TURREL Henri, Albert

Par Pierre Broué

Né le 10 juillet 1910 à Susville (Isère), mort le 20 août 1962 à La Tronche (Isère) ; syndicaliste, militant communiste ; secrétaire général de l’Union internationale des mineurs de la FSM.

TURREL Henri
TURREL Henri

Henri Turrel était l’aîné des quatre enfants d’un mineur de fond qui mourut en 1916 dans un accident de la mine. Sa mère se fit alors couturière à domicile. Il fréquenta l’école primaire jusqu’à l’âge de douze ans, obtint son Certificat d’études et fut alors placé « en service », c’est-à-dire comme domestique de ferme dans les environs. A l’âge de seize ans, il entra à la Compagnie des mines d’anthracite de La Mure, travailla deux ans en surface, à la forge notamment et, à dix-huit ans, devint mineur de fond.

A la suite d’une réunion de jeunes ouvriers tenue au lendemain d’un meeting du Parti communiste avec Jacques Duclos, Henri Turrel adhéra aux Jeunesses communistes en même temps que d’autres jeunes mineurs, Louis Mauberret* et Henri Suppo* notamment. Ensemble, ils reconstruisirent dans le bassin de La Mure la CGTU et le Parti communiste qui y végétaient depuis plusieurs années. Il fut l’initiateur et le principal animateur du Comité des jeunes rouleurs et conducteurs de Peychagnard — qui était le puits principal — autour duquel allait se reconstituer le syndicat des mineurs affilié à la CGTU. En 1935, Turrel était trésorier de ce syndicat et la police le considérait comme un des principaux « meneurs » de la région. Militant du Parti communiste, candidat en 1935 aux élections municipales à Susville sur la liste conduite par son camarade Henri Suppo, il fut élu mais invalidé, faute d’avoir, à quelques semaines près, les vingt-cinq ans requis pour l’éligibilité. Élu membre de la commission exécutive du syndicat des mineurs du bassin lors de la réunification de la CGT, il fut l’un des principaux dirigeants de la grève des mineurs de La Mure en janvier et février 1936. Il fut également candidat, cette même année, aux législatives dans la 1re circonscription de Vienne, recueillant au 1er tour 1 288 voix pour 22 954 électeurs inscrits.

C’est au cours de cette année que commença sa rapide ascension qui allait faire du jeune mineur un des principaux dirigeants du Parti communiste dans l’Isère. En 1937, Henri Turrel fut désigné pour suivre à Paris les cours de l’École centrale des cadres et fut nommé à son retour au comité régional ; il commença à écrire dans Le Travailleur alpin des articles d’explication de la ligne du parti. Il fut, en décembre 1937, l’un des délégués de la région des Alpes au IXe congrès du Parti communiste à Arles. En décembre 1938, enfin, au terme d’une conférence régionale présidée par Maurice Thorez* en personne, il devint secrétaire régional, responsable pour les départements d’Isère, Savoie et Hautes-Alpes, en remplacement de Paul Billat*, ce qui constituait une promotion exceptionnelle. C’est en cette qualité qu’au nom du Parti communiste, aux côtés de Benoît Frachon* qui représentait la CGT, il prit la parole le 24 décembre 1938 sur la tombe de Georges Sandra*. Il n’avait pas encore vingt-neuf ans. La police le signalait comme « un individu dangereux, imbu des théories communistes et fervent propagandiste, prêt à faire les sacrifices nécessaires plutôt que d’abandonner ses sentiments politiques ».

