THOMAS Augustin

Par Michel Pigenet

Né le 28 juillet 1893 à Ludres (Meurthe-et-Moselle), mort le le 28 juillet 1980 au Havre ; docker au Havre (Seine-Inférieure, Seine-Maritime) ; marqué par l’anarcho-syndicaliste ; syndicaliste CGT.

Augustin Thomas aimait raconter comment, à 7-8 ans, il accompagnait son père, secrétaire du syndicat des mineurs, collecter les cotisations. Lui-même, selon ses dires, aurait pris sa première carte syndicale à 13 ans dès sa première journée à la mine. Il n’y resta pas et arriva au Havre (Seine-Inférieure) en 1913 ou 1914.

Mobilisé pendant la guerre où deux des siens laissèrent leur vie et dont lui-mêle revint mutilé, il fit le serment, de retour au Havre, de « travailler contre la guerre » et de ne plus manutentionner d’engins de mort. Dès 1919, il lutta contre l’intervention militaire destinée à « assassiner nos camarades russes qui avaient fait la révolution », combat renouvelé en octobre 1923, au moment de la guerre du Rif, puis en 1925, lors du chargement d’une batterie de 75 par des jaunes. Doté d’une stature impressionnante, Augustin Thomas ne craignait pas l’affrontement physique et énumérait volontiers ses exploits contre les « flics » ou les briseurs de grève. Les occasions de telles collisions ne manquaient pas au Havre où les poings cédaient parfois la place aux couteaux et aux armes à feu. Jeune syndicaliste lié aux libertaires locaux, il découvrit rapidement, cependant, les limites et les dangers de l’activisme avant-gardiste. Les sanglants événements de 1922, l’échec d’une grève prolongée au-delà du possible et l’effondrement syndical qui suivit le marquèrent pour toujours. Aussi bien s’efforça-t-il, en 1928, après six années de traversée du désert, de ne rien faire qui puisse compromettre l’existence du syndicat, instrument décisif, voire unique, dans son esprit, de l’émancipation ouvrière.

Sérieux, réputé pour sa sobriété, son courage et sa volonté, ami de Jean Le Gall, il se fit remarquer sur le port du Havre par son activité au moment des grèves de 1928 et de 1931. Élu secrétaire du syndicat autonome en avril 1933, à la place d’Émile Lemoine. Il demeura trente ans à ce poste. il orienta son action sur l’application stricte du contrat de travail signé avec les employeurs en 1932. En 1933, il refusa d’organiser une grève de solidarité de 24 heures en faveur des dockers de Dunkerque (Nord), se contentant d’organiser la solidarité financière et le boycott des marchandises destinées à ce port. Réélu secrétaire en 1934 et 1935, profitant habilement de la puissance de son organisation, il fomenta divers mouvements non pas pour obtenir des augmentations de salaire mais plutôt divers avantages (indemnités de salissure, par exemple). N’hésitant pas lui-même à pratiquer « l’action directe », il fut condamné à quinze jours de prison le 14 octobre 1934 pour entrave à la liberté du travail.

Réélu secrétaire des dockers de 1936 à 1939, Augustin Thomas préserva la tendance anarcho-syndicaliste de son syndicat en le maintenant dans une relative autonomie, refusant pour lui-même toute responsabilité au sein de l’UL ou de l’UD.

Attaché au maintien du rapport de forces instauré sur les quais, il pratiqua un syndicalisme de négociation, adepte du compromis, mais intraitable dans la défense des acquis et sur certains principes élémentaires. Le contrôle du marché du travail et la protection de l’emploi étaient au nombre de ces derniers. Ainsi le syndicat ne cessa-t-il, sous sa direction, de veiller au strict respect de la composition des équipes définie par les conventions collectives locales, fût-ce au prix du maintien d’effectifs « pléthoriques » et quand bien même ce choix pesait sur le niveau des rémunérations. « Quand on a formé la CGT, expliquait-il, c’était contre le tâcheronnat ». « La carte syndicale, rajoutait-il, ne va pas avec les gens qui travaillent aux pièces ». Il n’en démordit pas, y compris à la Libération lorsque la Fédération sacrifia sa position d’avant la guerre sur l’autel de la Reconstruction. Au Havre, le travail au rendement resta en conséquence prohibé. « Mon devoir quotidien, confiait-t-il, consiste à faire le tour du port afin de guetter les camarades qui veulent travailler ainsi. Je ne suis pas poli avec eux », assurait-il. L’unique concession fut faite en 1954 au terme d’un accord instituant une prime de rendement que le syndicat négocia de telle sorte qu’elle soit « collective », comprenons établie au niveau du port et versée pour partie à tous les dockers, pour partie à une caisse de solidarité. L’appartenance des commis et des contremaîtres à la même organisation que les dockers permettait au syndicat d’être régulièrement informé des tâches et des tonnages moyens réalisés. D’une façon générale, Augustin Thomas imposa une rigoureuse discipline syndicale, ponctuée de contrôles des cartes, d’obligation d’assister aux assemblées générales et d’observation des consignes, sous peine de mise en quarantaine à l’embauche.

