TOESCA Jacques, Eugène, Victor, Pierre

Par Jacques Girault

Né le 3 octobre 1887 à Nyons (Drôme), mort le 25 juillet 1976 à Nyons ; receveur de l’Enregistrement ; militant syndicaliste ; militant socialiste SFIO dans la Drôme, dans les Alpes-Martimes et dans le Var

Son père, fonctionnaire "tranquille et consciencieux" de l’Enregistrement, exerça à Nyons, puis à Villefranche-de-Rouergue (Aveyron) de 1904 à 1907. Son grand-père paternel, originaire de Nice, avait été républicain sous l’Empire, sans anticléricalisme, d’autant que son épouse était catholique pratiquante. Son grand-père maternel, républicain en 1848, organisa, dans sa région, la célébration du centenaire de 1789 ; Sa mère évolua politiquement vers la gauche et fut "presque communiste de 1920 à 1940".

Jacques Toesca appartenait à une famille de tradition catholique (il fréquenta assidûment les cours du catéchisme) et républicaine. Son père, menacé sous l’Ordre moral, antiboulangiste, ne prit pas ouvertement position lors de l’affaire Dreyfus, mais emmena son fils, en 1902, dans une conférence du député socialiste Zévaes à Nyons.

Jacques Toesca, après des études secondaires au collège de Nyons, s’inscrivit à la Faculté de Droit de Toulouse et réussit le concours de surnuméraire de l’Enregistrement en 1907. Il fut envoyé dans plusieurs départements pour effectuer des remplacements. Nommé pour un stage administratif à Vendôme (Loir-et-Cher), il signa des articles revendicatifs dans Le Progrès du Loir-et-Cher, dirigé par Lorris. Muté à Antibes (Alpes-Maritimes) où résidait son père depuis 1908, il obtint, sans avoir vraiment jamais mené une vie d’étudiants, la licence en Droit à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône). en juillet 1908.

Jacques Toesca accomplit deux années de service militaire à Nice dans une batterie d’artillerie de montagne (octobre 1908-octobre 1910). Il en garda un très mauvais souvenir qu’il résuma plus tard par cette phrase : "Deux ans de service militaire atrophient tous les sentiments d’humanité moyenne qu’une société démocratique avait pu faire épanouir dans l’âme des jeunes gens" (Un militant de province, p. 6). Paradoxalement, le service armé le conduisit jusqu’au socialisme : à l’infirmerie, il prit l’habitude de lire la presse socialiste. Il participa à la fondation de l’Union professionnelle de l’Enregistrement à la fin de 1909. "[…] Je prends la résolution d’entrer dans la mêlée sociale" écrivit-il à sa mère en septembre 1910. Quelques semaines plus tard, il adhéra au Parti socialiste SFIO en septembre 1910. Il fut chargé par sa section de la rédaction des procès-verbaux, signa dans l’hebdomadaire socialiste de Cannes, L’Action socialiste, des articles locaux et des pamphlets, rédigea des tracts lors des élections municipales et une affiche contre la conquête du Maroc. Délégué dans les congrès fédéraux, il participa à Nice à la discussion sur les retraites ouvrières.

Jacques Toesca, marqué par les analyses de Gustave Hervé, par les discussions avec les émigrés russes résidant dans la région depuis 1905, jauressiste de cœur, refusait le dogmatisme des guesdistes mais appréciait leurs approches économiques (Compère-Morel surtout). Bien que n’appartenant pas à la Franc-Maçonnerie, il ne condamnait pas une adhésion possible et n’admettait pas que son parti puisse "empêcher un de ses semblables d’adopter une thèse philosophique et de participer à une œuvre philanthropique" (Un militant de province, p. 40).

Jacques Toesca indiqua « Ancien rugbyman » dans la présentation de son article « Vision socialiste du sport » dans l’hebdomadaire Toulon-Sports, le 12 avril 1934. Mais où et quand pratiqua-t-il ce sport ?

Receveur d’Enregistrement à Puget-Théniers (Alpes-Maritimes), Jacques Toesca revenait pendant ses vacances dans sa famille à Nyons. En 1913, Jules Nadi, secrétaire de la fédération socialiste SFIO de la Drôme, lui demanda d’être candidat au Conseil d’arrondissement dans le canton de Nyons où venait de se reconstituer un petit groupe socialiste. Aidé par Gaston Lévy, il mena une énergique campagne, et, le 4 août 1913, obtint 283 voix sur 3 309 inscrits, contre 1 124 au conseiller radical sortant. Déjà inquiété pour son action contre la loi des trois ans, sa candidature lui valut un blâme officiel avec inscription au dossier : "a manqué de clairvoyance patriotique et déployé une activité politique regrettable, en dehors de ses fonctions". Il fut déplacé à La Chaise-Dieu (Haute-Loire), mais ne s’y rendit pas car une deuxième mutation le nomma à Saint-Jeoire-en-Valdaine (Isère).

Pendant quelques temps, Jacques Toesca évita de se mêler aux luttes politiques, cotisant au groupe socialiste SFIO de Nyons, collaborant assez régulièrement à La Drôme socialiste, employant ses loisirs à lire Marx "qui lui inspirait peu de sympathie" (Un militant de province, p. 71), lui préférant Proudhon et surtout Jaurès. Il n’y avait jamais eu de candidat socialiste aux élections législatives dans la circonscription de Nyons. Nadi lui demanda d’être à nouveau candidat. Il accepta, prenant un congé sans traitement. Le 26 avril 1914, il obtint 630 voix sur 8 299 inscrits et se désista au second tout pour le député radical sortant.

Outre son activité politique, Jacques Toesca militait aussi dans l’Union professionnelle des employés de l’Enregistrement. Partisan de l’adhésion à la Fédération des Fonctionnaires, il contribua au lancement du journal de sa corporation, L’Enregistreur, en 1913 et collabora dans les rubriques réservées aux fonctionnaires de la presse syndicale parisienne.