En août 1939, au lendemain du Pacte germano-soviétique, Henri Turrel prit l’initiative de publier le tract « La Vérité aux Français » que rédigea Paul Billat. Bien que le PC n’ait pas encore été dissous à cette date, il organisa semi-clandestinement une réunion du comité régional qui se tint au complet au café Bouvet, cours Berriat, durant laquelle les exemplaires de ce tract furent répartis. Cependant ce texte, qui appelait pourtant à la défense nationale contre l’hitlérisme, devait servir de prétexte à la répression. Le 28 août, Turrel fut arrêté à proximité de son bureau au siège régional du PC, rue Humbert-II, où la police venait de perquisitionner. Il fut incarcéré en compagnie des autres responsables communistes de la région, Gaston Beau, Louis Wolozan* et Henri Vizioz*, puis André Dufour*. Après plusieurs changements dans les motifs d’inculpation (voir Gaston Beau*), il fut condamné le 22 septembre 1939 par le tribunal correctionnel de Grenoble à trois mois de prison ferme et 100 F d’amende. Pendant sa détention, il fut l’objet d’une nouvelle inculpation et condamné le 19 mars 1940 à deux mois de prison par le tribunal militaire de Lyon qui prononça la confusion des peines. Henri Turrel avait reçu dans l’intervalle son ordre de mobilisation et fut alors remis aux autorités militaires, affecté dans une compagnie spéciale et fut stationné successivement au fort de Chapoly (Rhône), dans les camps de Chibron (Var), Romanet (près de Limoges), Albefeuille-la-Garde (Tarn-et-Garonne). Il semble y avoir pris l’initiative de sa propre démobilisation le 15 juillet 1940, mais l’enquête menée par la gendarmerie de La Mure confirma sa régularité. Revenu à La Mure, il n’obtint pas d’être réembauché par la Compagnie des mines et dut travailler pendant quelques semaines comme étameur. Ayant cependant repris le contact avec le parti clandestin, il se consacra désormais à l’activité politique illégale, toujours dans la région.

Au moment de la vague d’arrestations de dirigeants communistes le 30 novembre 1940 dans tout le département, Henri Turrel échappa de justesse à une perquisition des policiers des Renseignements généraux au domicile de sa mère et quitta la région où il était désormais activement recherché, en même temps que très connu. Il se vit alors confier d’importantes responsabilités, à commencer par celle de la liaison clandestine entre le Comité central en zone nord et sa délégation en zone sud. Puis, en mars 1941, il fut nommé « instructeur du Comité central dans la zone sud », responsable du travail clandestin dans sept départements, dont l’Isère, l’Ain et le Rhône et il établit son quartier général à Lyon. Interrégional, il était coupé de la direction du PC en zone sud quand il rédigea, le 21 juin 1941, un appel à la solidarité avec l’URSS, en collaboration avec Léo Figuères*. C’est alors qu’il fut arrêté, le 25 octobre 1941. Pendant presque un mois il dut subir de durs interrogatoires de police et ce n’est que le 19 novembre 1941 qu’il fut incarcéré au fort de Montluc. Inculpé d’« entreprise de démoralisation de l’armée et de la nation, ayant pour objet de nuire à la défense nationale », accusé par le procureur d’avoir « formé autour de lui un véritable état-major du komintern », Henri Turrel fut condamné le 13 février 1942 par la section spéciale du tribunal militaire de Lyon à 4 000 francs d’amende et la prison à perpétuité. Cette condamnation devait provoquer une vive émotion dans le bassin minier : selon Le Travailleur alpin clandestin de juillet 1943, lors des élections du 26 juin 1943 au « comité social des mines », les mineurs de La-Motte-d’Aveillans inscrivirent en masse le nom d’Henri Turrel sur les bulletins de vote.

Après sa condamnation, il resta plusieurs mois encore au fort de Montluc puis, le 15 mai 1942, fut transféré à la prison de Nontron (Dordogne) et le 12 décembre dans celle de Mende (Lozère). Dans cette dernière, Henri Turrel organisa la mise en quarantaine d’un militant trotskyste qui avait été condamné aux travaux forcés par le même tribunal que lui. Le 9 octobre 1943 enfin, il fut transféré à la prison centrale d’Eysses (Lot-et-Garonne) où se trouvaient concentrés les principaux dirigeants communistes détenus par le régime de Vichy. Il fit partie du triangle de direction du PC — avec Pierre Doize* et Victor Michaut — en qualité de responsable aux cadres et à l’organisation militaire, et joua un rôle important dans la révolte des détenus de cette centrale, du 19 au 22 février 1944, et dans les combats armés qui s’y déroulèrent contre les forces de l’ordre et notamment les miliciens envoyés en renfort. Le 30 mai 1944, il fut désigné pour faire partie d’un des premiers convois de détenus livrés au gouvernement allemand et envoyé à Compiègne, où il arriva le 3 juin et d’où il repartit le 18 juin pour arriver à Dachau (Allemagne) le 20 juin. Il fit également partie de la direction clandestine du PC dans ce dernier camp. Libéré par les troupes américaines le 29 avril 1945, il arriva à La Mure le 15 mai, profondément marqué par les épreuves subies, mais toujours aussi combatif.