Bien rôdé dans les années 1950, ce système n’allait pas de soi vingt ans plus tôt. A cette époque, le nouveau secrétaire reçut une balle dans le bras au cours d’une « explication » avec des jaunes. En des temps plus pacifiques, le syndicaliste conserva le profil d’homme de terrain, toujours sur la brèche, à la fois rigide et peu disposé à s’embarrasser de procédures. A la veille de partir à la retraite, il passait près de quinze heures par jour sur le port et y démêlait, en moyenne, une quinzaine de litiges.

Partisan du syndicat unique au Havre, Thomas milita pour l’unité à l’échelon nationale. Il contribua ainsi, avec Jean Le Gall, à la tenue, en décembre 1935 du congrès de réunification des organisations portuaires qui aboutit à la reconstitution de la Fédération nationale des Ports et Docks. Élu à la première commission exécutive, il devait y siéger jusqu’en 1962. Ce choix de l’unité n’excluait pas la confrontation des idées et des stratégies, ni même la prise en compte des intérêts spécifiques de la Porte océane. On le vérifia à travers les rapports, parfois tendus, entretenus, jusqu’à la guerre, avec les syndicalistes communistes, maintenus à distance de la direction havraise ou marginalisés au sein de l’appareil fédéral par la coalition des anciens autonomes et des ex-confédérés. Fort des résultats obtenus dans son port et de la puissance de son syndicat, Thomas inaugura bientôt un mode d’intervention qui, pendant longtemps, exprima sans diplomatie excessive la nature des relations tissées avec les autres organisations. Toujours disponible pour un conseil, au besoin donneur de leçons, mais ne supportant pas la moindre remarque ou velléité d’intervention dans les affaires havraises, le syndicaliste distribuait les bons et les mauvais points. « Si j’étais à Dunkerque, expliqua-t-il en 1937, j’irais à la ‘piqûre’ – au pointage -, (…) nous irions dire aux autres ‘espèces de sauvages, ne travaillez pas si fort, on veut manger aussi ». Revenu scandalisé, en novembre 1945, d’un séjour dans le grand port nordiste, haut lieu du travail au rendement et cible habituelle des tirades havraises, il gardait en mémoire le souvenir de dockers que les cadences amenaient à décharger en tricot de corps malgré un froid intense. Aux Dunkerquois qui s’avisèrent, en 1957, de nier l’authenticité des accusations portées contre eux, Thomas opposa les preuves photographiques des dangers que la « course à la tartine » faisait courir aux dockers flamands. Qu’il s’agisse de Dunkerque ou de Marseille, ses critiques étaient d’autant plus acerbes qu’elles visaient les détracteurs de la direction nationale. « Si Duffuler mettait autant d’ardeur à empêcher le travail à la tâche qu’à critiquer la commission exécutive et le bureau fédéral, lança-t-il un jour, il n’y aurait plus de travail au rendement à Dunkerque ». La controverse en recoupait d’autres où l’histoire interférait avec la politique. Pour une part, en effet, le renversement de majorité survenu en 1946 s’était effectué au détriment des Havrais, en premier lieu Le Gall et Hauguel, brutalement écartés du bureau fédéral. Épargné par les militants communistes qui reconnaissaient son hostilité à la Charte, exprimée au comité national du 12 février 1944, Thomas ne se montra pas moins solidaire de Le Gall dont il défendit la réélection. Non suivi, il refusa d’entrer au bureau fédéral et n’accepta qu’une reconduction à la commission exécutive. Cette prise de distance s’étendait aux orientations « patriotiques » de la Libération. « Il faut produire, admit-il, mais j’estime qu’il y a (…) une chose qui me dit : il faudra produire quand nous aurons été capables de détruire les trusts ». Il ne manqua, par la suite, de rappeler aux communistes leurs déclarations passées. Ainsi évoqua-t-il, en 1948, l’époque où Victor Gagnaire parlait des « patrons patriotes » tandis que Croizat expliquait que « si les ouvriers des ports avaient le salaire de garantie et les comités d’entreprise, la CGT perdrait les meilleurs de ses combattants ».