En août 1914, Jacques Toesca, après des hésitations dues à son antimilitarisme, sous l’influence de Jules Nadi, se rallia à l’Union sacrée. Mobilisé sur sa demande, affecté à Nice, il y apprit la mort de son frère, en décembre 1914, sur le front des Ardennes. Blessé en Champagne, en octobre 1915, après un séjour à l’hôpital de Libourne (Gironde), en convalescence dans la Drôme, il participa en 1915 et en 1916, aux congrès de la fédération socialiste SFIO. Fidèle à l’Union sacrée, il y argumenta, en juillet 1916, contre le "dangereux divisionnisme de Kienthal" (Un militant de province, p. 98). Depuis le dépôt de Nice, il entretint des relations avec les militants socialistes de la ville et commenta avec eux les articles de Romain Rolland regroupés sous le titre Au-dessus de la mêlée. Ce dernier lui répondit plus tard sur l’attitude éventuelle de Jean Christophe. Après un séjour en Alsace, sa batterie fut affectée en Macédoine en octobre 1916. Il défendit pendant quelques mois les soldats comparaissant devant des conseils de guerre et prit part à l’agitation consécutive à la Révolution russe qui affecta l’armée d’Orient. Il lut Le Feu, écrivit à Henri Barbusse qui lui répondit. Il se dégagea progressivement du courant favorable à l’Union sacrée, partageant avec son ami, le frère du député socialiste du Gard, Bernard, les analyses de Jean Longuet. Le 6 juillet 1918, il fut cassé de son grade de maréchal des logis pour avoir "tenu dans sa correspondance des propos nettement pacifistes, sinon défaitistes."

De retour en France, en congé de maladie (paludisme), Jacques Toesca se rallia définitivement au courant minoritaire qui venait de l’emporter dans la fédération socialiste SFIO de la Drôme. Il reconstitua, le 22 septembre 1918, la section de Nyons où adhérait sa mère, une des rares femmes socialistes du département, Il y fit adopter une motion du comité de défense du socialisme international. Pendant un séjour parisien, il suivit les cours de l’Ecole socialiste avec Bracke, Paul Louis, [LO Frossard-<50861], Charles Rappoport, Charles Gide… et se rapprocha des nouveaux dirigeants socialistes SFIO. Comme Nadi, il fit partie des "minoritaires raisonnables" (Un militant de province, p. 112), c’est-à-dire réticents par rapport au courant favorable à une adhésion au bolchevisme.

Démobilisé au fort de Charenton, en congé de maladie, Jacques Toesca se maria en août 1919 à Nice. Il adhéra à l’Association républicaine des anciens combattants pour laquelle il assura, dans la Drôme, des réunions de propagande et diffusa La Vague. Le congrès fédéral du Parti socialiste SFIO, le 21 septembre 1919, le désigna comme candidat sur la liste socialiste pour y représenter le Sud du département et les anciens combattants. Le 16 novembre 1919, Nadi, le chef de file, était élu, et Toesca obtint personnellement 12 009 voix sur 87 470 inscrits.

Bien que nommé à Amplepuis (Rhône), Jacques Toesca resta adhérent du Parti socialiste SFIO à Nyons, mais participa peu aux discussions internes de l’année 1920. En son absence, le 18 janvier 1920, la section décida à l’unanimité de voter la motion d’adhésion à la IIIe Internationale, mais "avec des réserves sur le nom du Parti et ses relations avec les syndicats". Il partageait personnellement les analyses du Comité de reconstruction de l’Internationale et signa sa motion, le 17 novembre 1920. Après le congrès de Tours, le courant favorable à l’adhésion à la IIIe Internationale l’ayant emporté, il n’y eut pas de cassure immédiate dans la Drôme. Bien qu’il ait "suspendu son adhésion à toute organisation" par "découragement politique après la scission" (Un militant de province, p. 121), Toesca accepta d’être candidat communiste au Conseil général à Nyons. Le 24 mai 1922, sur 2 686 inscrits, il obtint 514 voix et fut battu par le conseiller sortant.

A partir de 1919, l’activité militante de Toesca fut essentiellement syndicale. La Tribune du Fonctionnaire publia ses quatre articles sur le droit syndical et Charles Laurent l’invita à collaborer régulièrement au journal. Très motivé pour ce rôle pionnier "véritable initiation" et "transfusion lente d’une pensée jusque là inconnue chez les employés des services publics" (Un militant de province, p. 117), animé d’un "véritable engouement pour la conversion des personnels administratifs et pour la refonte de la structure de l’Etat", il milita dans la Fédération des fonctionnaires. Il participa à de nombreux meetings corporatifs dans le Sud-Est de la France. A Grenoble, par exemple, le 25 avril 1920, il lança un appel à l’adhésion à la CGT et au chômage du Premier mai. Toutefois, il précisa, selon le rapport du commissaire spécial, que les "employés des perceptions pourraient rester à leurs postes pour percevoir l’impôt". Sa spécialisation devint la défense du droit syndical pour les fonctionnaires. Il intervint, par exemple, dans ce sens à Marseille, le 13 juin 1920. A cette occasion le commissaire spécial nota qu’il venait de Paris. Le 11 décembre 1920, à Saint-Etienne, prenant la parole aux côtés des députés Ernest Lafont et Durafour et de Louis Bouet, il lança, selon le rapport de police, "Nous voulons opposer notre force d’organisation à la force de réaction".

Ses interventions ne se limitèrent pas au droit syndical. A plusieurs reprises, dans La Tribune du Fonctionnaire, notamment le 1er septembre 1920 et le 15 septembre 1921, Toesca développa un projet concernant la place du fonctionnaire dans l’Etat-coopératif, préparant ainsi, en préconisant que l’autorité devait venir d’en-bas et en refusant l’intégration à l’Etat du syndicalisme, les bases de la démarche d’autonomie caractéristique de son organisation. Au congrès de la Fédération (24-25 septembre 1921), il rapporta sur le droit syndical. Selon l’analyse de La Tribune du Fonctionnaire, le 1er octobre, il affirma : "Les syndicats ont […] à pénétrer l’Etat et à remplacer l’organisme politique actuel par un organisme adapté à l’évolution économique, car ils ont toutes les qualités (compétence et technicité, cohérence et discipline) pour devenir les cellules primordiales du nouvel ordre social." Dans l’immédiat, les syndicats de fonctionnaires devaient "imposer à l’État -patron la libre discussion avec eux, et sur un pied d’égalité". Le commentaire du journal précisa qu’une "longue salve d’applaudissements" et un "ban […] battu en son honneur" suivirent cette intervention.

