THOMAS J. (Mademoiselle)

Par Gilles Pichavant

Dame-employé des Postes et Télégraphes, téléphoniste au central K (Paris Gutenberg), puis surveillante (Paris Élysée) ; amicaliste des PTT, puis syndicaliste CGT, trésorière de la fédération postale confédérée (1928), voix féministe dans la CGT ; révoquée en 1909.

Mlle Thomas entra au central Gutenberg comme Dame-employée, en 1900, sans doute vers l’âge de 18 ans. En 1907, elle fut élue représentante du personnel au conseil de discipline régional de Paris, pour le groupe VI (personnel féminin, dames-employées, receveuses, dactylographes, etc.), présentée par l’Association générale des agents des PTT, car les fonctionnaires n’avaient pas encore le droit de se syndiquer.

En 1909, dans les services postaux et des lignes, du téléphone, du télégraphe, etc., la tuberculose faisait des ravages parmi le personnel déjà épuisé pour la forte augmentation de trafic, et qui se sentait sous-rémunéré. Le mécontentement était général, et c’est dans ce contexte que le sous-secrétaire d’Etat, Simyan, prétendit modifier les règes d’avancement, et imposer le tiercement (1/3 au « choix », 1/3 au « demi-choix », 1/3 à « l’ancienneté »), c’est à dire une sorte d’avancement « au mérite », honnie par la corporation. Ce fut la provocation de trop, qui déclencha la grève, dans laquelle Mlle Thomas prit une place centrale.

On retrouva donc Mlle Thomas à la présidence de très grands meetings, comme le lundi 15 mars 1909, à 9h00 du soir, au Tivoli Vauxhall, rue de la Douane, à Paris. C’est au cours de ce meeting historique, présidé par Montbrand (administration centrale), assisté de Mlle Thomas, et Germain*, commis principal au bureau 112, suspendu de fonction, Pinettes, commis à Gutenberg assurant le secrétariat que la grève générale fut votée. Elle y prit la parole pour exhorter « les dames téléphonistes à faire leur devoir ». Elle s’y impliqua fortement aux côtés d’autres militantes, comme d’autres dames employées (Mlles Bale*, Nojean*, Magne*, Puissant*, etc. Mmes Pinettes, Raspaud*, etc.), ou ouvrières (Mme Farinet*).

Le 22 mars au matin, elle prit de nouveau la parole dans une assemblée de grévistes, tenue dans la même salle. De nouveau, dans l’après-midi, elle se retrouva à la tribune d’un deuxième meeting dans cette même salle, qui réunit plus de 10 000 personnes. Avec Marmonnier*, Grangier*, et Amalric*, elle assista le président de séance Montbrand. Il y avait tellement de monde que lorsque le vaste hall et son jardin furent bondés, on dût fermer les portes à une foule qui refluait en rangs pressés, jusqu’à la place de la République. De nouveau le 23 mars elle prit la parole dans un meeting, au même endroit. On crut avoir gagné, et l’on reprit le travail, mais, malgré les engagements de Clémenceau, Simyan le secrétaire d’État multiplia alors les sanctions contre les grévistes qui avaient repris le travail.

228 révocations déjà prononcées, la grève repris le 11 mai et Mlle Thomas s’impliqua à nouveau dans l’action. On la trouva ainsi, le 12 mai, à 4 heures de l’après-midi, à l’Avenir de Plaisance prenant la parole dans un meeting présidé par un homonyme, Charles Thomas*, devant un millier d’ouvriers des PTT. Le 13 mai, on la retrouvait au poste de secrétaire de séance dans un meeting de 8 000 personnes tenu au même endroit. Le 16 mai elle prit de nouveau la parole dans un meeting au Tivoli Vauxhall. Malgré les déclarations d’intention de certains de leurs dirigeants syndicaux, aucune autre corporation ne rentra dans ce mouvement de lutte qui revendiquait aussi le droit syndical et la liberté d’opinion pour les fonctionnaires. Les postiers se retrouvèrent isolés. Ce fut l’échec et 805 d’entre eux furent révoqués !
Mlle Thomas compta parmi les 48 femmes révoquées des PTT. Comme cinq autres militantes, elle figura par les 163 agents non encore réintégrés dans l’Administration à la date du 14 novembre 1909. Elle finit par l’être, et elle reprit sa place dans l’activité militante au central Gutenberg. Mais à partir de cette époque elle tint une place importante dans l’Association générale des agents qui avait tenté de se transformer en syndicat pendant la grève, marquée aussi par la tentative de création d’une première fédération postale.