Longtemps proche de la tendance Force ouvrière, Thomas n’hésita pas un instant à l’heure de la scission condamnée sans appel. Alors que les amis de Bothereau, convaincus du ralliement d’un ancien secrétaire fédéral, nourrissaient quelques espoirs de l’emporter chez les portuaires havrais, ceux-ci se prononcèrent massivement en faveur du maintien à la CGT, symbole historique et seul cadre envisageable, à leurs yeux, de l’unité corporative. À partir de là, l’affaire était entendue. Thomas dissuada fermement le militant pressenti pour diriger la Fédération FO d’entreprendre quoi que ce soit. « Il n’y a pas de place pour FO, ici », déclara-t-il de façon plus énergique à l’un des propagandistes de la nouvelle organisation venu distribuer des tracts. Ce choix stratégique n’amena aucun alignement idéologique. L’approbation havraise du rapport d’activité nationale, en 1948, n’empêcha pas le mandat donné à Thomas de décliner toute offre d’élection au bureau fédéral ni le rejet, le 21 novembre de cette année, par 4 000 voix contre 13, de participer à mouvement de grève. « Même si la Fédération donnait le mot d’ordre de grève, nous ne le respecterions pas », avertit Thomas. De fait, la Fédération recula et ajourna l’arrêt de travail envisagé le 22. A Paris, les communistes ménageaient le secrétaire des dockers havrais dont Gagnaire saluait la « grande compréhension » et les « lumières de (…) (l’) esprit ». La situation se compliqua en 1950 à la suite du conflit marseillais. Moins sévère, apparemment, que les dirigeants fédéraux, très mécontents du laminage du bastion phocéen dont ils rendaient responsables le sectarisme de leurs camarades de Parti, Thomas déplora les erreurs commises. Il réaffirma ses réticences envers les formes d’action fondées sur la désertion du port et son abandon aux jaunes. Il rappela qu’il avait « supplié Gagnaire et Andréani de ne pas faire comme nous en 1922 ». Sur la lancée, il donna son avis sur les dérives similaires constatées à La Rochelle, en 1950, et deux ans plus tôt, à Bordeaux. Sur cette position, Thomas retrouvait Marcel Baudin, Désiré Brest. Par-là, il rejoignait une majorité fédérale en voie de recomposition, à laquelle Thomas et ses amis s’intégreront à leur manière au fil des années 1950 sans rien perdre de leur singularité.

Le syndicaliste avançait toutefois en âge. Il lui fallut bien en convenir, un peu sous la pression de certains militants qui, au début des années 1960, osèrent poser la question sacrilège du passage du flambeau. En 1962, Thomas renonça simultanément à son poste de secrétaire général du syndicat, confié à Lucien Nolent, et à son siège à la commission exécutive fédérale pour un autre, plus modeste, au comité national. L’année suivante, la Fédération lui décerna la médaille destinée « aux vaillants de la vieille garde » en hommage, fut-il précisé, à son rôle en 1935 et 1936. En 1964, à 71 ans, il quitta le comité national.

Retraité, Augustin Thomas conserva la rudesse et la détermination de l’ancien dirigeant. A ses amis qui s’inquiétaient ses imprudences de piéton face aux voitures, il répondait invariablement : « elles n’ont qu’à s’arrêter ». Cette attitude lui fut fatale un jour d’octobre 1976. Victime d’un accident de la circulation, il décéda et fut enterré le 20.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article132522, notice THOMAS Augustin par Michel Pigenet, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 1er juin 2014.

Par Michel Pigenet

SOURCES : Archives nationales (CARAN) : F713028 et 13041.F22 1792, 1803. — Arch. Dép. Seine-Maritime, 4 MP 2628, Z1617. — Centre des archives contemporaines : 920 251, art. 14 et 15. — Archives de l’Institut CGT d’Histoire sociale : dossier de l’UD de Seine-Maritime. — L’Avenir des Ports de décembre 1965, novembre-décembre 1976. — Congrès de fusion des syndicats Autonomes, Confédérés et Unitaires, Le Havre, les 13-15 décembre 1935, Imprimerie de l’Union, Le Havre. Congrès de la Fédération nationale des Ports et Docks, les 27-29 janvier 1938 (Nantes) ; 19-22 mars 1946 (Paris) ; 6-4 avril 1948 (Marseille) ; 22-24 juin 1950 (Paris) ; 17-18 mai 1955 (Paris) ; 24-25 octobre 1957 (Paris) ; 18-19 mai 1960 (Paris) ; 13-14 juin 1962 (Paris) ; 17-18 juin 1964 (Paris). — D. Brest, Mémoires (inédits), 1972. — P. Pasquier, Les dockers du Havre, 1928-1947, maîtrise, Rouen, sd. — M. Pigenet, « La liqueur et le fiel ou le difficile cheminement des dockers vers l’unité syndicale » in La CGT : Le Front populaire, Institut CGT d’Histoire sociale, 1996. — Entretien avec Lucien Fagot, le 7 janvier 1999. Entretien avec Lucien Nolent, le 8 juin 2000. Vérités, 1933-1939. — Notes de Gilles Pichavant.

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
Version imprimable Signaler un complément