Muté à Landrecies (Nord), Jacques Toesca, au milieu de 1921, continua son activité syndicale dans cette région. Il présida, par exemple, une réunion de 1 500 fonctionnaires en octobre 1923 à Lille pour le relèvement de l’indemnité de vie chère ou en octobre 1924, dans une réunion analogue, à Douai, selon le commissaire spécial , il parla pendant deux heures. Le 9 juillet 1925, il représenta encore la Fédération des fonctionnaires lors de l’assemblée générale du Syndicat des instituteurs à Lille. Plus tard, évoquant cette réunion, le commissaire de police de Toulon qualifia cette intervention de "véritable cours d’économie politique" (rapport du 25 janvier 1926). Il conservait des liens avec le Sud-Est, intervenant par exemple dans des réunions du Cartel des services publics, en mai 1922, à Nice.

Au congrès de la Fédération des fonctionnaires (11-12 novembre 1922), Jacques Toesca présenta un rapport sur la liberté d’opinion des fonctionnaires, "rapport d’une réelle valeur historique et d’une logique impeccable", selon l’Humanité. qui en reproduisit la conclusion : "[Les fonctionnaires] ont besoin comme tous les professionnels de la plénitude de leur personnalité, du libre développement de leur double activité physique et morale pour exécuter efficacement les services dont ils ont la charge. Toute production sociale, économique et administrative, exige des travailleurs qui y collaborent la mise en action de toutes les forces vives -forces de réalisation et d’exécution immédiate- mais aussi forces d’invention, d’amélioration et d’anticipation. Et ces forces-là ne se puisent que dans une exigence matérielle stable et d’un niveau suffisamment élevé. Ces forces-là ne se créent que dans une entière liberté d’esprit, d’opinion et de propagande."
Les 2 et 3 mars 1924, au congrès de la Fédération, Toesca rapporta sur "l’organisation de la collaboration des syndicats avec les administrations" pour obtenir l’application de la loi créant les commissions tripartites (Etat, usagers, fonctionnaires".

Sans avoir de responsabilités nationales à la Fédération des fonctionnaires (il n’obtint que 20 voix pour le poste de trésorier-adjoint au conseil syndical de la Fédération), Jacques Toesca en était un des conférenciers les plus appréciés et un des rapporteurs lors des congrès. Nommé suppléant au Conseil économique et social par la Fédération, il ne siégea à aucune réunion. A ce collaborateur régulier de la presse syndicale, Charles Laurent lui proposa de devenir rédacteur en chef de La Tribune du fonctionnaire, bientôt Tribune des fonctionnaires, en 1924. Il refusa pour des questions familiales. Il continua, pendant deux années, à donner des articles doctrinaux au journal, notamment une analyse du corporatisme fasciste. Rigoureux partisan de l’autonomie, il fut un des inspirateurs de la possibilité laissée aux fonctionnaires d’adhérer à l’une des deux CGT, position qui fut battue au congrès du 22 décembre 1926 où l’emporta la seule adhésion à la CGT. Cette attitude originale, affirmée clairement, se heurta à la majorité de ses collègues de l’Union générale des fonctionnaires de l’Enregistrement, qui, en octobre 1924, décidèrent l’abstention au congrès de la Fédération des fonctionnaires qui conduisit l’Enregistrement à adhérer à la CGT en 1926 et à rompre avec la Fédération en 1927. Toesca se rallia, lors du congrès de l’Union générale, le 11 juin 1927, à cette position sans cesser de regretter ce départ de la Fédération des fonctionnaires qui amena la parcellisation catégorielle et l’affaiblissement du mouvement. Membre fondateur du journal L’Enregistreur, il ne tarda pas pourtant à éprouver des difficultés pour se faire entendre de ses camarades. Le secrétaire général de l’Union lui reprocha même son action en faveur de la "transformation sociale". Toesca répondit par lettre-circulaire aux adhérents en 1930, s’opposant à l’ "étroit corporatisme" de l’Union, affirmant, "[…] j’ai toujours considéré que les réformes valent à la fois pour l’amélioration qu’elle apportent à la classe ouvrière et par ce qu’elles contiennent de facteurs de transformation économique et de justice sociale […]". Cette position l’isola et il ne cessa de prendre des distances avec le militantisme syndical national, réclamant l’unité de toutes les catégories relevant de l’Enregistrement et le retour à la Fédération des fonctionnaires qui, effectif en 1935, s’accompagna d’un abandon de la CGT. Le Fonctionnaire syndicaliste, organe de la Fédération autonome des fonctionnaires, annonça, le 5 octobre 1928, des articles réguliers de Jacques Toesca. L’Union générale de l’enregistrement n’étant pas adhérente de la Fédération autonome, il s’agissait donc d’interventions personnelles expliquées par "le remarquable talent de ce camarade et sa forte personnalité". Aux cinq articles successifs sur le droit syndical, s’en ajoutèrent 70 autres jusqu’au 5 octobre 1932. Ces études doctrinales étaient d’esprit syndicaliste révolutionnaire. Aussi, Toesca fut-il un des signataires du Manifeste des 22, lancé le 9 novembre 1930, "pour reconstruire l’union syndicale".

Insensiblement, Jacques Toesca s’engagea davantage dans l’action politique et délaissa un peu son activité syndicale nationale. Le 6 janvier 1924, il fit accepter par le conseil syndical élargi de la Fédération des fonctionnaires qu’elle s’engageât dans la campagne électorale afin de populariser ses revendications et de contribuer à la défaite du Bloc national qui n’avait cessé de poursuivre les salariés de l’Etat. Il fut pressenti par les fonctionnaires des Alpes-Maritimes pour figurer sur la liste de gauche comme "candidat des services publics". Après avoir participé activement à la campagne, soutenu par ses amis de la Fédération du Nord, le 11 mai 1924, il arriva en troisième position sur la "liste d’action républicaine", qui eut un élu, Ossola, avec 22 973 voix sur 75 499 inscrits. Selon ses commentaires, plus tard, la liste du Parti communiste, par sa présence, aurait empêché le succès complet de sa liste.