En mai 1911, elle fut donc présentée comme tête de liste de l’AG, dans le collège du personnel féminin, soutenue par la Fédération des Postale, aux élections nationales, pour désigner des délégués du personnel au sein d’une Commission extra-parlementaire. Cette commission, instituée aux Postes et Télégraphes suite aux grèves de 1909, était chargée de préparer un projet de coordination des traitements, salaires et indemnités du personnel. Recueillant personnellement 10 123 suffrages, et 63% des suffrages, Mlle Thomas fut élue avec les deux autres candidates de sa liste, Mme Chancerel*, receveuse à Ermont (Seine-et-Oise) et Mme Ciret*, ouvrière à l’atelier des Timbres-poste. En 1912, cette commission reconnût le principe de l’égalité des traitements pour les hommes (les commis) et les femmes (les dames employées) en début de carrière. Le 4 juin 1914, Mlle Thomas fut reconduite au sein de cette commission, seule déléguée féminine cette fois-ci.

Après la guerre, elle poursuivit son activité en tant que représentante du syndicat des agents, dans les conseils centraux de disciplines et les commissions d’avancement même si le syndicat ne fut reconnu qu’en 1925. En juin 1921, elle fut nommée membre du Comité consultatif des Postes et Télégraphes, au titre des représentants du personnel, seule femme dans une délégation de six personnes.
Comment se présenter à des élections alors que le syndicat n’était pas reconnu ? Se présenter en « candidate isolée ». Le 14 mars 1922, alors surveillante à Paris-Élysée, elle fut donc élue candidate « isolée » aux élections pour la représentation du personnel auprès du conseil central de discipline du groupe II, sous-groupe b (rédacteurs, contrôleurs, surveillantes, etc.). Elle fut pendant une quinzaine d’année déléguée dans cette instance, mais aussi à la commission centrale d’avancement.

Le 21 avril 1921, déléguée au congrès du syndicat national des agents elle prit la parole dans la 2e séance de la 2e journée, défendit le principe « à travail égal, salaire égal », et réclama un mode de sélection unique pour tous, c’est-à-dire le même concours d’admission pour tous les agents : les femmes et les hommes. Elle se rangea avec Gateaud, de Lyon, derrière une motion proposée par Tintignac, qui fut votée par le congrès et qui demandait, « un salaire égal pour un travail égal dès maintenant, en attendant l’institution d’un concours unique ». En juin 1925, au cours du congrès du syndicat des agents, avec Mme Stanko, elle contesta vivement les idées développées par un militant à la tribune, qui voulait réduire le rôle social de la femme à celui de mère. Dans le même congrès, elle mena l’offensive avec sa camarade contre le changement d’orientation proposé par le syndicat, sur les revendications dames-employées. La direction du syndicat proposait l’assimilation de celles-ci aux institutrices, alors que la revendication syndicale était jusque-là « à travail égal, salaire égal ! », les dames employées revendiquant leur assimilation aux commis. Elles ne gagnèrent pas et cela provoqua une crise dans le syndicat, et la constitution d’une « Ligue des dames des PTT », ainsi que la création par effet domino de plusieurs associations catégorielles d’agents. Mais, alors que d’autres s’éloignèrent, Mlle Thomas resta militer au syndicat.

Comme c’est souvent le cas, on ne confiait pas aux femmes des responsabilités politiques, mais on leur confiait des responsabilités sociales ou de gestion. Mlle Thomas fut donc trésorière générale de la Fédération Postale confédérée, et elle présenta les rapports financiers dans les congrès.

Le nombre important d’homonymes, y compris dans le personnel du central Gutenberg, ne nous a pas permis de retrouver son identité exacte, même si la première lettre de son prénom « J » apparait dans un document. Nous ne connaissons, pour le moment, ni sa date de naissance, ni celle de son départ en retraite, ni celle de son décès. La recherche doit se poursuivre.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article132517, notice THOMAS J. (Mademoiselle) par Gilles Pichavant, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 6 septembre 2020.

Par Gilles Pichavant

SOURCES : Le Peuple, 22 avril 1921, 12 juin 1925, 28 mai 1928L’Humanité, 14 mars 1909, 16 mars 1909, 23 mars 1909, 13 mai 1909, 17 mai 1909. — Le Rappel, 24 mars 1909, — Bulletin mensuel des Postes et télégraphes, juillet 1907, avril 1911, juin 1914, 1931, 1932. — Journal Officiel, 9 mai 1911, 5 juin 1914 — Georges Frischmann, Histoire de la Fédération CGT des PTT, Éditions sociales, 1969, p272-273 ; réédité en 2011 par l’IHS-CGT-FAPT. — Le Relais, N°87, revue de l’IHS-CGT-FAPT.

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