THOMAS Louis, Antoine dit HARMEL Maurice

Par Jean-Louis Panné

Né le 12 août 1884 à Turenne (Corrèze), mort en déportation le 19 octobre 1944 à Buchenwald (Allemagne) ; agent des PTT, collaborateur de Léon Jouhaux, rédacteur au Peuple, à Messidor ; résistant.

Équipe de la <em>Bataille syndicaliste</em>.
Équipe de la Bataille syndicaliste.
1er rang : A. Dunois, Séné, E. Morel, P. Monatte
Deuxième rang : ?, Schmitt, Dumas, Harmel

Fils d’un terrassier, Louis Thomas, agent des PTT, collabora de 1907 à 1914 à la rubrique syndicale de la Guerre sociale de Gustave Hervé*. Ayant pris part aux grèves des postiers en 1909, il fut révoqué à l’issue de la seconde grève qui eut lieu en mai, avec plusieurs centaines d’autres fonctionnaires. Il se tourna alors vers le journalisme. En 1910, il publia dans un numéro des Hommes du jour, un portrait d’Auguste Keufer*, le secrétaire de la Fédération des travailleurs du Livre, qui dénonçait l’influence du positivisme dans l’œuvre — « qui n’est en rien syndicaliste » — de ce dernier et sa défense de la « paix sociale » au travers des organisations mixtes.

Louis Thomas collabora dès le premier numéro (27 avril 1911) à la Bataille syndicaliste, organe de la CGT et semble être entré dès lors dans l’entourage de Léon Jouhaux* auquel il resta attaché jusqu’à sa mort.

Son évolution vers le réformisme s’accentua avec la guerre. Rallié à l’Union sacrée, il fut mobilisé dans le génie et demanda à Jouhaux d’obtenir pour lui une nouvelle affectation. Se sentant alors « en communion d’idées » avec lui (lettre du 27 octobre 1914), il déconseilla au secrétaire de la CGT de résilier son sursis d’appel comme il en avait l’intention. Dans sa brochure Les Syndicalistes français et la guerre, Georges Dumoulin* attaqua violemment Maurice Harmel pour son attitude pendant la guerre.

Léon Jouhaux lui suggéra de « reprendre les idées proudhoniennes » et Thomas-Harmel consacra en 1918 une longue série d’articles à Pierre-Joseph Proudhon* dans la Clairière, revue syndicale bimensuelle dirigée par Eugène Morel* (l’ancien gérant de La Bataille syndicaliste), Marcel Laurent* et Pierre Dumas* ; il y collabora de 1917 à 1919. Dans cette revue qui jouait le rôle d’organe des majoritaires de la CGT, Louis Thomas fit l’examen des présupposés de l’action syndicale d’avant-guerre pour mieux les rejeter. Convaincu qu’était venue l’heure d’une « réorganisation géographique de l’Europe » accompagnée d’une « reconstitution sociale » auxquelles le mouvement syndical prendrait part, il repoussait à la fois l’expérience social-démocrate allemande et la révolution bolchevique (La Clairière, 1er août 1918).

Signant de 1920 à 1923 L. A. Thomas dans L’Atelier, revue dirigée par Léon Jouhaux, il travailla aussi au Peuple, quotidien confédéral (n° 1, 4 janvier 1921), dirigé par Francis Million*. Il y prit une place considérable. Le Peuple, selon René Belin*, devint « sa chose » et il remplissait souvent anonymement, sous sa signature ou sous celle de Jouhaux, le quart des quatre pages du quotidien, abordant tous les sujets. L. Jouhaux qui écrivait peu, procédait ainsi : à partir d’un rapport établi à sa demande sur une question, il rédigeait une ébauche puis confiait la mise en forme à un journaliste, le plus souvent Louis Thomas, désormais connu sous son pseudonyme : Maurice Harmel. Ainsi, celui-ci qui n’avait aucune fonction dans l’appareil de la CGT, jouait, paradoxalement, un rôle non négligeable dans l’élaboration de la politique de la confédération. Un Thomas fut délégué par la Fédération des travailleurs de l’État au congrès de 1927 (Paris, 26-29 juillet) et par la Fédération postale au congrès de 1929 (Paris, 17-20 septembre), s’agit-il de Maurice Harmel ?

Après le 6 février 1934, Léon Jouhaux le fit entrer au bureau d’études économiques chargé de définir les grandes lignes d’un « Plan de rénovation de l’économie ». Ce bureau fonctionna jusqu’en septembre 1935, date à laquelle le Plan de la CGT fut adopté par le XXIIIe congrès de la CGT (Paris). Au sein de ce bureau d’études, M. Harmel côtoya les professeurs de l’Institut supérieur ouvrier (Georges Lefranc*, Lucien Laurat*, Jean Duret*, Francis Delaisi*) mais aussi des responsables syndicaux tels Robert Bothereau*, René Belin, Raymond Bouyer*, des juristes (René Cassin*) et des intellectuels tel Paul Mantoux* et des socialistes comme Robert Marjolin*, Ludovic Zoretti*, Louis Vallon*, etc.