En avril 1925, Jacques Toesca adhéra à la section socialiste SFIO de Dunkerque et fut candidat aux élections municipales qui suivirent. Dans la campagne électorale, aux côtés de Charles Valentin, il prit la parole dans des réunions publiques. Selon les rapports, il fit notamment "une charge à fond contre le Sénat, assemblée réactionnaire qui a empêché la majorité de la Chambre de réaliser l’œuvre démocratique qu’elle avait projetée et pour laquelle elle avait été élue". Il souligna aussi "l’importance du rôle des conseillers municipaux dans les élections sénatoriales". Il se présenta dans le canton Ouest de la ville (première section) qui devait élire douze conseillers. Le 3 mai 1925, sur 3 722 inscrits, il arriva en quatorzième position avec 815 voix. Militant très écouté, il aida au nouveau maire socialiste pour les questions financières notamment, fit des causeries éducatives et milita en faveur de la non-participation socialiste au ministère, etc….

Son épouse ayant "besoin du soleil méridional" (Un militant de province, p. 124), Jacques Toesca demanda sa mutation et, en novembre 1925, fut nommé receveur d’enregistrement à Toulon où il demeura jusqu’à la guerre. Dès lors, son action s’identifia avec celle du socialisme toulonnais.

A Toulon, le Parti socialiste SFIO détenait la municipalité depuis 1919. Émile Claude avait été réélu maire en 1925 à la tête d’une liste de coalition du Bloc des Gauches. La section du Parti s’opposait souvent aux orientations générales de la fédération animée par Pierre Renaudel. Pour ce dernier, le Parti ne pouvait gagner que par une large alliance avec les représentants des couches moyennes, et notamment le député Victor Brémond. Renaudel, dans ces conditions, refusait de s’occuper du Parti dans la ville menacé depuis longtemps par les attaques de la droite qui appuyait maintenant Marius Escartefigue, l’ancien maire socialiste. Il en résultait une crise permanente du socialisme toulonnais.

L’arrivée de Jacques Toesca correspondit à un épisode de cette crise à l’occasion de la désignation du candidat pour les élections sénatoriales. Choqué par les querelles de personnes, constatant la médiocrité politique de la plupart de leurs camarades, Toesca et Joseph Risterucci incitèrent la section à organiser des conférences éducatives qu’ils assureraient sur les grandes questions de l’histoire, de la théorie socialiste et de l’actualité politique. D’autre part, ils contribuèrent à créer, le 22 septembre 1927, un hebdomadaire socialiste, Le Réveil du Var, qui, le 1er septembre 1927, fut placé sous le contrôle de la Fédération du Var en dépit des réticences de Renaudel. Toesca, membre du comité de rédaction, y signa plusieurs articles de politique internationale, le premier, le 7 juillet, critiquant l’exemple américain d’organisation économique et sociale.

Dans ses conférences, Jacques Toesca attaqua le gouvernement. Le 4 avril 1927, le directeur de l’Enregistrement et des Domaines lui demanda des explications sur ses "paroles agressives contre le Président du Conseil " Poincaré. Son supérieur hiérarchique toulonnais vanta, dans son rapport, le "caractère pondéré" de cet "agent très intelligent, modeste, déférent et discipliné" qu’il allait proposer pour une promotion. Il lui demanda seulement de faire preuve d’une "neutralité absolue". Toesca reçut deux blâmes, peu de temps après, à la suite d’incidents lors de campagnes électorales.

Très vite, Toesca s’opposa aux idées majoritaires dans la fédération socialiste SFIO. Lors du congrès fédéral, les 8-9 mai 1926, il s’opposa à Renaudel en "considérant comme terminée toute politique de Cartel et de soutien", position qui reçut 15 voix contre 64. Élu à la commission administrative de la section de Toulon , il fut délégué au congrès national de Lyon (17-20 avril 1927) où il intervint. Dans les coulisses du congrès, il fit la connaissance de Jean Zyromski et participa à une petite réunion dans un petit café de la Place des Terreaux. Dès lors, il partagea les analyses de la minorité du Parti en train de se structurer dans ce qui allait devenir le groupe de La Bataille socialiste. Il fut désigné, dans cet esprit, comme suppléant de la commission des résolutions au congrès national (25-26 janvier 1930).

Orateur aux "brillantes qualités", "propagandiste fougueux", Jacques Toesca fut de toutes les actions socialistes à Toulon (réunions pour Sacco et Vanzetti, secrétaire-adjoint du comité d’enquête sur les incidents de la Prison maritime de Toulon, etc…). Il participa à des tournées de propagande dans le département. Le 8 janvier 1928, certains militants de la section socialiste SFIO de Toulon le proposèrent pour être candidat aux élections législatives. Il refusa et demanda de désigner Risterucci. Devenu secrétaire général de la section de Toulon, le 15 mars, il fut le secrétaire général du comité central électoral qui patronnait la candidature qui obtint un faible résultat au premier tour. Le désistement du candidat masqua les nombreuses réticences de militants pour voter Brémond au deuxième tour. Toesca, comme Risterucci, ne cacha pas sa volonté de mettre un bulletin communiste dans l’urne au deuxième tour. Escartefigue, élu, visait la reconquête de l’Hôtel de Ville. Pour sauver la municipalité menacée, le 23 janvier 1929, lors d’une réunion de la section socialiste SFIO, il préconisa la constitution d’une liste socialiste homogène au premier tour et une alliance au deuxième. La majorité refusa cette tactique. Il participa aux difficiles négociations avec les diverses composantes de la gauche locale pour constituer une liste sur laquelle il refusa de figurer.