Dans les semaines qui suivirent son retour, Henri Turrel participa en effet à la fondation de la Fédération départementale des déportés et internés dont il prit la présidence. Les 16 et 17 juin, un mois après son retour, il participa à la conférence fédérale du Parti communiste et devint secrétaire adjoint de la Fédération de l’Isère. Candidat en quatrième position sur la liste du Parti communiste aux élections de novembre 1945, il ne fut pas élu. Mais le secrétaire fédéral André Dufour ayant été élu député, il le remplaça au secrétariat fédéral. Il n’exerça pas cette dernière responsabilité plus d’un mois.

Les circonstances de sa vie militante et les bouleversements de la guerre et de l’Occupation avaient en fait écarté Turrel de la responsabilité politique de tout premier plan qui avait été la sienne dans la région, à la veille et dans les premières années de la guerre. Elles allaient lui valoir d’autres hautes responsabilités nationales, puis internationales, cette fois dans le cadre syndical.

Au début de 1946, Henri Turrel fut élu secrétaire de la Fédération du Sous-sol. En avril 1947, il assuma la direction d’une École centrale de la CGT. Il joua un rôle important pendant les dures grèves de 1947, dans le Nord, et de 1948, en Moselle, ainsi que dans la lutte contre les partisans de Force ouvrière lors de la scission confédérale. Au mois d’août 1950, il fut élu secrétaire général de l’Union syndicale internationale des mineurs qui siégeait alors clandestinement à Bruxelles. Son rôle dans la grève des mineurs belges à la fin de cette même année lui valut d’être expulsé de Belgique avec sa femme — qu’il avait épousée en 1947 — et leur premier enfant. Après un séjour de deux mois à Paris, il s’installa en septembre 1951 à Vienne (Autriche), auprès du siège de la Fédération syndicale mondiale, et y demeura jusqu’en novembre 1955, effectuant toutefois de nombreux voyages dans les pays de l’Est, au Mexique, en Algérie, en Indonésie et au Maroc, d’où il fut expulsé en 1955.

Miné par un cancer au poumon, atteint de métastases cérébrales, Henri Turrel dut abandonner en novembre 1955 ses fonctions à la FSM et prendre à La Mure une retraite forcée. Il y tint un café jusqu’en 1960, se consacrant tout de même à des activités politiques limitées, s’occupant de la Fédération nationale des déportés, internés, résistants et patriotes (FNDIRP) et donnant de temps à autre des cours dans des écoles de section du PC. Mais sa vie était devenue un effroyable calvaire et, en 1960, il dut se retirer totalement. Il mourut dans d’atroces souffrances.

Henri Turrel, malgré la trace légère d’une blessure à la lèvre faite quand il était enfant, en tombant d’un arbre, un étonnant sosie de Maurice Thorez. Promis à d’importantes responsabilités au sein du PC, c’est de façon inattendue qu’il accéda à des postes dirigeants dans la CGT et à la FSM, mais dans un état de santé qui ne lui permit sans doute pas de donner toute sa mesure.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article133300, notice TURREL Henri, Albert par Pierre Broué, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 7 septembre 2020.

Par Pierre Broué

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SOURCES : Arch. Dép. Isère, 16 M 354, 363 ; 52 M 119 ; 166 M 24 ; 167 M 3. — La Voix du peuple, 1938-1939, passim. — Le Petit Dauphinois, 29 août et 23 septembre 1939. — Le Dauphiné libéré, 22 août 1962. — Le Travailleur alpin, 26 août, 2 septembre 1962. — P. Champion, Biographies de militants communistes, T.E.R. Grenoble, 1973. — Léo Figuères, Jeunesse militante, chronique d’un jeune communiste des années 30-50, Paris, Éditions sociales, 1971. — L’Insurrection d’Eysses, 19-23 février 1944. Une prison dans la Résistance. — Témoignage de Madame Henri Turrel et P. Billat, et de G. Bloch (sur la prison de Mende) recueillis par P. Champion.

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