Mais ce fut dans le domaine de la politique internationale que Maurice Harmel s’illustra. Début 1938 fut lancé Messidor (n° 1, 18 mars 1938), « hebdomadaire de la démocratie syndicale », en fonction d’une décision prise en août 1937 par le Comité confédéral national sous l’impulsion de L. Jouhaux qui avait proposé la fusion de La Vie ouvrière et de Syndicats, opération destinée à surmonter la division au sein de la CGT entre la tendance des ex-unitaires et celle des ex-confédérés, hostiles à l’influence croissante des communistes. Maurice Harmel en fut le rédacteur en chef et il fut vivement critiqué par les syndicalistes révolutionnaires qui considéraient que cet organe syndical échappait au contrôle de la confédération. Bien que Messidor ait été publié « sous la responsabilité personnelle de Léon Jouhaux », assisté d’un comité de rédaction auquel appartenait Robert Lacoste, l’équipe tout entière fut, elle aussi, mise en cause, en raison de la présence de rédacteurs dont les itinéraires semblaient n’avoir que de lointains rapports avec le mouvement syndical : Lucien Vogel* (fondateur des magazines Lu et Vu, père de Marie-Claude Vaillant-Couturier*), Pierre Scize* (ancien journaliste du Canard enchaîné), Gabriel Cudenet* (responsable du Rassemblement universel pour la paix), l’avocat Alexandre Zévaès*, Madeleine Jacob* (collaboratrice de Vu et du Petit journal) et André Ulmann*.

Dans Messidor, Maurice Harmel, partisan de la fermeté face aux régimes totalitaires (il employait cette expression), en appelait à l’union nationale : « Le Rassemblement national se heurte toujours à des manœuvres politiciennes qui donnent du monde l’image d’une France désunie devant le péril. Cela aussi est une menace pour notre pays et pour la paix » (25 mars 1938). A l’issue du congrès CGT de Nantes (novembre 1938), Maurice Harmel qui soutenait l’alliance des partisans de Léon Jouhaux et des ex-unitaires qui espéraient un renforcement des relations franco-soviétiques, dénonça l’anticommunisme, « antichambre du fascisme » et commença une campagne contre ceux qui avaient « cru possible d’amener une partie des travailleurs à l’indifférence devant les régimes d’oppression et de guerre ». Son opposition aux accords de Munich lui valut de nouvelles critiques de la part des syndicalistes révolutionnaires et pacifistes qui soulignèrent la complaisance de son hebdomadaire envers le régime soviétique (la Révolution prolétarienne, 10 novembre 1938). Selon le témoignage de Lucien Laurat*, il avait cessé sa collaboration au Peuple après les accords de Munich, rendu « fou furieux » par la manière dont le quotidien avait traité l’événement. Pour le remplacer, Raymond Bouyer* fit appel à Laurat.

Toujours à propos de Messidor, Maurice Harmel fut à nouveau mis en cause par Pierre Angel dans la revue Civilisation nouvelle. Rappelant que la campagne pour les huit heures n’avait autrefois coûté que 21 227 F en 1906, ce dernier signalait que, selon les rapports au dernier congrès confédéral (Nantes, 14-17 novembre 1938), le déficit de l’hebdomadaire atteignait 2 237 000 F pour six mois et il écrivait : « Car enfin, il n’est pas du tout certain que les cotisations syndicales doivent être purement et simplement jetées par les fenêtres. » P. Angel doutait de l’honnêteté des « laissés pour compte et des porte-plume usés » qui s’étaient découvert un « amour immodéré et inconnu pour le syndicalisme au moment précis où ce dernier, gorgé d’argent, devenait le moyen facile de se hausser aux postes de commandement ». Au delà de ces interrogations tournant autour des finances de Messidor, il voyait dans cette situation le signe de l’enlisement d’un syndicalisme désormais incapable de « soutenir la marche en avant de la partie la plus sacrifiée de l’humanité ».

Lors de la signature du Pacte germano-soviétique, Harmel fut de ceux qui se sentirent trahis et il exprima à Laurat et Victor Serge*, avec beaucoup de verdeur, sa désillusion à propos des communistes.

Maurice Harmel participa à la Résistance, donnant quelques articles à Résistance ouvrière (fondée en août 1943) et à Libération. Il s’occupa également des syndicats clandestins dans la zone nord. Arrêté le 8 mai 1944 dans un café alors qu’il remettait des articles pour l’un de ces journaux, il fut déporté le 15 août suivant à Buchenwald ; il mourut au commando d’Ellrich.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article132557, notice THOMAS Louis, Antoine dit HARMEL Maurice par Jean-Louis Panné, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 19 décembre 2013.

Par Jean-Louis Panné

Équipe de la <em>Bataille syndicaliste</em>.
Équipe de la Bataille syndicaliste.
1er rang : A. Dunois, Séné, E. Morel, P. Monatte
Deuxième rang : ?, Schmitt, Dumas, Harmel

SOURCES : B. Laurent, Poste et postiers, Lib. Octave Odin, 1922 (Bibliothèque sociale des métiers). — B. Georges, Denise Tintant, Léon Jouhaux. Cinquante ans de syndicalisme, I, op. cit. — B. Georges, Denise Tintant et M.-A. Renauld, Léon Jouhaux dans le mouvement syndical français, PUF, 1979. — R. Belin, Du secrétariat de la CGT au gouvernement de Vichy, Albatros, 1978. — La Clairière, n° 11, 1er janvier 1918. — L. Laurat, « Mémoires d’un planiste (1932-1939) », Les Études sociales et syndicales, septembre 1965. — V. Serge, Mémoires d’un révolutionnaire, Seuil, 1978. — G. Lefranc, « La presse syndicale ouvrière », Cahier de la presse, juillet-septembre 1939. — Les Hommes du jour, n° 136, 27 août 1910. — La CGT et le mouvement syndical, Paris, 1925. — Messidor, passim. — La Révolution prolétarienne, 25 mars, 10 novembre 1938. — Civilisation nouvelle, janvier-mars et avril-juin 1939. — Rens. de G. Lemonnier.

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