Après la défaite en mai 1929, Jacques Toesca et ses camarades s’interrogèrent sur les causes des revers successifs. Outre les aspects de le politique fédérale, ils résultaient d’une faiblesse de l’organisation toulonnaise (200 adhérents environ, peu de formation, action uniquement électorale). Le redressement passait par une action en direction des jeunes et par la création d’une école socialiste. Les résultats ne furent pas à la mesure des espoirs. Parallèlement, ses interventions syndicales diminuèrent. Toutefois, actif sur le plan départemental, intervenant souvent dans les congrès de l’Union départementale CGT, il afficha à plusieurs reprises un esprit de conciliation (ainsi en avril 1929).

Dans le Parti socialiste SFIO, Jacques Toesca développa des avis minoritaires. Ainsi, le 22 mai 1929, sa conception d’une école unique avec des conseils d’école regroupant administrateurs, enseignants et parents fut-elle rejetée. Au comité fédéral, le 10 novembre 1929, il ne s’associa pas à la motion de félicitations à Renaudel proposant la participation des socialistes au gouvernement contrairement aux conclusions nationales du Parti. Au congrès fédéral du 11 janvier 1930, il présenta une motion contre la participation qui ne recueillit qu’un tiers des mandats ; il fut sur cette base délégué au congrès national extraordinaire. Il opposa à Renaudel une motion conforme aux avis de la direction du Parti lors du congrès fédéral de Fréjus, le 18 mai 1930. Dans son intervention, il nota : "Lorsque nous sentirons derrière nous les masses [après avoir contribué à leur éducation], nous pourrons alors accepter le pouvoir". Le lendemain, antimilitariste et pacifiste convaincu, il estima contraire à la doctrine socialiste le projet de Paul-Boncour : "Il faut discuter toute proposition de désarmement aussi bien celle de Litvinoff que celle de la conférence de Londres" estima-t-il. Sa motion obtint un quart des mandats. Il fut réélu membre du comité fédéral. Peu après, le 21 décembre 1930, il écrivit à Zyromski : "Nous réussirons, parce que, comme vous le dites dans La Bataille socialiste, comme je l’ai écrit au dernier congrès des fonctionnaires, nous développons d’abord l’atmosphère d’unité à la base. La volonté d’unité s’imposera".

Jacques Toesca s’affirma comme le principal opposant aux idées de Renaudel dans le contexte de la scission. Sa puissance d’entraînement des militants toulonnais, confirmée par sa réélection comme secrétaire général, le 9 janvier 1931, à l’unanimité, apparut lors des élections législatives de 1932. Il fut mis en minorité par la section, le 8 janvier 1932, quand il proposa de présenter un candidat socialiste SFIO dans la première circonscription. Au congrès fédéral suivant, le 18 janvier, il réaffirma la nécessité d’un candidat s’appuyant sur un "programme de lutte de classe". Finalement son point de vue l’emporta. Après son refus d’être candidat, après son échec pour obtenir de la direction du Parti l’envoi d’un dirigeant, Pierre Hugues accepta. Toesca fut à nouveau le secrétaire général du comité central électoral.

Jacques Toesca, depuis longtemps, pensait que l’aspiration de la classe ouvrière pour l’unité n’avait pas disparu. Il participa, en 1930-1931, aux activités du Groupe d’études sociales de Toulon et contribua à financer l’éphémère hebdomadaire,Germinal. Il fut un des principaux conférenciers (octobre 1930, sur l’affaire Dreyfus, décembre 1930, sur la chanson révolutionnaire, janvier 1931, sur l’unité ouvrière notamment). En février 1930, parlant sur le thème du "carnaval rouge", il vit dans cette manifestation un "épisode de lutte de classe" et nota, "cultivons notre force pour être nos propres maîtres, avoir nos fêtes, notre joie et ne pas dépendre de la ploutocratie". Il annonça le "socialisme vainqueur [et] le règne de la joie". En décembre 1931, il présida une conférence de Georges Pioch contre la guerre. Aussi, à la fête du Groupe, le 11 mai 1931, lui offrit-on un objet d’art comme marque évidente de reconnaissance. Il suivait aussi de très près les activités de certains milieux artistiques (peinture surtout) de la région animés parfois par des antifascistes italiens immigrés. Cette activité, complétée par un séjour en Autriche à l’occasion du congrès international de Vienne, en 1932, où il fut délégué par le congrès de Paris (29 mai-1er juin 1932), contribuait à élargir les possibilités de ce militant, qui, de l’aveu de tous, dominait par sa culture ses camarades socialistes.

Dans le même temps, Jacques Toesca poursuivait ses causeries à l’école socialiste fréquentée par une dizaine d’auditeurs le plus souvent. Le 18 novembre 1930, inaugurant un nouveau cycle sur l’histoire du mouvement syndicaliste, il exalta la Charte d’Amiens selon laquelle "le mouvement syndicaliste doit être un mouvement purement prolétarien et ouvrier pour transformer la société" et critiqua la CGTU "qui admet le rôle dirigeant d’un parti politique". Membre actif de la Ligue des Droits de l’Homme, il conservait une activité syndicale. En septembre 1932, secrétaire général du syndicat de l’Enregistrement (la CGTU affirma dans Le Petit Var, le 18 février 1931, qu’il en était le seul membre !), il contribua à la reconstitution du Cartel CGT des services publics dont il devint le secrétaire-adjoint, tout en exerçant des responsabilités pour le Cartel dans le Sud-Est de la France.

La crise et ses conséquences sur le pouvoir d’achat des salariés de l’Etat entretenaient un climat revendicatif à Toulon. S’y ajoutaient les nombreuses contre-manifestations antifascistes organisées lors des réunions de dirigeants nationaux des mouvement de droite. Le 1er mai 1933, la CGT et la CGTU, comme les années précédentes, tenaient des réunions dans les deux salles de la Bourse du Travail de Toulon. La CGTU proposa à la CGT de participer à un défilé en ville. Toesca et quelques socialistes furent les seuls à accepter de manifester à côté des militants unitaires. Il harangua les manifestants depuis le balcon de la Bourse au moment de la dislocation. Un pas important venait d’être accompli. En octobre 1933, il accepta de faire partie du bureau d’organisation d’un meeting de protestation contre le procès de Leipzig. Aspirations à l’unité syndicale et participation aux premières luttes communes antifascistes à Toulon se rejoignaient.

