en 1901 puis au ministère du Travail en 1906, François Simiand poursuivit son œuvre scientifique en impulsant notamment L’Année sociologique — la première livraison était parue en 1899 — dont il fut responsable de la section économique et pour laquelle il écrivit très abondamment dans les 12 tomes qui parurent jusqu’à la Première Guerre mondiale. Par ailleurs, à partir de 1910, il fut chargé de conférences à l’École des hautes études où il enseigna l’histoire des doctrines économiques. Enfin, en janvier et février 1914, il donna quelques conférences à la London School of Economics. Toutes ces tâches qui demandaient un travail écrasant se firent parfois au détriment d’une santé fragile.

La Première Guerre venue, Albert Thomas* nommé sous-secrétaire d’État à l’artillerie et aux munitions le 20 mai 1915, en fit aussitôt son chef de son cabinet. Avec Mario Roques et en liaison avec Paul Mantoux* alors à Londres, François Simiand aida Albert Thomas à adapter les industries d’armement aux nouveaux besoins suscités par la guerre. Fin 1916, Albert Thomas fut ministre de l’Armement dans le second cabinet Briand et sa collaboration se poursuivit avec M. Roques et François Simiand dont la charge de travail fut si lourde qu’il tomba gravement malade pendant plusieurs mois. En septembre 1917, les socialistes refusant de soutenir le nouveau ministère Painlevé, Thomas retourna dans l’opposition mais Simiand, encore affaibli par la maladie, resta au ministère de l’Armement auprès de Louis Loucheur et d’Ernest Mercier. Au même moment, il aida Thomas à faire fonctionner l’Association d’études et de documentation sociales qu’il venait de créer.

La paix revenue François Simiand, qui n’avait pas d’ambitions politiques, aurait aimé pouvoir reprendre ses travaux personnels. Toutefois il ne crut pouvoir refuser d’assurer les fonctions de directeur du Travail, de la Législation sociale et des Assurances sociales à Strasbourg que lui confia A. Millerand, alors commissaire général d’Alsace et de Lorraine : en 1919 et 1920 il assura ainsi sans heurts la transition du régime allemand de politique sociale au cadre français en y introduisant notamment la législation française sur les syndicats professionnels ainsi que certaines dispositions du Code du travail. Suivant l’exemple de Charles Andler, il avait quitté le Parti socialiste après la guerre ayant condamné avec la même vigueur le pacifisme puis le bolchevisme.

En 1920, François Simiand fut nommé directeur d’études à l’École pratique des hautes études puis peu après professeur d’économie politique au Conservatoire national des arts et métiers. Dès lors il partagea sa vie entre l’enseignement et la recherche tout en jouant un rôle de conseiller technique et économique auprès des syndicats : en effet la science économique ne l’intéressait qu’autant qu’elle conduisait au progrès social. Il entra au Conseil national économique en 1925 comme suppléant jusqu’en 1932 puis comme titulaire jusqu’en 1935, dans la catégorie « population et consommation (coopératives et ligues d’acheteurs) ». Savant de renommée internationale, président de la Société de statistique de Paris, membre de la Société française de philosophie, de la Société d’histoire moderne, de la Commission pour la publication des textes économiques de la Révolution, de l’Institut international des études coopératives et président de l’Association pour l’utilisation des loisirs ouvriers (« Les Amis des Jardins »), il publia de nombreux travaux. Coopérateur fervent, il avait signé l’un des premiers en 1921 le Manifeste coopératif lançé par Charles Gide et dans son cours au Conservatoire national des arts et métiers, il traita de la coopération. En 1928, il reçut de la FNCC la direction de la nouvelle École coopérative technique pour le personnel des sociétés, qui devint quelques années plus tard l’école coopérative « François-Simiand ».

A l’automne 1932, François Simiand fut nommé professeur au Collège de France à la chaire consacrée à l’histoire du travail et y succéda à son vieil ami, Georges Renard puis en 1934 il publia une série de leçons sur le développement économique des États-Unis ainsi que sur le rôle de la monnaie. Bien que n’appartenant plus au Parti socialiste, ses liens se maintinrent avec le mouvement social, même si ce point a pu parfois être discuté. Jusqu’à son dernier jour il resta proche des organisations syndicales et accepta encore, fort peu de temps avant sa mort, à la requête de la CGT, d’être proposé par l’Union des syndicats comme président d’une section de l’Office départemental de placement de la Seine mais il mourut avant d’avoir exercé ce mandat. Le 25 avril 1936 se tint au Collège de France une séance commémorative en son honneur et une Association François Simiand fut alors créée qui publia cinq numéros d’une revue intitulée Travail, ceci jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.