Son activité dans le Parti socialiste SFIO l’emportait pour le chef de file du courant de La Bataille socialiste, délégué au congrès d’Avignon en avril 1933. Le 12 novembre 1933, le comité fédéral de la "SFIO maintenue" le chargea de réorganiser le Parti dans le secteur le plus touché par la dissidence (régions hyéroise et brignolaise). Le congrès du 3 décembre 1933 l’élut au secrétariat fédéral et le délégua au conseil national du Parti.

Principal responsable socialiste SFIO dans le Var, Jacques Toesca fut au centre de la reconstitution rapide du parti qui avait pourtant perdu la plupart de ses cadres. Bien secondé, entre 1934 et la guerre, il incarna le Parti. N’occupant pas, par principe, de responsabilités électives, il apparut aux yeux de beaucoup comme le véritable porte-parole du socialisme.

L’organe hebdomadaire fédéral, mis à l’étude le 14 janvier 1934, publié à partir du 18 août 1934, Le Populaire du Var, vécut avant tout grâce à son dévouement et à sa compétence. Il continua à répandre son enseignement formateur dans des conférences à l’usage des jeunes socialistes de la région toulonnaise (par exemple, le 27 juillet 1935, les origines de la guerre de 1914). Il présida la plupart des réunions données dans le Var par les dirigeants nationaux du Parti, ainsi Paul Faure, en mars 1934, dont il devint l’ami.

Une partie de son action fut pourtant réservée à Toulon où il résidait, quartier Claret, au Nord-Ouest de la ville. Il participa aux discussions de l’Union locale CGT et s’y montra, en mars 1934, favorable à l’organisation d’un comité antifasciste comprenant de façon permanente les groupements rassemblés en février. Il fut, dans le même esprit, chargé de rédiger l’affiche commune "Assez de sang" qui, le 9 août 1935, réclama le retrait des forces de l’ordre et l’arrêt de la répression contre les ouvriers de la ville lors de violentes manifestations. Dans la section socialiste, il abandonna le secrétariat tout en restant membre de la commission exécutive. Il poussait à l’action commune avec le Parti communiste. Le 20 juin 1934, un mois avant l’accord national, il signa, au nom de la section socialiste SFIO, un pacte pour l’unité d’action avec le rayon communiste. En désaccord avec la majorité de la section dans la préparation des élections municipales de 1935, il démissionna de la commission exécutive pour pouvoir défendre plus facilement son point de vue devant le comité fédéral. En effet, se posait la question des alliances. Afin de devancer au premier tour Victor Brémond, des socialistes firent accepter un accord avec les membres du Parti socialiste français autour de Louis Gozzi, le 5 février 1935. Il s’opposa à une telle entente avec celui qu’il considérait comme un "politicien caméléon’ et préconisa, comme en 1929, une liste socialiste SFIO homogène au premier tour. En revanche, dans un contexte différent, il modifia ses positions pour l’élection municipale complémentaire de 1936 ; il préconisa, le 5 novembre 1936, une entente avec l’Union socialiste républicaine (comprenant à Toulon les anciens dissidents passés au Parti socialiste de France et les amis de Brémond). Il pensait ainsi reproduire à Toulon ce qui faisait l’originalité du gouvernement et visait implicitement les communistes qui commençaient à critiquer le gouvernement. Sa proposition fut mise en échec de justesse (46 voix contre 41). Mais au deuxième tour, le candidat socialiste SFIO Joseph Risterucci refit l’unité sur son nom. A partir de 1934, il fut l’orateur socialiste indispensable dans les réunions communes, ayant joué déjà un grand rôle dans le renforcement des liens entre organisations. Le 12 février 1934, après avoir pris la parole, le matin, à Draguignan, il parla au meeting en plein air de Toulon, l’après-midi.

Dans les débats d’orientation de la fédération socialiste SFIO, Jacques Toesca défendait la ligne majoritaire sur le plan national. Une minorité d’extrême-gauche pourtant apparut au congrès de Brignoles, le 13 mai 1934. La motion Toesca "Tout le pouvoir au socialisme" emporta cinq-sixième des mandats. Il préconisa aussi la formation d’un "Comité de coordination des groupements prolétariens pour décider des mesures immédiates en vue de la conquête rapide du pouvoir", décision qui lui donnait toute latitude pour négocier avec les communistes entre autres. Au congrès national de Toulouse (20-23 mai 1934), il fut frappé par les analyses de ses amis André Philip et Jules Moch (Un militant de province, p. 163), très proches du courant planiste. Il vota pourtant, au nom de sa fédération, et le laissa prévoir dans son intervention, la motion majoritaire considérée comme antiplaniste.

La répression administrative faillit s’abattre sur lui à la suite d’un rapport de police, lors d’une réunion donnée à Hyères, le 28 juillet 1934. Accusé d’avoir prononcé la phrase "les travailleurs doivent s’unir pour empêcher la guerre par tous les moyens même en se servant contre les chefs des armes reçues à la mobilisation", Jacques Toesca nia et reconnut seulement avoir appelé à l’union des travailleurs pour "sauvegarder la paix". Aussi la presse locale et parisienne protesta-t-elle contre son inculpation, nouvel exemple de l’intolérance ministérielle à l’égard des fonctionnaires. Un non-lieu finalement intervint.

Un épisode important de son action politique fut sa candidature à l’élection législative partielle de 1935 dans la deuxième circonscription de Toulon (Sud-Ouest varois) après le décès de Renaudel. Son accord lui fut arraché, le 29 mai 1935, tant semblait ancrée en lui la décision prise en 1925 de ne plus briguer de mandat électif. Après la ratification à l’unanimité des sections, il déclara : "Je ne souhaitais pas l’être [candidat]. Mais enfin, je m’incline puisque telle est votre volonté. Pour nous, cette consultation doit être comme toujours, l’occasion de montrer le drapeau socialiste et d’exposer la doctrine de notre parti. Je n’y faillirai pas."

Deux candidats se disputaient l’héritage socialiste, Toesca et Eugène Montagne du Parti socialiste de France. Pourtant, le premier affirma n’être pas "un légataire inconnu, venu ici pour réclamer un héritage. Il n’est pas le candidat des morts. Il est le candidat des vivants […]". Sa profession de foi, en outre, attaquait explicitement la politique gouvernementale et implicitement les analyses des "néos". Théo Bretin, comme pour aider à la réorganisation du Parti au début de 1934, vint seconder le candidat pendant sa campagne. La droite étant mal représentée, Toesca orienta ses coups avant tout contre Montagne. Considérée comme un test national, la campagne électorale fut animée par de nombreux amis de Renaudel. Le Parti socialiste SFIO, dont les dirigeants étaient retenus par le congrès national, n’envoya que tardivement Léo Lagrange, Jules Moch et Vincent Auriol. Le 27 juin, le communiste Jean Bartolini arriva en tête et Toesca fut précédé par le candidat socialiste de France, avec 2 257 voix sur 19 638 inscrits. Il se désista, et à la différence de Montagne, participa à la campagne du deuxième tour, aux côtés des communistes.

Devant les membres du comité fédéral qui suivit les causes de sa défaite, Jacques Toesca traça, selon ses souvenirs, son auto-portrait permettant de mieux comprendre certains traits de caractère de ce militant de haute taille à la barbe abondante : "[…] orateur dialecticien, organisateur tant que vous voudrez, mais sollicitateur et flatteur, non […] Je n’ai pas de savoir-faire. Je ne fréquente ni les bars, ni les boulodromes. Je ne tape pas sur les ventres, ni même sur l’épaule. Je ne sais ni tutoyer, ni aduler, à peine atténuer les angles. Je déteste la démagogie et ne promets jamais rien. Je parle aussi souvent de leurs devoirs que de leurs droits, car les uns ne vont pas sans les autres." (Un militant de province, p. 172)

Jacques Toesca participa, comme le lui imposaient ses responsabilités, au triomphe du Front populaire dans le département. Sa vie militante fut constamment centrée sur le développement de son parti et du journal dont il était un des principaux rédacteurs. Il fut un des plus grands partisans de la participation des femmes à la vie du Parti. L’acquisition d’une "Maison socialiste" à Toulon, au début de 1939, pouvait symboliser cette continuité. Il constitua à cette occasion avec six socialistes, une société par actions, propriétaire des locaux.

Jacques Toesca entretenait de multiples relations avec les réfugiés politiques immigrés en France. Au début de 1937, il intervint au conseil national du Parti socialiste SFIO pour faire reporter l’arrêté d’expulsion du territoire français pris contre des anarchistes espagnols accusés d’avoir organisé une campagne de solidarité en France. Fidèle partisan du gouvernement Blum, il ne cachait pas certaines insuffisances de ministres qui "n’étaient pas tous de grande classe, ni de première qualité" (Un militant de province, p. 192). Il appréciait en revanche les qualités de Charles Spinasse. Toujours partisan d’une élévation théorique, il encouragea notamment l’initiative, en mars 1937, d’une exposition de peintures sur la République espagnole et d’un cycle de conférences sur l’Espagne, faisant lui-même un exposé sur la peinture. Bien que très méfiant à l’égard des communistes, dans le débat sur l’unité organique, Jacques Toesca se montra très favorable à la fusion des deux partis. A partir de 1937, il participa à la campagne syndicale en faveur de l’indépendance du syndicalisme. Sans partager toutes les analyses de René Belin et des amis de Syndicats, il n’approuva pas totalement l’attentisme de Léon Jouhaux. A Toulon, il prit partie pour les dirigeants de l’Union locale CGT qui démissionnèrent pour protester contre les attaques des militants de l’ancienne CGTU. Dans la fédération socialiste SFIO, il combattit l’aile pivertiste animée par [Gaudien Bartoli)>15827]. La majorité du congrès fédéral du 22 mai 1938 le délégua au congrès national de Royan (4-7 juillet 1938) où il intervint.

Jacques Toesca avait depuis longtemps établi des contacts avec les militants pacifistes. Jean Giono notamment figura parmi les signataires d’articles de l’hebdomadaire fédéral. Toesca approuva la politique de non-intervention dans le conflit espagnol qui "préserve du fascisme" (Un militant de province, p. 191). Très vite, sur cette question et sur la question plus générale de la politique extérieure, des discussions et des divergences apparurent dans la majorité du comité fédéral socialiste SFIO. Le secrétariat, même, se divisa. Le Populaire du Var, à partir du milieu de 1937, refléta les deux grands courants. Toesca fut le représentant le plus en vue des "pacifistes". Le 26 mars 1938, il signa un article "Pour éviter la guerre, il faut négocier la Paix" préconisant des négociations générales. Un mois plus tard, il affirma "Surarmer, c’est la guerre, négocier, c’est la Paix". A la fin de l’été 1938, il signa l’appel "Nous ne voulons pas la guerre" et approuva les accords de Munich. Le 24 septembre 1938, il signa dans Le Populaire du Var, un "Appel à la Raison" se concluant en ces termes :
"La force ne règle rien, et la démocratie tchèque aurait bien tort de vouloir conserver par la force deux ou trois millions d’Allemands qui veulent partir. Raisonnons, discutons, révisons les traités, modifions la géographie et l’économie. Et, surtout, prouvons même par des sacrifices que les guerres sont évitables et les armées inutiles". Partageant les analyses de Paul Faure, il félicita Daladier par télégramme. Le comité fédéral socialiste SFIO désapprouva ce message.

Au congrès fédéral de décembre 1938, Jacques Toesca soutint les analyses "fauristes" : il fallait, selon lui, sauver la paix à tout prix. Il signa plusieurs articles dans l’hebdomadaire fédéral sous le titre général, "Si tu veux la paix, désarme". Au congrès fédéral du 21 mai 1939 à Toulon, la thèse qu’il soutint, en accord avec la motion Faure, obtint 45 voix contre celle de Blum, majoritaire, avec 206 voix. Il présenta sa démission du poste de secrétaire fédéral ; on le pria de surseoir jusqu’au congrès administratif qui régulariserait la situation mais qui ne put se tenir en raison des événements. Après le pacte germano-soviétique et la déclaration de guerre, il rédigea un tract approuvé par les membres du comité fédéral, sur la situation politique dans le Var, demandant "aux travailleurs d’écarter ceux qui approuvaient la poignée de main de Staline à Ribentrop, préface à la guerre" (Un militant de province, p. 210).