Philosophe de formation, François Simiand fut surtout un économiste mais ses recherches dans la statistique, l’histoire et la sociologie ne peuvent être ignorées. « Voulant appliquer la méthode de Durkheim à l’analyse des faits économiques, il comprenait surtout ceux-ci comme des faits sociaux... Il fit de la sociologie économique », selon C. Prochasson. Remise en cause par R. Aron, R. Marjolin, C. Morazé et plus récemment par M. Lévy-Leboyer, l’œuvre de F. Simiand a trouvé depuis un défenseur en la personne de J. Bouvier.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article131217, notice SIMIAND François, Joseph, Charles par Michel Dreyfus, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 30 novembre 2010.

Par Michel Dreyfus

ŒUVRE CHOISIE : « Essai sur le prix du charbon en France au XIXe siècle », l’Année sociologique, t. V, p. 1-81, Alcan, 1902. — « La condition des travailleurs depuis 150 ans », Histoire du travail, sous la direction de Georges Renard. — Le Socialisme à l’œuvre en collaboration avec R. Berthod, Fréville, Landry, Mantoux, etc. — Le Salaire des ouvriers des mines en France, contribution à la théorie économique du salaire, Th., Paris, 1904, publiée sous le titre Le Salaire des ouvriers des mines de charbon en France, Société nouvelle de librairie et d’édition (Cornély), 1907. — La Méthode positive en science économique, Alcan, 1911. — Statistiques et expériences, Rivière, 1922. — Le salaire, l’évolution sociale et la monnaie. Essai de théorie expérimentale du salaire. Introduction et étude globale, Alcan, 1932, (3 vol.). — Recherches anciennes et nouvelles sur le mouvement général des prix du XVIIIe au XIXe siècle. Reproduction autographiée autorisée des conférences faites en 1930-1932 à l’École pratique des hautes études, Domat-Monchrestien, 1932. — Cours d’économie politique professé au Conservatoire national des arts et métiers en 1928-1929, 1929-1930, 1930-1931, reproduction autographiée autorisée, Domat-Monchrestien (3 vol.). — Les Fluctuations économiques à longue période et la crise mondiale, Alcan, 1932. — Inflation et stabilisation alternées : le développement économique des États-Unis. (Des origines coloniales au temps présent), Loviton, 1934. — La Monnaie, réalité sociale, Mémoire publié in Annales sociologiques, série D, fasc. I, 1934, p. 1-86. — La Psychologie sociale des crises et les fluctuations économiques de courte durée, in Annales sociologiques, série D, fasc. 2, 1937. — « Quelques remarques sur l’évolution économique internationale et les fluctuations monétaires », Economic essays in honour of Gustave Cassel, Londres, Allen and Unwin, 1934. — De l’échange primitif à l’économie complexe, Éd. de la Pensée ouvrière, 1934. — Une Enquête oubliée sur une grande crise méconnue, Mélanges Edgar Milhaud, PUF, 1934. — Articles Paupérisme, (en collaboration avec H. Bourgin), Revenu, Richesse, Salaire, Trade-Union, Travail, etc. La Grande Encyclopédie, 1899-1901. — Collaboration aux revues et journaux : l’Année sociologique, Revue de métaphysique et de morale, Revue de Paris, Revue de synthèse historique, Notes critiques, Journal de la Société de statistique, L’Aurore, La Volonté, la Revue blanche, le Manuel général de l’instruction primaire, l’Avenir, la Revue syndicale, la Revue socialiste, les Cahiers socialistes. Éléments bibliographiques (incomplets) : Notice sur les titres et travaux scientifiques de François Simiand... (rédigée vers 1912) BDIC (Nanterre), 0 134.649/1. — B V. Damalas, L’œuvre scientifique de François Simiand, PUF, 1943 [bibliographie].

SOURCES : M. Lazard, « François Simiand, 1873-1935. L’homme. L’œuvre », Bulletin mensuel de l’Association française pour le progrès social, nos 218-219. — P. Harsin, « François Simiand, 1873-1935 », Annales de la Société scientifique de Bruxelles, PUF, 1935. — Travail, Cahiers trimestriels de l’Association François Simiand, 1936, n° 1 [voir la rubrique « In memoriam », où sont répertoriés études et articles nécrologiques]. — Arch. J. Gaumont-G. Prache. — Arch. École coopérative technique. — La Vie socialiste, 11 mars 1933. — Le Populaire, 19 avril 1935. — B.V. Damalas, L’œuvre scientifique de F. Simiand, op. cit. — J. Bouvier, "Feu François Simiand ?", Conjonctures économiques et structures sociales. Hommage à Ernest Labrousse*, Paris-La Haye, Mouton, 1974. — C. Prochasson, Le Socialisme normalien (1907-1914). Recherches et réflexions autour du Groupe d’études socialistes et de l’école socialiste, MM, Paris-I, 1981.

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
Version imprimable Signaler un complément