Non mobilisé, Jacques Toesca, après avoir contribué à la reprise d’activité du Parti socialiste SFIO dans le courant du mois de septembre 1939, participa à la conférence des secrétaires fédéraux du 11 février 1940 à Montrouge. De retour à Toulon, avec Risterucci, ils vendirent la "maison socialiste". Il ne se rendit pas à la réunion du Conseil national du 12 mai 1940. Paul Faure et ses amis ne parvinrent pas à le convaincre et il approuva les deux parlementaires socialistes SFIO du Var qui refusèrent de voter la délégation de pouvoirs au maréchal Pétain, le 10 juillet 1940.

Le 11 septembre 1940, Jacques Toesca fut déplacé d’office en zone occupée au Mans (Sarthe), où il côtoya dans son administration des fonctionnaires gaullistes. Il réussit à se faire réformer en novembre 1941 et regagna Nyons où sa fille, atteinte d’une grave maladie, avait besoin de soins constants. Il entretint des relations avec les groupes de résistance Combat et Franc-Tireur et aida des amis de son fils, étudiant en philosophie à Lyon, qui s’était engagé dans la Résistance.

A la Libération, Jacques Toesca dirigea aux élections municipales de Nyons une liste du Mouvement de Libération nationale, dont il présidait le comité local, qui fut battue (il obtint personnellement 972 voix) par la liste présentée par le Front national. Candidat socialiste SFIO au Conseil général, il obtint 1 373 voix sur 5 399 inscrits, le 23 septembre 1945, et fut battu au deuxième tour, avec 1 789 voix. Le 7 janvier 1945, L’Espoir, hebdomadaire socialiste du Sud-Est, publia une lettre de Toesca datée du 27 décembre 1944. Il annonçait que son fils Pierre Toesca, FTP, arrêté près de Nyons, avait été fusillé par les Allemands, le 12 juillet à Genas (Isère) avec 21 autres résistants.

On a pu se demander pourquoi Jacques Toesca ne revint pas dans le Var. Selon son propre témoignage, l’administration des finances le réintégra dans un poste à Nice où, toujours secrétaire de son syndicat, il fut chargé du recouvrement de l’impôt de Solidarité nationale. Il prit sa retraite en 1950. Toesca admit difficilement l’évolution des socialistes varois dans l’immédiat après-guerre. Aussi, la décision administrative lui convint-elle parfaitement, d’autant qu’il était profondément marqué par le décès de ses deux enfants !

Jacques Toesca réadhéra au Parti socialiste SFIO mais ne recommença à fréquenter les réunions de la section niçoise qu’après 1950. En 1956, hostile à la politique de Guy Mollet, il refusa, deux ans plus tard, de suivre les dissidents dans le Parti socialiste autonome malgré l’étroite amitié de Jean Charlot.

Jacques Toesca, qui aimait écrire, publia tout d’abord, son autobiographie dans un récit à clef, Un militant de province. Par la suite, il composa divers recueils de poésies, d’histoire qui furent édités ou simplement multigraphiés. Il collabora aussi au Livre d’or du Var, édité à Toulon dans les années 1960. Partageant son temps entre Nice et Nyons, de santé robuste, randonneur confirmé, d’une très grande curiosité intellectuelle, il n’hésitait pas à assister à certains cours de l’Université de Nice ou aux activités culturelles de la ville, il cessa d’adhérer au Parti socialiste en 1974. Membre de Citoyens du Monde, généreux, il aida de nombreuses œuvres, dont les Sans-abris de l’abbé Pierre, dota de nombreux ouvrages la bibliothèque de Nyons et céda sa propriété à la ville pour qu’y soit édifié un foyer-retraite.

Les socialistes varois, après la guerre, considérèrent Jacques Toesca comme leur "père spirituel". Plusieurs communes du Sud-Est de la France ont immortalisé le nom de sa famille en donnant à une artère de nom de "Pierre", son fils. Toesca, militant qui incarnait "la fidélité même au Parti", s’apparentait fort à certains militants de l’entre-deux-guerres qui s’étaient orientés vers une recherche de solutions techniques à introduire dans la politique socialiste. Il resta dans le cadre départemental et ne put se spécialiser. Il appartient à cette catégorie de militants socialistes qui ne durent pas leur notoriété à un mandat électif, mais qui comptèrent grâce à leur talent d’organisateur et d’animateur.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article132772, notice TOESCA Jacques, Eugène, Victor, Pierre par Jacques Girault, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 11 juin 2019.

Par Jacques Girault

ŒUVRE : Un Militant de province, Toulon, 1951. — Chanson du souvenir, Toulon, 1951. — Offrande à une ombre, Nice. — Collaboration au Livre d’or de Toulon et du Var, Toulon, 1960. — Le canton de Nyons 1789-1959, 1961 (multigr.). — Les joueurs de boule, 1963 (multigr.). — D’un autre côté, 1965 (multigr.). — La Chapelle, 1971 (multigr.).

SOURCES : Arch. Nat. F7/12971, 13021, 13085, 13163, 13726, 13727, 13730 à 13733, 13736, 13738, 13745. — Arch. Dép. Alpes-Maritimes, Drôme, M 85, 3 M 3, 9 M 25, Nord, séries M et Z, Var, 2 M 3 51, 4 12, 4 M 46, 49, 50, 54, 55, 59, 3 M 2 6, 10, 12, 4 21, Cabinet 600. — Arch. J. Charlot et J. Zyromski (Centre d’histoire sociale du XXeme siècle. Université de Paris I). — Arch. privées : procès-verbaux de la section socialiste de Nyons (1914, 1918-1921), fonds Toesca. — Rens. du militant. — Notes de Jean-Marie Guillon, de Roger Pierre, d’André Narritsens, de Jeanne Siwek-Pouydesseau. — Presse locale et nationale. — Sources orales.

Iconographie : J. Toesca en 1935

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